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Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Littérature
Chapitres : 1 2 3 4 5
Type de document : Essai

     
 

Chapitre 3 : La mort de l'innocence

[Une saison après l'exode]

- "Aletlahan là…"

Bon, ça commence fort. Avant que je ne commence à vous raconter cette histoire, il y a une chose qu'il faut savoir : je ne supporte pas que l’on écorche mon nom. Je me nomme Aelthan. C'est rempli de voyelles, ça sonne comme une douce mélodie à l'oreille, ça n’est vraiment pas compliqué à retenir. De toute façon, ceux qui l'ont trop écorché sont tous morts. Par exemple, l'escogriffe en question, qui a osé faire cette faute flagrante. J'ai grogné sous ma couverture de feuilles mortes, encore à moitié endormi.

- "Aelthan, Fërgune, je m'appelle A-el-than…"

Ça m'est vraiment étrange de me souvenir de cette époque. Ça semble si lointain… Il me semble avoir vécu tant et tant de vies depuis ce jour. Une saison s’était écoulée depuis notre exode forcé. Je n'étais plus l'elfe timide et paresseux que j'étais. Ça va sans doute vous paraître quelque peu contradictoire, mais j'étais assez casanier comme garçon. Enfin, je m'égare. L'histoire de mon départ à proprement parler sera sans doute détaillée dans un autre chapitre.

Depuis le départ, les choses s'étaient enchaînées. La moitié de mon groupe avait déjà disparu. Un de mes amis d'enfance, Tergänoùel, s'est fait transpercer le crâne par une flèche, juste devant mes yeux, quelques jours après notre départ. J'ai vu d'autres connaissances, des frères, des membres de notre village, périr devant mes yeux dans d'atroces pièges. Les premiers jours, nous étions terrorisés. Car nous nous disions que nous rentrerions bientôt chez nous, que nous récupérerions notre village, nos biens, nos vies.

Au bout d'une saison à rôder dans les collines, à attendre, à espérer, nous n'étions plus que des bêtes.

Nous aurions dû fuir plus loin, mais au fond de nous, nous étions tous certains que nous allions récupérer nos terres. Nous passions nos journées à chasser ou à récupérer des fruits où nous pouvions. Nous nous terrions le plus possible. Aujourd'hui encore, je suis incapable de comprendre pourquoi les humains nous ont pourchassés. Par jeu peut-être ? Jouer à chasser de l'elfe, entre deux petites batailles, voilà quelque chose qui doit leur être follement amusant. Peut-être parce que nous avons fait partie de ceux qui résistaient. Que quelques humains ce sont eux aussi fait chasser. Moi même j'avais appris à user de mon couteau de cueilleur contre un garde isolé qui faisait sa ronde.

Il me tournait le dos. Jusqu'ici j'avais refusé de faire couler le sang. Ça me répugnait. Les elfes sont tout de même une peuplade pacifique, à l'origine. On vit en communion avec la nature. Notre village est comme une famille. Quand j'ai vu cet humain, là… J'ai pensé à ma sœur, à mes parents, à mes amis. J'ai pensé à toutes les choses qu'il avait définitivement détruites, à tout ce qu'il m'avait volé, lui et tous ses semblables. J'ai suivi mon instinct. Je suis passé derrière lui, et je lui ai plaqué ma serpe sous la gorge, avant de la trancher d'un coup sec. J'ai fait le boulot n'importe comment, le type a dû mettre un temps fou à passer définitivement dans l'au-delà.

Mais c'était la première fois que j'ôtais la vie à quelqu'un. C'est comme un premier baiser : ça ne s'oublie pas. J'étais aussi terrorisé par le fait d'être surpris par ma proie que par ce que j'étais désormais capable de faire pour assurer ma survie. Mais cet éclair, cette espèce de fulgurance quand vous réalisez ça… Ça s'ancre dans votre chaire, et ça ne vous quitte plus jamais. Ça rend certaines personnes folles.

