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Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Littérature
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Type de document : Essai

     
 

Chapitre VI

Les visages aveugles.

 

Perdre la vue semble insurmontable

Et pourtant, le voyage qui s’offre alors

Peu dépasser les merveilles du monde

Et transcender l’âme, tels le regard

Des visages aveugles.

                                                 Sybille

Aileen et la jeune femme blonde se dirigeaient vers le donjon, par le couloir d’accès du quatrième étage. Sybille s’arrêta puis décida qu’elle en avait bien marre de les suivre, alors qu’elles allaient bien trop vite pour elle. Ainsi, elle descendit l’escalier jusqu’au deuxième puis emprunta le premier couloir qui s’offrait à sa curiosité. Elle passa auprès de nombreuses chambrières et d’une dame à la toilette somptueuse bordée d’orfrois, au manteau de pelisse.  Elle arriva dans une pièce plus vaste que le couloir, et qui proposait deux couloir et une porte, quand une cloche tinta quatre fois, puis deux fois plus longuement. Alors un flux de domestiques et de courtisans s’engagea dans le couloir vers la grande entrée, les uns sortant de leur chambre, les autres venant de couloirs inexplorés.
Sybille tenait bien dans ses bras sa sacoche avec le couteau de Ron et la reliure offerte par Nédrik, ces biens précieux qu’elle pourrait perdre dans l’agitation du lieu. Elle prit la première porte à sa droite, sans se soucier de frapper, et se trouva de nouveau dans un couloir, plus petit, moins décoré et meublé. Elle entendit une porte se refermer au coin du corridor et des pas s’éloigner, sans presse aucune. Curieuse, toujours autant malgré l’aventure des Dolines, elle se pencha au coin du mur pour apercevoir qui marchait aussi lentement alors que tout le monde s’agitait.

 

C’était une femme aux cheveux noirs, bouclés, vêtue d’un peliçon bleu aux motifs floraux noirs, bordé de fourrure blanc d’hiver. Une résille d’argent retenait le haut de sa coiffe, dans laquelle deux peignes à une dent, bellement ouvragés, étaient plantés. L’apparition soulevait de sa main droite les pans de sa robe, et de sa gauche, semblait caresser les murs, comme si elle avait voulu s’en approprier la force minérale. Pas à pas, elle se dirigea au fond du couloir puis tourna pour en emprunter un autre. Sybille la suivit, s’accroupissant quand elle arrivait au coin des murs.
La démarche de cette femme était féerique, irréelle, voluptueuse. Après dix minutes à déambuler dans les couloirs, elle ouvrit une porte de bois grossier qui ouvrait certainement sur l’extérieur, puisque de la lumière illumina l’atmosphère sombre de l’aile et de ses labyrinthes.

Sybille à son tour ouvrit la porte et se retrouva dehors, en haut d’un escalier de bois, accolé à la façade, qui descendait à un jardin secret, à l’abri des regards de la cour du château et de l’intérêt des citadins, emprisonné entre les murailles extérieures et les contreforts du logis. Un étage plus bas, l’apparition hésitait à chaque marche, la main gauche caressant la balustrade de la même manière que les murs du couloir. Arrivée en bas, elle prit l’allée pavée qui menait au cœur du jardin, toujours suivie par Sybille, toujours plus près d’elle. La magie des lieux, à la palette d’automne, à la géométrie aléatoire et harmonieuse, envahit Sybille quand une fontaine se découvrit à ses yeux, devant la femme glissante. Enserré par la végétation, les plantes grimpantes et les buissons fournis, le Verseau ailé de la fontaine, perché sur ses rochers, laissait l’eau claire s’écouler dans le bassin, surplombé par le chemin de ronde de la muraille.

Se détachant de sa contemplation, Sybille remarqua l’absence de la femme qu’elle suivait. Elle prit à droite, puis de nouveau à droite et là, elle s’arrêta d’un coup et se cacha aussitôt derrière un châtaigner. La femme était assise sur un banc aux dragons de pierre. Elle regardait dans le vague, absorbée par une quelconque méditation. Sybille se pencha pour mieux voir son visage, jeune, guère plus d’une quinzaine d’années : une bouche serrée et des pommettes saillantes rendaient son expression dure, mais le plus inattendu pour la jeune fille, étaient ses yeux. Blancs, vides, ils ne reflétaient rien de ce monde et de la magie de l’endroit, juste le néant. "Elle ne voit rien, elle ne me voit pas, j’aurais pu l’approcher encore plus". A peine avait elle fait un pas que la jeune femme tourna ses yeux morts dans sa direction ; ils cherchaient à savoir, à voir ce que les autres sens avaient détecté, une présence intruse.

Après un moment, durant lequel Sybille retint son souffle, collée à l’arbre, elle baissa le regard, fixant les pavés de l’allée. Une goutte s’y écrasa, puis une autre, non loin. L’adolescente ramena ses mains à son visage. Son corps était secoué par les sanglots ; la résille, mal épinglée, tomba à terre et la coiffure s’effondra sur son visage, comme un voile cachant une scène de honte. Plus longs, les pleurs de l’inconnue touchèrent Sybille, elle avait honte de sa curiosité et de son indécence. Elle voulut aller parler à la triste jeune fille mais une petite main la retint par l’épaule. Elle sursauta.

 

- "C’est Sharah", lui chuchota une voix enfantine. "C’est la fille unique de Dame Owena et du Duc, elle est aveugle depuis un an.

