Toute sa vie, M.Théosin n’avait pensé qu’à lui. Il est des hommes comme des autres créatures vivantes, certains sont plus doués pour les relations humaines, d’autres se complaisent dans une solitude égocentrique. M Théosin, prénom Jean, était de ceux là.
Son enfance fut une partie particulièrement ratée, son adolescence la digne continuité et enfin arrivé à l’âge adulte, Jean put parachever tranquillement, sans devoir rendre de comptes à qui que ce soit, son œuvre de détachement et de repliement sur soi. Il eut, parce qu’un homme a besoin d’une compagne, ne serait ce que pour faire un peu comme tout le monde, femme et enfants, que bien sûr il négligea et sacrifia à son «épanouissement intellectuel», source de son seul bien être et de sa plus grand fierté narcissique.
Chaque année qui passa, vite, parce que le temps s’écoule, toujours, et ne s’arrête jamais, vit s’enrichir sa collection privé de livres symboliques, ésotériques et d’études complémentaires religieuses, et dans le même temps, sous l’effet d’une étrange parallèle symétriquement décroissante, mathématique, baisser l’affection que lui portait sa famille. Sa femme apprit à se passer de lui, sa tristesse se mua bientôt en mépris, et ses enfants grandirent sous sa coupe faussement paternaliste jusqu’à ce qu’ils se rendent compte, à l’âge où les premiers doutes s’élèvent, que cette main postée au dessus de leurs têtes comme une protection divine n’était en réalité qu’une ombre, un miroir, reflétant la propre indifférence de celui qu’ils n’appelèrent bientôt plus «père».
Bref, mon but n’est pas de vous raconter par le détail la vie de ce M, au demeurant respectable et incapable de se rendre compte par lui-même de ses propres erreurs. Non. Mon but est de raconter ce qui se passa par la suite.
Parce que, comme dans toutes histoires qui se respectent, il existe un fil qui relie les autres fils et les tissent en un faisceau compliqués d’éléments parallèles finissant par se rejoindre : Le Facteur Déclencheur.
Pour Jean, ce fut sa mort. Tout simplement.
Elle lui tomba dessus un beau matin, sans crier gare, et d’ailleurs, pendant les quelques secondes qui lui restaient à vivre, Jean se sentit empli d’une grande colère, mais d’une colère teintée d’indignation «Pourquoi moi ? Pourquoi moi ? Qu’est ce que j’ai fait ?? » songea-t-il avant d’atteindre le rivage de l’inconscience…Et pourquoi pas ?
Il était là, sur ce trottoir, quand une violente crampe au bras le fit tressaillir, puis frissonner. Passant de toutes les couleurs de la douleur, alors que les gens s’affolaient autour de lui dans une farandoles de portables, de chuchotements et de pans de manteau placés sous sa nuque, il eut à peine le temps d’entrevoir la sirène de l’ambulance qui se rapprochait, d’émettre son opinion bien arrêtée sur l’injustice de la vie, puis ce fut un noir complet qui s’abattit sur ses paupières endolories.
Puis les vagues de souffrance qui lui donnaient le tournis s’estompèrent.
Pour un homme qui vient de supporter toute une symphonie de bruits et de mouvements, à travers les brumes de la douleur, se retrouver dans une obscurité totale, sans fin, et ne plus rien ressentir est une expérience qui ne s’oublie pas de si tôt.
En proie à une étrange sensation de peur et de curiosité, Jean se releva, prenant appui sur son coude, et constata que le sol était doux, un peu comme du velours tendu et neuf. Il épousseta d’un geste machinal son pantalon, ce qui ne servit probablement pas à grand- chose parce que de toute façon il n’y voyait rien. Quelques minutes s’écoulèrent dans un silence entêtant, pesant. L’air était lourd et pourtant ne sentait rien, pas une odeur, pas un murmure, pas un bruissement.
Puis une lumière trouble s’alluma, venant du centre de l’endroit où il se trouvait, si tant est qu’il y eut un centre (encore une fois, ce n’était qu’une tentative pitoyable de Jean de relativiser quelque peu l’incroyable histoire qu’il vivait) dans cette immensité de rien, et il s’aperçut qu’autour de lui, d’autres personnes dont il n’aurait jamais supposer l’existence se tenaient, toutes aussi hébétées, et clignaient des yeux en direction de la lumière. Apparurent dans ses rayons maladifs deux hommes, l’un petit et renfrogné, l’autre grand, maigre et moqueur, tenant entre leurs mains une minuscule colombe qui irradiait, en lissant ses plumes, d’une étincelle de blancheur éclatante.