En y réfléchissant un instant, c'est sans doute ce qui m'a rendu fou.

C'est incroyable comme une centaine de lunes peuvent vous transformer. Le Aethan que vous connaissez est sorti de son œuf à cet instant. Et la transformation ne s'est pas faite sans dégât, sans souffrance. Je n'ai jamais eu autant envie de tout abandonner qu'à ce moment-là. Je me mutilais régulièrement. Sans comprendre moi-même cette envie grandissante de souffrance et de sang. La bête avait besoin de sortir peut-être. Je pense c'était toujours terré au fond de moi. Y'a toujours eu cette dualité entre le loup et l'agneau.

Et le loup est arrivé à maturité ce jour-là. Le jour où, d'un commun accord, nous avions décidé que notre attente était vaine. Qu'il était temps de franchir les montagnes; ce qu'aucun d'entre nous n'avait jamais fait. En temps normal, je suppose que nous n'aurions même jamais envisagé de quitter le village, à vrai dire…

- "Aletlahan là…
- Aelthan, Fërgune, je m'appelle A-el-than…
- C'est ton tour de chasse. Debout !"

C'est ironique comme certaines choses peuvent se jouer sur une réplique. S'il ne m'avait pas traité de la sorte, si ça n'avait pas été mon tour de chasse comme trop souvent dernièrement, c'est peut-être un autre que moi qui aurait pu survivre. Un qui n'aurait pas été aussi rancunier que je l'ai été, face à cette... Enfin. C'était déjà la loi du chacun-pour-soi, mais implicite. C'était déjà plus une meute qui se battait pour survivre. On faisant mine d'être soudés, mais chacun avait déjà son plan pour tailler son chemin. Seul. Mais personne n'osait être le premier à casser le groupe, même pas moi. Je n'avais qu'une hâte : quitter cette bande et retrouver ma sœur le plus vite possible. Cette chasse, ça a été une bénédiction, si je puis m'exprimer ainsi…

J'avais acquis une dextérité au lancer de serpe assez exceptionnelle pour atteindre une biche à une vingtaine de mètres, ce qui me permettait de rester embusqué dans les fourrés pendant la partie. C'est là que je les ai entendus. Deux voix, dont l'une très basse, solennelle, pompeuse.

- "…il y en a quatre ou cinq.
- Que des mâles ?
- Il me semble seigneur. Ils n'ont pas l'air très malins."

Je jetais un petit oeil. Autant le "seigneur" semblait avoir une côte de mailles, autant le "soldat" semblait n'avoir qu'une simple chemise. Des elfes désarmés, ça n'était visiblement pas une grande menace pour eux.

- "D'accord. L'endroit habituel ?
- Oui seigneur. C'est déjà en place. J'ai mis trois lanciers en embuscade, cela devrait largement suffire.
- Bien, ldran. Restez à monter la garde ici.
- J'accomplirai vos ordres, seigneur."

J'attendis cinq bonnes minutes que le "seigneur" se soit éloigné. Ma serpe se planta droit dans son dos, et je me suis précipité pour rendre son hurlement le moins audible possible. J'ai vite retiré ma serpe puis l'ai à nouveau menacé en la posant sur son ventre et déchiré sa chemise pour en récupérer les lambeaux.

- "Où est ton piège ?
- Va manger des feuilles, maudit elfe !"

Je lui ai fourré sa chemise dans sa bouche avant de lacérer un peu son ventre. Je l'ai vu secouer la tête dans ses larmes. J'ai attendu qu'il se calme avant de retirer le bâillon de fortune. Sa voix était faible, presque un murmure.

- "C'est sur la route vers les montages de Jarëëld, à deux lieux… La route fait un goulot... Le seul passage… Vous ne pourrez pas vous sauver…"

Je l'ai bâillonné à nouveau, mais avec bien plus d'application. Voilà une occasion inespérée de me débarrasser de tous ces bras cassés.

