Lorsque Jean se réveilla, sa première pensée fut pour se dire que, décidément, il s’évanouissait beaucoup ces derniers temps. La seconde fut une pensée nostalgique vers sa vie perdue, ses hautes études «de l’esprit», et peut être, mais je dis bien peut-être, dans un recoin de son cœur peu utilisé, comme un tiroir abandonné, une légère pointe de tristesse à l’idée de ne jamais revoir, ni sa famille, ni ses amis. Mais enfin, le seul fait de songer d’abord à son livre ésotérique dont il n’avait bien sûr pas fini le synopsis, avant de penser aux hommes qu’il laissait derrière lui, en dit sans doute long sur le personnage…
Jean se demanda ensuite, dans l’ordre naturel des choses, où il était, et ce qui allait encore lui arriver.
Promenant son regard autour de lui, il s’aperçut qu’il était couché dans un lit aux couleurs éclatantes, un mince drap dont in ne parvint pas à déterminer le tissu posé sur ses épaules. Il se redressa, la tête engourdie, et passa une main hésitante sur ses yeux brûlants.
Tout autour de lui, des personnes dont il n’avait jamais vu le visage dormaient paisiblement, là un enfant dont l’âge ne devait pas dépasser cinq ans, là une vieille femme au visage parcheminée et à la bouche pincée, assoupies sur ce qui ressemblait à des lits, mais sans pied ni tête, un amas de couleurs chatoyantes comme une eau multicolore.
Pris d’une frénésie que lui-même aurait eu bien du mal à expliquer, il se leva et vacilla un peu sur ses jambes, avant de maintenir tant bien que mal son équilibre. Ses pieds nus entrèrent en contact avec le dallage froid du sol, des carreaux de marbre beige, et il se perdit dans la contemplation, u plutôt, vu la façon dont ses yeux se plissaient, dans l’observation, du plafond en forme de voûte gigantesque, tendu de tissu d’encre aux reflets bleutés coulants.
Une petite main glissa sur son épaule, ce qui le fit sursauter :
"Vous êtes réveillé, enfin. Venez"
Jean se retourna et reconnut le visage d’un des anges qui avaient atterris près de lui, une toute jeune femme aux yeux d’onyx. Sa voix était à la fois douce et sévère, un mélange étonnant qui n’avait rien d’humain. Il réussit à balbutier :
- "Où suis-je ? Qui êtes vous ?" ( phrases typiques d’un homme cherchant à se donner une contenance)
- "Vous les hommes, toujours en quête de questions et de réponses." (l’ange sourit) "Je suis ce qui n’est pas, mais je suis. A présent venez, ne perdons pas de temps" lui asséna la jeune femme, tout en pressant un peu plus fort son épaule.
Elle se mit à marcher d’un pas aérien sur les dalles, à peine ses pieds semblaient ils toucher le sol. Jean hésita puis avança d’un pas vif pour la rattraper .Arrivant à sa hauteur, il lui demanda d’un ton essoufflé
- "Mais où va-t-on ?
- Là où nous devons aller."
L’ange s’arrêta et le toisa des pieds à la tête, une expression de pitié se peignit sur ces traits sibyllins. Elle esquissa un geste pour le toucher, puis abaissa sa main, et se contente d’effleurer son poignet. Jean se sentit envahi de cette même sensation de doux flottement qu’il avait déjà ressentie ; lorsque les doigts de la jeune femme se retirèrent, ils laissèrent une marque légèrement lumineuse, qui finit par se diluer telle une aquarelle avant de disparaître dans les pores de la peau.
- "Etes vous effrayé ?
- Non, pas vraiment. Je suis juste étonné…A vrai dire" (Jean avala péniblement sa salive, sa bouche lui parut pâteuse) "Je ne comprends rien, je ne sais rien, vous me mettez en face de mes propres doutes, je me sens petit et fragile…Est on au paradis ?
- Si vous n’êtes pas effrayé, alors tout va bien", lui répondit l’ange, en souriant de nouveau, ne répondant à aucune de ces questions, avec un air de contentement ravi.
Jean finit par comprendre que la jeune femme ne pouvait pas lui répondre, ou ne le voulait pas. Comment le sut-il, personne ne pourrait l’expliquer, mais il semble qu’il existe en tout homme un fond de sagesse qui, lorsque son monde s’écroule et que ses convictions s’évanouissent, lui intime l’ordre immuable de se taire.