Une femme près de Jean tomba à terre dans un bruissement de son bas de jogging, et gémit entre ses mains nouées :
"La colombe de Dieu…Nous sommes morts, nous sommes morts"
La fin de sa phrase se perdit dans un marmonnement et des vociférations outrées de la majorité des gens, apparemment peu décidés à se laisser enterrer si facilement. L’un d’eux, un énorme barbu dont l’haleine sentait le cigare de luxe, commença une mélopée dont laquelle Jean crut reconnaître les mots «inadmissible…mon avocat…» avant d’être coupé par un geste véhément de la main du plus petit des deux hommes, accompagné d’un virulent «Silence»
Et tout le monde se tut.
Le petit boudeur se frotta la nuque et prit la parole d’un ton dont la lassitude faisait peine à entendre :
"Bon, si certains parmi vous préfèrent rester ici, qu’ils le fassent. Pour les autres vous me suivez, et en silence s’il vous plait…"
Puis il s’adressa à son acolyte en levant les yeux au plafond (ou au ciel, car autant que Jean pouvait en juger, cela ressemblait autant à un plafond ou un ciel qu’à l’antre d’une énorme araignée. Le sol spongieux semblait lui donner raison. Il frissonna)
"Michel, s’il te plait, épaule moi ou du moins fais semblant."
Le grand dénommé Michel se fendit d’un sourire encore plus ironique et entama d’une voix grave, lente et parfaitement soporifique :
"Que tout le monde se calme. Oui, vous êtes morts. Pas de chance, je suis désolé pour vous, pour nous, ça nous rajoute du travail et du tracas, mais c’est comme ça. Quand les choses arrivent, il faut savoir y faire face avec dignité et ne pas pleurnicher sur ce qu’on a perdu. A toute histoire sa fin, à chaque fin un renouveau…Autre chose à ajouter ?"
La tirade ayant fait son effet, à savoir que l’assistance, plongée dans un désarroi intense, ne disait plus rien, bien trop hébétée, Michel se dirigea vers les ténèbres, suivi par le petit homme, sa colombe qui lança un roucoulement des plus déplacés, et de la troupe des personnes, dont notre héros, Jean, tout aussi interloqué que les autres.
Une longue marche commença dans une sorte de boyau obscur dont les parois se rétrécissaient dangereusement, entre les ahanements du monsieur au cigare qui semblait avoir perdu l’habitude de se déplacer hors de sa Jaguar et les sifflotements insupportables de Michel. Une jeune femme se tordit le pied et finit par ôter sa sandale vernie aux brides serrées, qui la meurtrissait. Enfin, une lumière tamisée se rapprocha, comme vu à travers un filtre de soie, et la colombe s’envola soudainement des mains du petit homme, qui la regarda s’enfuir au loin. Le battement de ses ailes se fit écho plus sourd, et ils débarquèrent sur une immense plaine de lumière douce, une de ces lumières de bougie qu’un rien peut éteindre.
Michel soupira d’aise et se tourna vers son compagnon :
- "Pas bavards, Gabriel, les nouveaux venus…
- Si tu les accueilles ainsi, c’est un peu normal, non ?" (Gabriel fronça les sourcils)
- "Tu m’as demandé de t’aider, non ?
- Je t’ai… Bon, peu importe. Regarde, ils arrivent déjà…"
A cette dernière remarque, Jean sortit de son apathie, observa autour de lui et son sang se glaça dans ses veines. Autour de la petite troupe, un désert. Un désert à perte de vue, si effroyablement déprimant dans sa luminosité de cire que le seul fait d’y jeter un œil transportait son âme aux confins de la tristesse. La jeune femme renifla près de lui. Quand au monsieur au cigare, dont de toute façon personne ne connaîtrait jamais le nom, il se contenta de s’adresser de façon péremptoire aux deux guides qui continuaient, tout bas, à commenter un évènement dans le ciel, totalement invisible pour le reste de la troupe.
