Mon nom est Rhiannon
Je suis fille celte, et vis dans le Dyfed
Un royaume gallois, au creux des montagnes
Un vestige de plus de la folie de grandeur des hommes
Seul mon époux trouve de l'importance à ses remparts de pierre
De bois, de terre et de haine
Moi, je m'en moque bien.
Assise sur les dalles de mon propre palais
Des dalles de marbre, dures et aussi austères
Que ma propre vie
J'attends les voyageurs s'attardant sur le chemin
De leur histoire
Les pieds fatigués, engourdis, d'avoir tant marché
Les visages enfouis de poussière qui s'insinue dans la chair
Et les fait paraître plus vieux qu'ils ne le sont
Las d'avoir tant vécu, déjà.
Et chaque homme, chaque être, qui passe près de moi
Et me jette ce regard de pitié, pour lequel
Je pourrais tuer, ce regard qui m'avilit,
Moi, fille de roi, épouse de roi
Plus humble aujourd'hui que le plus pauvre de mes sujets
A chacun, je dois conter mon histoire.
Une histoire fausse, jalonnée de mensonges
Qui roulent entre mes lèvres et parfois même
Manquent m'étouffer
Saveur amère
Sang et sable mêlés.
Et s'ils m'écoutent, l'oreille tendue, la bouche pincée
Je dois me relever
D'entre l'escalier, mes pieds vacillants
La tête lourde du soleil d'après midi
Et les prendre sur mon dos
Oui, comme une bête de somme
Un animal, moins qu'une conscience
Les porter, monter une à une
Les marches du palais, ce fardeau
Qui me pèse, et m'use lentement
A mes épaules fragiles, déchirant
Les manches de ma robe de soie
Jadis éclatante
Mais maintenant, sans couleur
Et, quand la haute porte de bois ciselé du palais
Apparaît en haut de mon périple
Que les pieds du voyageur, plus d'une fois
M'ont blessé les côtes
Je le laisse redescendre, ouvrir le rempart
Entre mon ancienne vie, et ma nouvelle
Non existence.
Je me rassois, le coeur battant si fort,
Comme après une course, un trop grand effort,
Les tempes baignées de sueur, les cheveux au vent
Boucles d'or s'emmêlant, sur le fond d'un ciel uni
Je songe, encore et encore, à cette pénitence
Ma malédiction
Pour une faute
Que je n'ai pas commise.
J'ai connu mon mari, dans une forêt de silence
Les arbres aux troncs sinueux, les feuilles mortes tapissant nos pas
Le vent qui osait à peine
Perturber notre échange, et cette odeur d'herbe coupée
De fleurs sauvages s'épanouissant
Ce murmure d'un ruisseau d'eau claire,
Qui folâtrait dans le courant, entre les quelques pierres
Des astres polies, reflétant les lueurs du soleil
Moirées à travers les branchages.
Je l'ai aimé, parce que j'étais jeune
Parce qu'il était beau, valeureux, tendre
Que ses cheveux bouclés tombaient en cascade sur ses épaules ceintes de bleu
Pour un tas de raisons
Toutes futiles
Déraisonnables.
Pour lui, pour Pwyll, fier chevalier triomphant
Dont la renommée traversait même nos villages isolés
J'ai repris ma parole, trahit un homme
Que je n'avais jamais aimé, de cet amour
Qui m'emplissait le coeur d'une chaude espérance
Et devenait ma raison d'être.
Mais la promesse d'une Celte ne se reprend pas
Parce qu'elle est immuable
Et Gwawl m'a maudite
Sous les ramures d'un vieux temple, aux murs tapissés de mousse
Sous la voûte céleste, prenant à partie les étoiles
Et les Dieux ont répondu.
En y repensant, j'en ai la gorge serrée
Mais mes larmes ne coulent pas
Je redresse fièrement la tête, offre à la brise qui se lève
Mon visage de glace, maîtrisant le tremblement de mes lèvres
Les mains serrées sur mes genoux, les jointures blanchies
Et je jette un regard vers une des fenêtres du palais, une faible ouverture de bois
Dans un visage de pierre, de rocs érodés,
Comme un monstrueux oeil géant
Cette fenêtre, par laquelle je sais que tu m'observes, Pwyll
Mais si lointaine
Que je ne peux voir ta figure
Ni si tu souris
Ou si tu pleures, les traits brouillés,
Du mal que tu me fais.
Entends tu, Pwyll, mon amour m'a condamnée
Nous sommes maudits, maudits
Plus fragiles que les fleurs à l'approche d'une tempête
Et tu le sais.
Les années ont passé, lentement
Avec cette régularité d'une horloge
Les lunes se succédant toutes, identiques,
Et j'ai vu ton regard changer
Parce que nous n'avions pas d'enfants.
Et cette absence, que toi tu ressentais comme un affront
Moi, j'en avais l'âme noircie
La peine et le ressentiment se sont installés
Entre nous ; retranché dans ton palais
Sa démesure à l'égal de ta colère
Et moi, errant de plus en plus
Dans les bois, les marais, les jardins
Tentant de retrouver
Nos premiers instants
Dans chacune des nervures des feuilles.
Et puis, enfin,
Notre fils est né
Et j'ai crû que le soleil se levait à nouveau
Eclairant le palais, masquant ses défauts
Sa laideur
Transformant mon monde ; maquillant l'évidence
Tu sais, Pwyll, l'espoir est comme cette odeur des fleurs
Que nous avons sentie, il y a bien longtemps,
Il s'accroche à nous.Tenace.Doux
Dévastateur.
Un matin, ce fils de l'aurore
Notre enfant, Pwyll
Parce qu'il est aussi à moi
A disparu, sans laisser d'autres traces
Que quelques gouttes de sang vermeille
Sur une de mes robes de soie, sur le ruban de dentelle.
Et toi
Oh, toi...
Je détourne mon regard de la fenêtre
Et fixe le soleil, les yeux brûlants
Si je pleure maintenant
Sans m'arrêter
Je pourrais toujours dire que c'est la lumière
Qui me blessait.
Tu m'as accusée
Toi, mon mari, mon amant
D'avoir tué notre fils, celui qui déjà dans mon sein
Remplaçait ce manque atroce
Cette soif qui me desséchait
Que tu m'avais laissé, comme seuls souvenirs.
Et, depuis lors, assis sur ton trône inconfortable
Serti de pierres et de joyaux, pour embellir
L'impardonnable
Tu me regardes, essuyer ton courroux,
Marcher sous le poids des voyageurs égarés, plier sous ta punition
Avec pour seul écho de ma propre souffrance
Celle de ton coeur endurci
Car tes boucles sont grises, comme tes épaules se sont voûtées
Et ma peine est une arme
Qui te blesse chaque jour.
Peut être resterons nous ainsi
Jusqu'à la fin des temps
Dans ce palais empli des échos de nos vies, de notre passé
Mais qui n'aura jamais d'avenir.
Les fleurs se fanent un jour, Pwyll, et leurs pétales
Ne nous atteindront jamais
Hors du temps, hors de tout.
Hors de nous.