Partie 1
Chapitre 1
L’aube se levait sur la cité d’Ilfae. Le calme planait sur la ville encore endormie, et seuls quelques imprudents pouvaient encore errer parmi la milice et les sans-abri. La brise matinale était fraîche mais il ne pleuvait pas. Le soleil apparaissait déjà à la cime des montagnes et éclairait peu à peu la plaine uniforme qui cernait la ville. Le spectacle était plutôt inhabituel pour un monde peuplé par les ténèbres…
Depuis la plus haute toiture de la ville, Gavariel pouvait contempler un rare moment de beauté. Assis sur les tuiles, il était resté là, des heures durant, à se remémorer les jours meilleurs. Une époque lointaine qui semblait plus avoir été un rêve qu’une réalité. La cloche de la cathédrale retentit et le sortit de sa torpeur : il était six heures. Gavariel se redressa, attacha ses longs cheveux noirs au niveau de sa nuque et pris une profonde inspiration. Le mouvement fit ruisseler la pluie qui s’était accumulée sur ses épaules, et le brun de son manteau cuivré se fondit en une couleur proche de ses yeux. Il détendit ses muscles en étirant tout d’abord ses bras, puis ses jambes, ainsi que toutes les articulations de son corps. Il finit par déployer ses magnifiques ailes blanches et porta un regard triste sur l’horizon. Déjà de sombres nuages se réunissaient. Gavariel fit quelques pas et se posta au bord du toit. En contrebas, la cité reprenait vie et l’agitation s’accompagna bientôt de nouvelles pluies diluviennes.
L’ange observa la populace et sa tristesse se transforma en mépris. De nombreux démons se déplaçaient en son sein, se fondant dans la foule à travers des corps d’hommes et de femmes. Mais son dégoût ne se projetait pas sur ces créatures mais sur les humains. Si le monde en était arrivé là, c’était bien de leur faute ! Sans leur corruption et leur manque de foi, le monde aurait sûrement évolué différemment. Mais qu’en savaient-il, eux ? Alors que la guerre entre anges et démons faisait rage, ces imbéciles continuaient de dénigrer leur créateur, menant celui-ci à sa perte. Mais le passé resterait éternellement le passé…
La colère submergea Gavariel et la pulsion le propulsa à travers le ciel ; là où nul ne le voyait, là où il pouvait s’éclipser, calmer sa colère et extraire ses remords. Il survola ainsi la ville jusqu’au clocher et s’y réfugia. Il pénétra dans la petite salle voûtée afin de goûter à la quiétude du lieu saint. Mais quelques chose n’allait pas ! Une aura qu’il reconnaissait bien lui parvint: de la peur ! Gavariel capta son origine. Il dévala l’escalier en colimaçon à une vitesse fulgurante : "Les fous ! Ils pensent pouvoir prendre possession de mon domaine !" Il atteignit la salle principale et continua sa course effrénée. Il se dirigea droit sur deux démons encore sous forme humaine. L’ange esquissa un mouvement runique créant une épée enflammée dans chacune de ses mains. Il arriva au niveau des monstres. Pendant un instant un mélange de flamme, de chair et d’acier se forma. La seconde suivante, deux corps gisaient sur le sol.
Le confessionnal s’ouvrit et un homme grassouillet à la barbe grisonnante en sortit. Il s’avança avec un air de réprobation :
- "Tu t'es encore laissé emporter Gavariel. Celui-ci le regarda avec lassitude.
- Je sais.
- Tu ne devrais pas laisser libre court à ta colère.
- Dans ce cas, épargne-moi un nouveau sermon, prêtre !
- Tu n'y couperas pas". Gavariel se retourna.
- "Je sais.
- Et ces deux là ?" L’ange jeta un œil distrait aux cadavres, haussant les épaules sans répondre.
- "Tu as pris deux vies humaines Gav.
- Il faut faire des sacrifices.
- Pas de cette façon…
- Aurais-tu préféré que je les épargne en échange de ta vie ?
- Peut-être…"
Chapitre 2
Gavariel dégagea la poussière du parchemin et l’examina : "Suis-moi, j’ai découvert quelque chose" lui avait confié le vieux prêtre un peu plus tôt. Et sur ces mots, ils s’étaient tous deux rendus dans les archives souterraines du monument religieux. Il recelait des centaines de manuscrits, plus ou moins anciens.
