Il y a peu de mots qui me bouleversent encore, mais les étoiles me rendent tristes. Elles sont tellement perdues dans le ciel que même leur lueur, leur chaleur intense qui nous brûlerait si on s’en approchait trop, n’est qu’un point infime dans l’immensité de l’obscurité.
Nous sommes identiques. Nous ne sommes rien.
Comme une flamme qu’un rien peut éteindre, un souffle d’ange, alors que le vent emporterait, sur ses ailes de plumes, la caresse d’un enfant. J’avance dans Yria. La cadence prend le pas sur mon existence, mais ce n’est pas vraiment moi qui marche, c’est un réflexe mu par des années d’entraînement, de conditionnements.
Je me rappelle de Balagadil, et son souvenir est, chaque fois, un déchirement. Il me pousse à l’intérieur de moi-même, où je suis cette enfant apeurée qui pleurait, doucement, les larmes de silence plus blessantes que des sanglots durs et âpres, au fond de son lit de plume, entre ses draps de soie et sa solitude, cette sensation intense d’abandon, quand les dernières lumières de Kryolin s’éteignaient… Et ces pleurs qui roulaient, même si je voulais les retenir…
Je me rappelle des senteurs de l’air chargé de promesses et d’odeurs, et les fastueuses fêtes dans la salle du palais, ces lustres qui renvoyaient en échos les images de tournoyants danseurs. Ce que j’ai laissé derrière moi s’accroche à mes épaules et à mes chevilles, reptile ondoyant et lourd, et me pèse. Me pèse tant que j’en ai le cœur balbutiant comme aux premiers jours de ma venue au monde. Il s’arrête même parfois, et c’est toute ma vie qui reste en suspens, les oiseaux même se taisent et ne me parlent plus.
Comme si, soudainement, le temps n’était qu’une simple parenthèse qu’il ne tenait qu’à moi de refermer.
Nul ne devrait avoir ce pouvoir. Nul ne devrait tenir dans sa main son propre cœur, rossignol effarouché battent des ailes pour s’envoler, mais déjà vieilli, faible, fragile.
Une simple pression de main, et tout serait fini.
Je me rappelle aussi les années s’écoulant, eau trop vive, la découverte, l’apprentissage, les murs de Kryolin qui me paraissaient étroits, trop hauts. Ma mère, cette inaccessible femme au regard dur, ce regard que nous partageons maintenant, comme un legs avant l’heure, et pour lequel je la hais, d’une haine sans fin qui brûle le peu d’émotions que je peux encore ressentir.
Ma mère, mon tourment, toi qui m’as mise au monde, toi qui a fait ce choix en toute connaissance de cause, qui me laissait seule la nuit, alors qu’en moi passaient des ombres que je ne comprenais pas, des ténèbres qui m’emplissaient et rejetaient la vie, toujours plus loin…Toi qui savais que quelque part dans ton monde, ton empire de perfection, fait de douleurs et de retenue, aux murs bâtis en une seule journée, à la mesure de ta démesure, la retraite cachée de ton peuple meurtri, quelque part, une enfant avait mal de tout son être. Tu m’as laissé dès mon premier sourire, t’es détournée dès mon premier mot. Je te fascinais, moi, l’Eldoran, et je te répugnais.
Mais c’est toi qui m’as appris à désapprendre, à faire de ma tristesse, ma part d’une malédiction ancestrale, mon ombre, une force. Une force…Ce mot dans ta bouche avait des intonations guerrières, je te voyais déjà brandir l’arme de la destruction, ta revanche envers les autres peuples. Moi.
Mais je suis ta fille. Mon âme était un jouet, mon cœur un battement si ténu que personne ne l’entendait plus. Sauf lui.
Sauf lui.
Le capitaine de tes gardes si précieux, le rouage de ta machine. Un pion de plus pour toi. Une ébauche de soleil pour moi. Rien qu’une ébauche, un trait indistinct de couleur…
Tout.
Je me rappelle chacun de ses sourires, de ce que nous nous disions sans parler. Cette façon de m’observer, moi, comme personne ne l’avait jamais fait avant. La douceur de ses cheveux bruns, le contour de sa bouche quand elle se plissait d’un air sérieux.
Tout. Mon père, mon amant, mon ami, mon tout. Mon âme qu’il m’a redonnée.
Larkan, toi qui as compris que je devais partir. M’exiler. Apprendre ce que j’étais, à maîtriser ce qui, en moi, prenait de l’ampleur, monstrueux être de néant aux odeurs de souffre et de sang.
Il y a tant de sentiments dans ce seul mot, toi, que j’en ai le ventre serré à en mourir. Si je ne savais pas déjà que tu es mort, que même moi, je ne pouvais rien pour retenir ce qui s’échappe d’entre mes doigts, grains de sables qui s’amenuisent, je m’allongerais sur l’herbe et pleurerais, tordue, dans l’ombre d’un arbre aux branches trop lourdes. Mais je n’ai plus de larmes.
Et je me souviens encore…
Le vent balaye mes cheveux près des Jardins de la Tour de Melmiriel, cet endroit empreint de sérénité, de douceur et de beauté, devant ce spectacle la ronde des souvenirs m’envahit de nouveau et vagabonde sans fin. Je ne peux rien faire pour les en empêcher. Je ne sais même pas si je le veux vraiment ; ils sont tout ce qu’il me reste de ce que j’ai été. Bribes déchirées d’un ancien passé.