Alors Jean se tut.
C’était bien la première fois de son existence (ou de sa non- existence, tout dépend de la façon dont on prend les choses, les tenants et aboutissements de cette histoire) que quelqu’un réussissait à le déstabiliser. Toute sa vie n’avait été qu’une expérience où les gens, souvent dominés par son charisme et sa parfaite maîtrise de la conversation, et surtout son art de retournement de situation (à son avantage), avaient fini par lui donner raison, même quand il avait tort. Considéré par ses amis comme un sage, de part le nombre impressionnant de ses lectures et de ses écrits, il était à présent déboussolé, descendu de son piédestal factice, ramené à la triste réalité de son savoir, c'est-à-dire, au vu de ce qu’il vivait en ce moment, presque rien. Un ridicule bagage de connaissances inutiles et fausses.
Dans un silence ponctué par les réveils de quelques personnes, et par le sifflement de draps froissés, il avança près de l’ange vers le fond de la pièce, traversant l’immense dortoir semblant sans début, sans fin, sans aucune cohésion et complètement loufoque, mais d’une infime poésie.
Enfin, ils se trouvèrent devant une lourde porte de bois ciselé, avec en son centre une plaque de métal ouvragé, lisse comme une chape de glace. La jeune femme s’agenouilla d’un mouvement souple et félin, puis, devant les yeux ébahis de Jean, souffla littéralement sur le métal, en un souffle léger d’oiseau de plume et de douceur, mais dont la chaleur parvient jusqu’à lui en une bouffée d’air comprimé qui le fit reculer. Elle lui agrippa la main, lui donnant ainsi, sans un mot inutile, l’ordre de rester près d’elle. Puis elle se redressa.
Le métal rougit, puis le rougeoiement se fit plus lumineux, et une plainte s’exhala de la porte en un faible tintement ; le centre de la bulle de feu qui se dessina en un cercle, une parfaite sphère, s’ouvrit sur un bouton en forme d’étoile, qui brillait comme un éclat de diamant. L’ange y appuya son doigt. Le bouton se renfonça, et avec, fluidité, la porte s’ouvrit.
- "Vous devez continuer seul, à présent.
- Vous ne venez pas avec moi ?" ( aussitôt que Jean posa cette question, il se rendit compte de son absurdité. Mais, bien que la présence de la jeune femme ne lui ai pas vraiment semblé importante jusque là, il sentit au fond de lui naître un sentiment de frayeur à l’idée de finir le chemin seul. Il ne savait même pas ce qui pouvait surgir de derrière cette porte, si il y avait seulement un chemin, et cet inconnu affronté sans le secours de l’ange lui parut d’une densité effrayante)
- "Non. Je ne viens pas. Ce n’est pas à moi d’être amenée.
- Amené où ? Et par qui ? Qu’y a t’il derrière la porte ?
- Si vous ne la franchissez pas, vous ne pourrez jamais le savoir." chuchota la jeune
femme en rejetant en arrière une mèche qui barrait ses yeux.
Jean l’observa un moment, attendant de voir si quelque autre phrase, ou plutôt énigme, dignes du Sphinx légendaire,allait lui être assénée comme une vérité ultime, en guise d’explication. L’ange se contenta de lui rendre son regard, et de lui sourire.
Comme les secondes s’éternisaient, elle reprit la parole :
- "Vous n’y allez pas ? Vous n’avez pas envie de savoir ?
- Si…Enfin non. J’ai envie de comprendre, surtout."
L’ange fixa l’homme. Puis elle soupira.
"Il n’y a rien à comprendre. On n’explique pas l’univers par des réponses mathématiques. Il faut juste ressentir."
Jean dansa sur un pied, puis sur l’autre, troublé. Puis, il ne sut jamais pourquoi, mais il lui obéit, d’un geste décidé qui cadrait mal avec son inquiétude. Il passa la porte.
Il se retourna sur le seuil.
Entre le battement de la porte qui se refermait doucement, il eut le temps d’apercevoir les yeux de la jeune femme, impénétrables, qui le fixaient.
Puis elle se referma dans un bruit sourd qui se répercuta en échos de plus en plus lointains.