L’ecclésiastique y passait son temps, cherchant les rares volumes à présenter de l’intérêt pour Gavariel. L’un d’eux contenait un parchemin décrépit impossible à dater. Le prêtre laissa quelques instants à Gavariel pour l’étudier avant de l’interroger :
- "Il m’a été impossible de le comprendre. Peux-tu le déchiffrer ?
- Thork…Evidemment. Je ne suis pas un humain.
- Alors ?" s’enquit ce dernier.
- "C’est un enseignement de convocation. Pas étonnant qu’un simple prêtre comme toi ne puisse le décoder."
Thork fut quelque peu agacé par la remarque, mais s’en cacha.
- "Peux-tu l’exécuter Gav ?
- Nous allons voir…"
Gavariel gagna le centre de la pièce, s’y fit un peu plus de place, et se posta au garde à vous. Il se concentra. Il ouvrit ses ailes et un halo argenté l’engloba. Il commençait le rituel. Ses mouvements étaient lents et fluides, alliant force et harmonie. Des jets scintillants apparurent et disparurent devant ses mains. La rune se traçait entre les couches d’air, lumineuse et dorée. L’ange ferma les yeux. La convocation était complexe, même pour un être du paradis. Les gestes devinrent plus intenses. Les bras semblèrent se dédoubler sans accélérer leur course. L’énergie se dégagea en tous sens. Gavariel ressentit profondément l’agitation autour de lui. Sa chevelure et vêtements étaient ballottés convulsivement, la pièce tremblait, et les parchemins volaient de toutes parts. L’harmonie laissa place au chaos. Thork commençait à paniquer. Ni lui ni Gavariel ne savaient ce que donnerait la convocation. La rune intensifia sa luminescence. Les mains continuaient leur danse folle à travers les airs et l’énergie atteignit son paroxysme. Soudain Gavariel accéléra son ultime mouvement. Il décrivit un demi-cercle et joignit les mains au niveau de son torse. A cet instant précis, tout s’arrêta. Le temps sembla figé. Il n’y avait plus de tremblement, les livres restaient immobiles dans l’air, et même la position de l’invocateur était statique. Cette seconde sembla une éternité. Puis, tout s’écroula dans un vacarme assourdissant, et Gavariel tomba à genoux, haletant… Thork le regarda ébahi. Jamais il n’avait assisté à pareil spectacle. Il s’approcha et s’agenouilla devant le convocateur :
- "Qu’as-tu fais Gavariel ?" Celui-ci dû reprendre son souffle pour répondre.
- "Je…je ne sais pas…le rituel était trop intense…je n’ai pas pu le terminer…"
Thork l’observa longuement avec inquiétude. Jamais il n’avait vu son ami aussi épuisé.
- "Nous ne devrions pas utiliser les convocations à la légère. Celle-ci t’a beaucoup affaibli.
- Il y a quelque chose qui m’inquiète plus que ça…nous ne connaissons toujours pas le résultat d’un tel rituel…"
Chapitre 3
La journée s’était écoulée et la nuit tombait. Gavariel s’était retiré dans la petite cellule qui lui faisait office de chambre, épuisé. Il y avait là le strict minimum. Sur la droite un lit et sur la gauche une petite table accompagnée d’une chaise. Il y avait aussi un miroir ancien à l’opposé de l’unique porte. Gavariel alluma les torches murales et se débarrassa de sa veste. Il s’installa, assis en tailleur au centre de la pièce. Il entra dans une transe réparatrice. Le rituel l’avait beaucoup épuisé. Il ferma les yeux et le monde qui l’entourait disparut.