A Kryolin, les mois passèrent, puis s’éternisèrent en années. Je grandissais, en force, mais au fond je restais la même. Enfermée dans un palais aux murs d’or, aux jeux sans débuts ni fins, acculée à ma solitude dans une foule de courtisans, noyée dans un flots de soieries et de dentelles, amarrée comme ces fiers navires, rêvant en secret de prendre le large . Ou de sombrer inexorablement. Notre monde, notre Terre Cachée, Balagadil, le refuge de notre peuple déchu par une Guerre infâme, l’ultime rempart de notre civilisation, devenait une prison, dont les murs, au fur et à mesure des années, gagnaient en épaisseur et m’étouffaient.
Je respire lentement, gonflant mes poumons de l’air du soir. A Yria, il est bien plus frais que chez moi, il me donne l’illusion de plonger dans une eau de glace, empreinte de ce goût inimitable de liberté. Ce mot roule dans ma bouche, mais ne franchira jamais mes lèvres. Car j’ai du apprendre que la liberté a un prix, et que parfois ce prix est bien trop fort. La vie propose de mauvais échanges, qui peuvent bouleverser notre conception naïve du monde. Changer à jamais ce qui vit au fond de nous.
Nous rendre immobile et froid. C’est à la faveur des injustices qu’on grandit peut être le plus.
Je me rappelle un certain soir où, isolée dans les jardins impériaux, j’ai laissé flotter mes mains dans l’eau d’un bassin au doux murmure. La brise se levait par intermittence et chassait l’odeur du foin coupé qui me parvenait des champs, au-delà des murs ciselés. L’odeur des blés coupés, réchauffés par une longue journée de soleil. Ce soir là, tout était en suspens, et je sentais que quelque chose arriverait, était sur le point de se passer. Le temps était trop lourd, chargé d’étincelles invisibles mais dont ma peau se hérissait.
Je levai les yeux, et Larkan était là. Encore maintenant, je revois avec netteté cette expression sur son visage, que je ne comprenais pas à l’époque, mais que maintenant…Maintenant, je donnerais tout pour revoir. Rien qu’une fois, dans le contour des étoiles, au dessus d’Yria. Pour me rassurer.
Il me prit les mains, de ce mouvement intense, qui n’était rien, mais qui pour moi remplaçait les sourires que je n’avais jamais eus.
- "Il faut partir, Thaïs, avant que cela te tue.
- "Pour aller où, Larkan ? Rejoindre ta garde ? C’est ridicule, et ne changera jamais rien. Ne parle pas de choses que tu ne connais pas."
Comme on se connaît mal ! J’ignore pourquoi, alors que ce soir il se penchait vers moi, je me détournais. Quel malin plaisir, mais était- ce un plaisir, prenais je à le rejeter, à lui faire du mal ? Si je pouvais effacer ce moment, les rides qu’il fit naître autour de ces yeux, je le ferais. J’étais si jeune, je me demande aujourd’hui comment j’ai pu l’être. Je souffrais, et, comme je l’aimais, je lui montrais en l’égratignant de mes pensées.
"Pour partir de Balagadil. Ce n’est pas un monde, Thaïs, c’est un Empire qui ne demande qu’à s’étendre. Je ne m’en rendais pas compte, avant, mais c’est le germe d’une destruction que tu portes en toi, pas une malédiction."
Je le regardais sans rien dire, abasourdie. Jamais personne n’était sorti de Balagadil, sauf les messagères Träns, chargées de maintenir notre monde en contact avec l’extérieur, nous en apporter sa technologie, ces histoires de politiques, de diplomaties que je ne comprenais pas
alors, mais surtout de lui rappeler que, nous les fées, nous existions. Je lui repris mes mains, recul dont je ressens encore la déchirure.
"Sortir d’ici ? Tu crois vraiment que ma mère me laissera partir ? Avec tous les sacrifices qu’elle a fait pour m’élever ? Je suis sa chose, Larkan" dis-je amèrement.
Il se redressa, mais ne chercha pas à reprendre mes mains. Je n’avais jamais autant ressenti le fossé entre nous qu’en cet instant. J’aurais pu m’y jeter tellement je m’en voulais de le renforcer. Personne ne peut comprendre, à quel point notre histoire était faussée dès le départ. Pas parce que j’étais héritière d’un empire, non, ni parce qu’il était capitaine des gardes. Parce que j’étais ce qu’on avait fait de moi, une ombre, à l’orée de la haine et de l’amour, hésitant sans cesse entre les deux. Et parce qu’il était profondément bon, de cette bonté qui naît à certaines fées, comme un présent encombrant, et, malgré son rude métier, son caractère était à l’antithèse du mien.
Dans la douceur du soir à Yria, j’y retrouve un peu de ses bras. Quand l’air m’enserre. Aujourd’hui, alors que les lueurs de la forge brillent au loin et que la rumeur de la rue monte jusqu’à moi, je me rappelle encore ce soir là, où j’ai fini par lui céder. Promettre que je partirais avec lui .Accepter qu’il m’emmène, au-delà de moi-même, qu’il m’accompagne dans l’inconnu et soulève mes chaînes.
Aurais je eu ce courage s’il n’avait pas été là ? Me rendais je compte, à l’époque du sacrifice qu’il me faisait, qu’il remettait son existence entre mes doigts, qu’il me donnait tout de lui sans rien en garder ?
Maintenant je le sais. C’est une ironie de la vie, que les meilleures choses, les plus beaux moments, ne puissent être compris que lorsqu’il est déjà trop tard. La douceur même en garde un goût de sépulture.
Je n’ai même pas eu le temps de te dire adieu. Je n’ai pas eu ce droit. Le fruit était déjà pourri alors même que nous le cueillions ensemble, incapable de prédire notre futur.