Chapitre 4 : Querelle de clocher
[…34 ans après l'exode]
"- Mmmmh Aelthan…"
Oh, oui, m'en souviens de cette histoire. Un instant des plus sulfureux. Vraiment brûlant, je crois que c'est le mot exact. À force de jouer avec le feu, notre passion était sur le point de nous consumer. Mais laissez-moi commencer par le commencement.
Je suppose que, parmi mes lecteurs, il y en aura qui sortent peu ou rarement de leur village. Pour leur information, le monde dans lequel nous vivons est vaste. Et quand je dis vaste, comprenez vraiment, très, vaste. La résultante, c'est qu'on trouve de tout, même des villages qui n'ont parfois pas la moindre logique dans leur fonctionnement. Et imaginons qu'un village illogique entre en contact avec quelque chose d'encore moins logique, disons, moi par exemple, cela aboutit à l'histoire suivante. Et permettez-moi de vous le préciser une fois pour toutes : tout cela est réellement arrivé.
L'hiver commençait à peine, les premiers flocons blancs recouvraient la lande d'un tapis immaculé. Voilà trois jours que je marchais vers Dinphina, où une de mes charmantes victimes m'avait confié avoir croisé une certaine Aérie, lui semblait-il. Il m'en restait encore cinq jusqu'à destination. J'avais eu une grosse journée; le quidam que j'avais occis pour assurer ma subsistance avait trois amis assez attachants qui ont eut la bêtise de se séparer pour fouiller la forêt, avant de disparaître un par un dans des circonstances qui restent encore, à l'heure actuelle, bien mystérieuses.
J'avais les pieds gelés. C'était une région assez montagneuse, soit, mais le vent ne faisait pas caprices pour s'engouffrer dans le moindre interstice et vous glacer jusqu'aux os. Quatre meurtres assez épiques dans une journée sans avoir eu le temps de manger convenablement, de la neige et le fait d'avoir les poches bien pleines, tout cela ne convergeait plus que vers une pensée dans mon esprit : une auberge, n'importe laquelle, et rapidement si possible.
Me voilà donc arrivé dans la ville d'Illomar, que je ne connaissais pas, mais que je n'étais pas prêt d'oublier. Elle était entourée de remparts, et la première chose qui m'a frappé en passant la porte de la ville, c'est qu'à ma droite, toutes les maisons étaient bleutées, à gauche, rougies et au sol, une longue ligne discontinue semblait s'étendre tout le long du bourg. J'avais déjà vu des lieux originaux… Par exemple, je me souviens que derrière les terres du Ferguinöl, un seigneur a disposé les maisons de son village de telle manière qu'elles représentent son visage, vu du haut de la colline voisine. Mais je ne pouvais m'empêcher de trouver ça fort intrigant. Et, si vous ne l'aviez pas encore assimilé, je vous le précise : je suis très curieux. Je suis donc allé à l'auberge en plein milieu du village pour essayer de comprendre.
C'était encore plus flagrant. Le contenu semblait bien être celui d'une auberge lambda, si on exceptait le fait qu'elle avait deux entrées différentes sur ses deux côtés et qu'elle était coupée en plein milieu par cette mystérieuse ligne. Les clients, disposés à peu près également des deux côtés, discutaient avec agitation, mais semblaient éviter soigneusement de regarder leur vis-à-vis. Vraiment étrange. J'ai pris un siège, et me suis posé au comptoir en plein milieu de la ligne. Quelques personnes me regardèrent en biais avant de reprendre leurs discussions.
- "Tiens, c'est pas courant, des étrangers aussi bien habillés dans la région. Qu'est-ce que je vous serre, Monsieur l'Elfe ?
- Un verre de baies de logépintines avec une goutte d'asmophène et quelques explications. Pouvez-vous m'expliquer comment… Enfin ce village, qu'est-ce que… ?
- Illomar ? Ben c'est simple. Le côté bleu, c'est Marr, et le rouge, celui d'Iganol.
- …répétez-moi ça, j'ai peur de comprendre."
Le tenancier disparu un court instant pour me sortir une carte de la ville, et dès le premier coup d'œil, ça devint encore plus clair et incompréhensible à la fois. La ville était composée de deux côtés parfaitement symétriques. Mon regard incrédule passa de la carte à mon jovial interlocuteur. Je me suis écrié, peut-être un peu trop fort.