Cette nuit là, il rêva. Il rêva d’une créature inconnue. Ce n’était pas un démon et ce n’était pas un homme. La créature était comme un humain. Mais elle était pourvue de deux ailes. "Un ange ?" pensa Gavariel. C’était impossible. Les ailes de l’homme étaient aussi sombres que les ténèbres, ses yeux étaient de braise et son visage déformé par la cruauté. Les questions se mêlaient dans l’esprit de Gavariel. Dans le passé, il avait eut affaire à bon nombre d’anges déchus, et cette créature n’en était pas un. Seul le vice émanait de cette vision. Elle se déplaçait, dans son rêve, de ruelles en ruelles. Son but se révéla rapidement : tuer ! D’une cruauté jouissive, la créature donnait la mort à tout être vivant qu’elle croisait. Elle assassinait des hommes, des femmes, des enfants… Aucun d’entre eux ne faisaient exception. Le rêve se prolongea ainsi durant des heures. La bête croisa un groupe de démons. Contre toute attente, elle les massacra jusqu’au dernier. Elle était telle une machine de guerre incontrôlable prenant un malin plaisir à répandre morts et souffrances…
Gavariel observait le spectacle sans pouvoir agir, prisonnier de son songe. Mais s’opposerait-il vraiment ? Il méprisait les créatures du mal et haïssait les humains. Tout en poursuivant sa réflexion, il ne pouvait détourner ses pensées de cette créature qui lui semblait familière. Les tueries se succédaient avec une frénésie incessante…Au bout d’un moment, les images devinrent floues et la vue de Gavariel se troubla jusqu’à atteindre le noir complet. Il se réveilla en sueur, et complètement saisi par ce rêve d’un réalisme effrayant…
Partie 2
La cloche de dix heures sonna. Thork terminait de rapporter les nouvelles acquises le matin. Tout au long de son récit, Gavariel décela rapidement des similitudes avec son rêve. Des morts jonchaient les rues. Humains et créatures déversaient leur sang dans les caniveaux d’Ilfae. Mais plus parlant encore, l’ecclésiastique avait trouvé une plume noire. Il n’y avait aucun doute, l’ange maléfique existait bel et bien. La transe de l’ange lui avait permis d’observer les meurtres de cette nuit. Gavariel rapporta son expérience à Thork et ils tombèrent rapidement en désaccord sur un point : combattre la créature.
- "Gav, si ce monstre continue à errer dans notre cité, il n’y aura bientôt plus de vie dans tout Ilfae !
- Serait-ce vraiment un mal ?"
L’opulent petit moine s’irrita.
- "Pour l’amour de Dieu ! Tu es un ange du paradis et ta mission a toujours été de protéger les humains !
- Ah ! Si dieu n’est plus c’est bien grâce à tes foutus humains ! Si ce fou veut s’en débarrasser, qu’il continue ! De plus il s’en prend également aux démons. S’ils décident de s’entretuer, cela me donnera du répit.
- Ton indifférence m’exaspère Gavariel…Finalement, vaux-tu mieux que lui par ta passivité ?"
L’ange tourna les talons et se dirigea vers la sortie de la cathédrale. Arrivé sur le seuil, il s’adressa au prêtre avec la même indifférence : "J’accède à ta requête vieillard, mais seulement pour que tu me laisses en paix."
Thork le regarda franchir le portail et s’envoler. Il resta seul, contemplant la nuit. Après un rapide signe de croix, il s’engouffra dans les souterrains et gagna la salle des archives. Ici, peut-être trouverait-il des réponses sur cet ange des ténèbres.
L’être divin survola la ville, plongé dans ses pensées. "…vaux-tu mieux que lui…" Cette phrase se répétait incessamment dans son esprit. Comment Thork pensait-il pouvoir s’adresser ainsi à un gardien de dieu ? Les anges étaient réputés pour leur pureté et leur capacité de jugement. Dans le passé, la ligné de Gavariel comptait comme la plus puissante et la plus juste. Mais comment ce monde ici bas pourraient-ils le savoir ? L’ange continua d’examiner les rues de la ville. La pluie était des plus dense et cela ne lui facilitait pas la tache. Il finit par apercevoir un démon en plein repas. L’ange piqua droit sur lui. "Celui-ci ne verra pas la nouvelle lune" prophétisa Gavariel. L’ecclésiastique avait mis ses nerfs à fleur de peau et pour Gav, c’était l’occasion de se défouler. Il se posa silencieusement derrière la bête et la fixa longuement. Il la fixa jusqu’à ce qu’elle perçoive sa présence. Gavariel prépara alors une lutte psychologique avec la bête. Une lutte inutile… A la vue de l’ange, la