- "Je te rassure. Ce n'est pas dans mes projets."

Comprenez bien, ce n'est pas une question de haine envers eux. Mais nous avions tellement changé que la violence semblait une réponse universelle à nos problèmes. Et, prenez ça pour un ego surdimensionné si vous le souhaitez, mais je me sentais simplement plus doué qu'eux. Je revenais rarement de la chasse bredouille, et les gardes ne m'inspiraient déjà plus tellement de peur. La mort non plus d'ailleurs. J'espérais juste que ma sœur ne m'y attendait pas.

J'ai perdu un bon moment à retrouver cette biche et à la ramener à mon groupe. Pendant qu'ils la cuisaient avec les maigres moyens dont nous disposions, Fërgune et les autres raillèrent ma lenteur et ma paresse, comme si rien n'avait changé. Fërgune. Ce sinistre couard était le fils d'un notable dans notre village. Il avait toujours été prétentieux et hautain, comme si tout le hameau lui appartenait. Avant tout ça, ça m'amusait. Là, je mourrais d'envie de lui faire payer ses sarcasmes. Mais patience, patience…

- "Aujourd'hui, nous passerons les montagnes !"

Il avait lâché cette réplique avec des airs de chefs menant son armée. Après le repas, nous nous mîmes en route d'un pas assez vif. Pourtant, j'étais tiraillé. Ne devrais-je pas quand même les sauver ? Ils restaient mes camarades… Non ? Mais ma haine et ma bestialité, exacerbée par le climat, ne prouvèrent avoir de satisfaction dans cette fin. Et c'est ainsi que le "gentil petit Aelthan" disparut pour de bon.

J'ai prétexté suivre un chemin parallèle pour trouver un dîner plus consistant, initiative saluée par tout le groupe. Et je me suis caché dans un bosquet assez touffu. Je n'ai entendu que leurs cris. Je me demandais quelle était la nature du piège exactement. Les hurlements s'arrêtent d'un coup. Le bruit d'un cheval. Le "seigneur" passa au galop, remontant le chemin que nous avions parcouru, suivi par les lanciers courant derrière lui. Je suppose qu'ils avaient trouvé et apprécié ma petite surprise.

J'ai remonté le chemin discrètement, à grandes foulées, en restant le plus caché possible, mais ils avaient dégagé la zone. J'ai trouvé mes ex-compagnons de fortune sous une sorte de grand filet, percé de part en part. Ils semblaient avoir tous rendu l'âme, jusqu'à ce que j'entende un râle. Et c'était celui que j'espérais.

- "…talnelhan…"

J'ai dégainé ma serpe. Je l'admets : c'était gratuit et animal. Mais je l'étais profondément en cet instant. J'ai égrainé toutes ses plaisanteries, toutes ses moqueries blessantes, toutes les fois où il m'a regardé d'un air hautain. Mais ça n'a pas été assez long. Au moment où il a insinué que j'avais vendu le groupe, j'ai un peu trop forcé.

Je ne me cherche plus d'excuses, je n'en ai pas besoin. Je suis fier de ce que je suis devenu. Je cherche simplement à le comprendre, à l'expliquer. Tout cela, cette rage, cette haine, cette violence, devait être dans mon sang, comme dans celui de ma sœur. Peut-être qu'il y a encore un mystère dans nos origines. Un secret, enfoui, que je perdrais quelques années à chasser, un jour. Cette première torture à véritablement parler n'aurait sans doute pas pu arriver comme ça, pas instinct… Si ? C'est à partir de ce jour là que j'ai décidé que ce serait moi contre le reste du monde. Et que tant que je ne serai pas arrivé à mes fins, je jouerais selon mes règles.

Tout ça me semble si loin, si irréel. Le jour où j'ai oublié qui j'étais pour devenir ce que je suis.

 
     


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par Aelthan
le 17/08/2005
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