- "Mais il n'y a pas plus opposé que Iganol et Marr ! Comment… ?
- Ah, on n'en sait rien, Monsieur l'Elfe. Paraît que ça a toujours été comme ça. En fait… Personne s'est jamais posé la question… Peut être une petite fantaisie de leurs primordiaux ou…
- Mais ils ne se querellent jamais ?
- Bah, non. Si l'un passe la ligne sans autorisation particulière, il est mort. Mais sinon…
- Et vous, vous devez bien la passer plusieurs fois par soirée cette ligne, non ?"
Mon interlocuteur leva les épaules, d'un air un peu blasé.
- "Suis athée. Ça ne me regarde pas tout ça. Tant qu'ils payent…"
Et mon "hôte" de me laisser, incrédule, observant cette carte représentant désormais à elle seule un nouveau mystère absolu. Enfin, je ne suis pas resté seul très longtemps. Quelques regards échangés plus tard, une jeune fille du côté rouge vint s'asseoir près de moi. C'était une demi-elfe aux cheveux bruns clairs, d'une trentaine d'années, plantureuse, mais dont j'ai oublié le nom. Pas sa façon toute personnelle de se présenter.
- "Je suis adoratrice d'Iganol, Dieu créateur de la reproduction, de l'attirance, de l'envie, de l'amour et du plaisir. Le programme te convient, bel elfe mystérieux venu de loin ?"
Je suis un grand romantique. Comment suis-je censé refuser quand c'est demandé si gentiment avec une main remontant dangereusement le long de ma cuisse ? En plus, je hais les demi-elfes, ce qui m'excite encore plus. J'ai demandé à l'aubergiste les clés de sa meilleure chambre, j'ai jeté quelques pièces sur la table et nous sommes montés bras dessus bras dessous, comme deux personnes respectables. Quelques minutes plus tard, nous en avions déjà nettement moins l'air.
- "Hmm… Fallitäme.."
Ah, elle s'appelait Fallitäme, excusez-moi. Donc, je reprends
- "Très beau culte… Que le vôtre… Et quel sens de… L'accueil… Mmmh…
- Tais-toi mon beau… Mmmmh Aelthan…"
Pour une demi-elfe elle avait vraiment un bon tour de main. J'en avais des flammes qui dansaient devant les yeux, je sentais une grande chaleur envahir la pièce… Je sentais son corps remuer, pendant que ses ongles griffèrent mon dos de plus en plus profondément. L'excitation grimpait de seconde en seconde.
- "Mmmh… Ohhh… Ça sent… Le brûlé…
- Ma chère… Je commence… À peine…"
Drôle de compliment tout de même. Je me suis mis à humer un peu l'air. Je vous le donne en mille… Ça sentait VRAIMENT le brûlé. Notre tendre… enfin tendre n'était pas le mot juste ... étreinte connut donc une fin des plus brutales. J'ai jeté un regard par la fenêtre et la scène était proprement et simplement démente : pendant cet assez court laps de temps, toute la ville ou presque semblait couverte de flammes.
- 'Qu'est-ce que… On lève le camp ! Envoie-moi mes vêtements !"
Je renfilais ma cape et ma chemise en grande hâte. Ca n'est que lorsque j'ai commencé à dévaler les escaliers enfumés que j'ai compris que l'auberge subissait à son tour le même sort. La grande salle semblait complètement ravagée et la fumée commençait lentement à emplir la pièce, me piquant les yeux. L'aubergiste, paniqué, sortit de derrière son comptoir en me jetant un regard aussi enflammé que feu (c'est le cas de le dire) son commerce.
- "Vous alors ! VOUS !
- Qu'est ce que j'ai encore fait ?
- Ils vous ont entendu ! Résultat, ils trouvent anormal de cohabiter… Ils ont décidé de se massacrer !"
Je le regardais, entre l'amusement et l'effarement pur et simple. Pourquoi fallait-il toujours que je m'embarque dans ce genre d'histoire ?
- "Et pourquoi vous ne fuyez pas alors !
- C'est ma boutique, je partirai avec elle… En plus… Si vous tenez à mourir, sortez, mais sans moi !"