créature sembla comme saisie de terreur. Elle grogna, se balançant de droite à gauche. La panique se lu dans son regard. De petits couinements émanèrent de la créature. Gavariel resta immobile, fixant la bête. Soudain l’ange déploya ses ailes. Prise de panique la créature se rua sur lui. Gavariel esquiva et frappa de l’aile gauche, envoyant son adversaire dans le mur le plus proche. L’ange esquissa une incantation et les lames enflammées retrouvèrent leur maître. Gavariel fit volte face pour esquiver une nouvelle attaque. Cette fois la créature percuta un amas d’ordure. Elle se releva, chancelante et folle de rage. Elle prépara un nouvel assaut, mais fut saisie d’une douleur atroce là où la lame l’avait entaillée. Elle se lança dans une dernière charge, mais Gavariel bondit et sa lame glissa entre les vertèbres, sectionnant la jugulaire. La lame se retira sans douceur pour laisser choir le corps à terre…
Sept heures s’étaient écoulées depuis le départ de Gavariel. Thork, installé face à un pupitre, examinait un ouvrage rédigé de la main du Très - Haut. Il expliquait les diverses incantations du monde céleste. Le prêtre avait réussit à déceler un passage parlant du rituel pratiqué par l’ange. Thork relut encore et encore le passage. La plus grande partie du texte avait été effacée par le temps, et les quelques phrases restantes étaient des plus obscures. La seule conclusion à laquelle l’ecclésiastique aboutit, fut que le rituel n’était pas destiné à être réaliser par un ange. Thork saisit alors un bougeoir et s’enfonça plus profondément dans la lecture.
Lorsque Gavariel sortit de sa transe, il était minuit. Il ne s’étonna pas de ce qui venait de se produire. Le même rêve, et la même impression de réalité… De nouveaux meurtres avaient été commis, plus barbares encore que la nuit précédente. Le mépris de l’ange pour tout être vivant s’accrut encore, et le désir d’isolement se fit ressentir. Gavariel avait besoin de se retirer loin de ce monde ou tout ne semblait que folie. Il descendit lentement l’escalier qui menait à la salle principale. Il s’arrêta quelques instant devant la lumière souterraine des archives. Il pensa à Thork et à son dévouement pour les humains. Même s’il ne le comprenait pas, il admirait sa volonté et sa force de continuer à croire en sa race. Gavariel reprit son chemin. Un étrange sentiment l’oppressa alors qu’il se rapprochait de sa cellule. Il s’arrêta un moment sur le palier de la porte, puis tourna la poignée et entra. Le choc fut terrible ! Il était là. Juste devant lui : l’ange noir… Un frisson parcourut Gavariel et la peur s’immisça en lui. Il le regardait et l’autre lui renvoya son regard, inlassablement. L’ange tenta de bouger. L’autre imita son mouvement. La tristesse envahit Gavariel et le miroir refléta ce même regard triste. Un flot d’image se succéda alors dans l’esprit de L’ange. Le rituel, les meurtres, ces sensations de déjà vu et le démon apeuré face à lui… Il n’y avait jamais eut qu’un seul et même ange. Gavariel constata la triste réalité : "Finalement, homme, ange ou démon, peu importe tes origines. Nous ne valons pas mieux l’un que l’autre… Tu es ce que ma haine à engendrer. Je suis seul fautif…" Gavariel regarda son reflet. Une haine nouvelle lui vint au cœur. La haine de soi-même. Il se détourna pour s’approcher de la petite table. Il ouvrit le tiroir, et écarta divers papiers sous lesquels était dissimulé un double fond.
Thork repensait au déroulement du rituel. Comment un ange pouvait-il basculer ainsi dans les ténèbres ? Le prêtre accéléra sa course dans les souterrains. Le grimoire qu’il portait lui pesait lourdement. Il arriva dans la salle commune. Les questions se mêlaient dans son esprit. Comment l’apprendrait-il à Gavariel ? Il arriva devant la porte de la cellule. Il ouvrit et pénétra dans la pièce. Il s’arrêta devant Gavariel qui se tenait face au miroir. L’ange se retourna lentement. Son visage était blanc, mais son expression était douce. Thork regarda la dague plantée dans le cœur de son ami, et se figea. Le prêtre voulu dire quelque chose mais sa gorge resta noué. Gavriel le regarda et lui sourit avant de tomber à ses pieds. Thork, frappé par le désespoir, lâcha le manuscrit ; et celui-ci s’ouvrit à la première page ou l’on pouvait lire :
"INCANTATIONS DIVINES : SORTS ET REMEDES"