- "Dites, les deux là…" (ils daignèrent l’écouter un moment, Michel toujours souriant de façon parfaitement horripilante, Gabriel en soupirant une fois de plus) "Déjà où est on ?
- "Franchement, je n’en sais rien du tout. Ce n’est pas mon fort, l’orientation" répondit Michel en jaugeant du coin de l’œil ses ongles.
- "Cher Monsieur, nous n’avons pas fait les travaux, donc comment voulez vous que nous sachions ce que c’est ?" rétorqua Gabriel.
Alors que l’homme en question manquait de faire une crise d’apoplexie (mais de toute façon, il était déjà mort), le guide coupa son élan en enjoignant sèchement de se taire et de regarder en hauteur. La troupe leva la tête en un gracieux accord, et ils purent ainsi constater que, pendant ce court dialogue aussi dénué d’intérêt que d’intelligence, des silhouettes indistinctes s’étaient profilées à l’horizon. Puis elles se rapprochèrent dans un bruit entre déchirure et froissement de tissu, et les nouveaux morts retinrent leur souffle.
Vêtus de bleu de nuit, les cheveux courts, des hommes et des femmes aux visages d’une grande douceur venaient de se poser. Il émanait d’eux une impression de sérénité, une aura de bien être, qui les enveloppa comme une onde sinueuse et les plongea presque aussitôt dans un sommeil sans rêves, un sommeil cotonneux, aussi suave que le chuintement de leurs ailes qui frottaient leurs épaules et déployaient une odeur de sucre, de fraises, rappelant fortement l’enfance.
Jean fut le dernier à sombrer sur la terre molle et granuleuse qui parsemait le sol.
Lorsque ce fut fait, les anges, car comment appeler des êtres aux sourires tendres, aux ailes d’oiseau, descendant les méandres d’un ciel de feu en tournoyant en danse, en ballet de plumes et de courbes, si ce ne sont des anges ? Les anges, donc, s’assirent en compagnie de Michel et de Gabriel, et regardèrent en un mélange d’attendrissement et de perplexité les humains allongés. Les femmes les premières, appuyèrent sur une perle de nacre qui parait leur robe, et ôtèrent leurs lourdes ailes, qu’elles plièrent avec soin, caressant et lissant leur matière duveteuse. Puis les hommes leur firent écho, et bientôt, là où la terre s’étendait en une morne inertie, des couvertures d’un blanc neigeux vinrent en stopper la mélancolique monotonie.
Michel prit alors la parole, son sourire de Joconde, mystérieux et cynique tourné vers l’horizon nébuleux :
- "Les Hommes…Il leur faut bien un minimum de décorum pour accepter l’inacceptable…Comme cela me rend nostalgique…
- Tu veux dire, leur mort leur parait moins douloureuse si elle se passe comme ils ont appris à le croire ?" demanda Gabriel en aidant une très jeune femme qui se débattait avec la fermeture de son harnais métallique recouvert de plume.
- "Oui… Ils ont tellement besoin de se raccrocher à quelque chose qu’ils connaissent, même lorsque leur vie s’achève. Depuis quand sont ils ainsi, Gabriel ?
- "Depuis toujours mon ami. Peut être plus maintenant, mais ils l’ont toujours été."
Michel sembla sur le point de dire quelque chose, puis se tut. Gabriel adressa un signe de tête à la jeune ange, puis la regarda charger sur son épaule le dernier homme endormi, Jean, avant de s’envoler à la poursuite des autres, qui flottèrent quelques instants dans l’air chargé de leur odeur entêtante avant de disparaître dans le lointain.
Puis il vint sans bruit près de son compagnon, et lui tint la main.
"Ces anges…Comment crois tu que les hommes réagiraient, s’ils voyaient des anges sans ailes, voler comme des oiseaux de chair et de sang, si peu semblables à ceux qu’on leur a donné comme images de l’au- delà ? Ils sont comme des enfants, Michel…Ils ont inventé un paradis idyllique, et ils veulent que la réalité y ressemble. Comme je les aime, mais comme ils me fatiguent…"
Sans un mot de plus, les archanges levèrent leurs yeux sans âge sur l’étroit boyau de noirceur qui conduisait au désert de lumière. Le bruit amplifié de chutes alourdies leur provient du tunnel, comme des appels de détresse immuables. Alors ils se remirent en marche vers son entrée, pour accueillir de nouvelles âmes en perdition.