Ma partenaire devint très pâle. Cela lui donnait un air encore plus charmant. Comme elle fut d'assez bonne qualité, je ne pouvais me résigner à la laisser, en tout cas, pas avant que je termine ce que j'avais démarré. Le tenancier avait malheureusement raison. La ville tout entière semblait avoir sombré dans la démence. Les gens se battaient avec tout ce qui leur tombaient sous la main : bois, morceaux de verre ou tout autre "vraie" arme trouvée chez eux ou chez leurs ex-voisins. Les maisons alentour étaient ravagées, le sol couvert de corps et de débris divers. L'air était empli d'un incroyable vacarme mêlant hurlements, chocs de chaire et de métal et destructions.
Quelle douce symphonie, n'est-ce pas ?
- "Attention !"
Ma compagne me mit en garde juste à temps pour que je puisse dégainer mon poignard et découper l'elfe qui avait eu l'imprudence de se jeter sur moi en poussant une sorte de hululement suraigu. Et je me suis demandé comment, alors que le monde s'écroulait autour de moi, j'ai bien pu avoir le temps de me dire "oh, c'est tellement dommage, il n'y aurait pas tout ce fourbi je me serais fait un plaisir de vérifier si un abruti ne fonctionne pas mieux sans pieds, sans mains et en lui taillant un peu plus les oreilles".
Le plus "cocasse" était que tout le monde attaquait tout le monde dans cette nuit noire en se fichant bien de vérifier son camp au préalable, comme si une sorte de colère folle contenue chez chacun des habitants se libérait enfin dans toute sa splendeur destructrice. La violence des combats était réellement incroyable. Chacun se battait avec ses tripes (et pour certains d'entre eux, l'expression était à prendre au sens propre). Même moi, je ne me sentais pas franchement en sécurité, et je n'étais pas le seul, si j'en croyais ce qui compressait ma main avec instance. Je serrais ma proie du soir contre moi, pour éviter qu'elle ne soit blessée. Je suis le seul habilité à abîmer mes partenaires. Non mais.
Après une rapide réflexion, rester au plein centre de cette hystérie collective hypothéquait sérieusement nos chances de survie. Les fidèles de Marr semblaient les plus doués en combat au sens académique du terme, mais ceux d'Iganol était plus énergiques, plus fous et dangereux. J'en ai vu saisir des bouts de bois en flamme pour se transformer en torche humaine et se jeter sur un groupe prétendument "ennemi". Tête baissée, la course sembla interminable. Mes lames taillèrent leur voie sans que je jette de regard aux victimes, au son des fanatiques hurlants le nom de leurs divinités un peu plus fort que le camp d'en face à chaque fois. Je suppose qu'on ne vit ce genre de moment qu'une fois dans une existence. Je regrette quelque part de n'avoir pu le savourer un peu plus.
Je dus encore distribuer quelques coups de dague pour dégager les dernières enjambées jusqu'à la sortie de la ville. Arrivés à quelques pas de la porte, couverts de sang, nous nous sommes retournés pour "admirer" le chaos, la beauté d'Illomar en ruines et en flammes. Dire que bien involontairement, c'est moi qui en suis responsable... J'aurais aimé que ma sœur soit là, elle aurait sans doute apprécié cette œuvre à sa juste valeur. Mon amante frissonnait, pâle, terrorisée. Ce qu'elle était affolante comme ça. Je l'ai prise contre moi, l'ai serrée longuement, priant ma Déesse pour qu'elle ne puisse pas lire en moi ce que je lui préparais. Puis j'ai commencé à m'éloigner lentement vers la sortie du village. Elle resta plantée là pour sa part et murmura, tremblante, sublime, sa peau blanche et glacée à peine teintée de quelques gouttes de sang et de sueur mêlée, brillantes à la lumière tremblante des flammes, d'une voix emplie d'émotion.
- "Aelthan, mon bel elfe… Tu es vraiment… Je… Je t'ai…"
Et, tombant du toit du temple voisin rongé par les flammes, une grande statue à l'effigie d'Iganol de s'écraser lourdement sur sa tête à cet instant. Un signe du destin, peut-être. J'ai poussé un long soupir exaspéré, ma manière d'exprimer le fait d'être légèrement agacé par cette impression de porter la malchance dans mes souliers. J'ai observé l'amas de poutres en flammes un court instant. Il n'y avait rien à faire de plus de tout manière ; à part partir, encore et toujours. Je suis allé sur une colline proche, admirer la fin du spectacle avant de m'endormir. Demain un autre jour, une autre ville et d'autres aventures. La vie itinérante que j'ai choisie, pour ce qui était ma raison de continuer. Ma sœur était quelque part, au bout de ce long chemin.