- Qui êtes vous ?" lança Sybille, plus fort qu’elle ne l’avait voulu. "Vous m’avez fait peur !

- Je suis le cousin de Sharah, le fils du frère du Duc."

 

Sybille dévisagea cet enfant, du même âge qu’elle. Plutôt maigre et plus petit qu’elle, il semblait sûr de lui, comme un fils de la noblesse. Ses yeux bruns étaient déterminés derrière sa frange châtain. Il portait une simple livré de domestique, sale de surcroît. Il prit Sybille par la main pour s’éloigner de Sharah et s’assirent tous les deux sur le rebord du bassin.

 

- "On ignore comment elle a perdu la vue, ni pourquoi elle reste muette la plupart du temps", expliqua-t-il. "L’aile que tu as du traverser pour venir ici lui appartient, elle reste dans l’obscurité pour éviter que ces yeux ne soient trop souvent agresser par la lumière.

- Et ça lui fait pas mal de venir dans ce jardin ?" demanda t-elle plutôt timidement.

- "Un peu, mais c’est le seul plaisir qui lui est permis. Ses parents, nos souverains, ne l’approchent rarement, d’autant plus que l’héritier va naître sous peu.

- Dites moi, heu ? Vous ne m’avez pas dit votre nom ?

- Neil Asileus. Mon père est le maître de Wyzen. Mais nous passons les saisons chaudes au Havre. On ne retourne chez nous qu’en hiver. Sauf cet hiver, mon….

- Oui je sais !" s’exclama Sybille. J"’ai entendu ma grand-mère dire que le frère du duc était emprisonné à Thélèmes.

- Pas vraiment", fit Neil tristement. "Il est prisonnier de l’île par l’embargo de l’Empereur. Il ne peut pas revenir avant que les tensions entre Sise et Entreaux ne se soient apaisées. Alors avec ma mère, nous restons près de mon oncle et de ma tante, pour voir naître le petit."

 

Sybille voulait le consoler, mais ne savait pas comment elle devait s’y prendre. Elle lâcha spontanément :

 

- "Ma maman n’est pas venu non plus, et mon papa est resté à Valgrive, avec mon frère Ron. Je suis toute seule avec ma sœur et ma grand-mère.

- Tu ne serais pas une Fléseau ?" se rendit compte Neil, avec un sourire. J’"ai vu ta sœur se faire porter par des guetteurs avec Clémence.

- Ah … Elle s’appelle Clémence, elle est drôle comme fille non ?

- Oui, toujours souriante. Pourtant elle s’ennuie tout le temps et ne se plait pas au Havre. Elle vient de Norterr", chuchota-t-il. "C’est une des cinq filles du roi de Dambre. Elle a été envoyée ici comme gage de bonne entente avec le Duc, et elle est devenu sa filleule.

- Elle vient du Nord ? C’est pour ça qu’elle est aussi blonde et jolie."

 

Neil rit, trouvant cette idée populaire stupide. Sybille rit aussi avec lui, puis il se leva et lui fit signe de la suivre. Ils avancèrent dans les fourrés et les buissons du jardin, et se retrouvèrent face au roc de la muraille. A sa base, Sybille pouvait distinguer un petit conduit.

 

- "C’est par là que je suis entré", expliqua Neil. "On se retrouve hors des murailles et il faut faire le tour jusqu’à la première poterne, mais ça évite de passer par l’aile de Sharah pour venir au jardin, tu comprends ?

- On y va ?" demanda-t-elle impatiente.

 

Neil s’y engouffra, puis Sybille. Le trou n’était pas large mais suffisamment pour des enfants. Après trois minutes de poussière dans les narines, ils se trouvèrent face à la forêt, derrière le château. Les bois étaient mal entretenus, les broussailles envahissaient les anciens chemins et malgré l’automne, les feuillages ne laissaient guère passer la lumière du soleil, qui venait de se cacher derrière des lourds nuages. Sybille se sentait attirée par l’ambiance du lieu.

 

- "Tu es vraiment curieuse Sybille, lui lança Neil.

- Elle me dit quelque chose cette forêt, Neil. Je l’ai vu quelque part." Elle sortit de son sac le livre que Nedrik lui avait offert. Sur la couverture, le titre en lettre d’argent : Le jardin des Visages. "Voilà c’est la dedans que j’ai vu cette forêt.

- Oh, il est splendide ce livre. Regarde toutes ces gravures et ces croquis. Ils représentent les statues de la forêt. Ma tante m’a dit qu’il y en avait plus de sept cents ! Toutes différentes. Mais que faute d’avoir entretenu les bois, la plupart est maintenant cachée par la végétation.

- Ooh, ça me donne envie d’aller voir, d’y rentrer. Tu viens avec moi ? S’il te plait, Neil ?

- Je devais rejoindre mon oncle, il est revenu de chasse… Et puis je n'aime pas cette forêt, elle me fait peur."

 

Neil était tendu. Il regarda Sybille, hocha la tête pour lui dire au revoir, puis partit en courant vers la poterne. Il lui fit un signe de la main avant de rentrer dans la cour du château. Sybille se retrouvait seule, devant une promesse de magie et de mystères.

Elle ouvrit le livre à la page du plan du Jardin des Visages. Puis elle avança vers l’orée du bois. Elle dut se débrouiller dans les ronces et les mauvaises herbes pour avancer. Les bruits du château, cavaliers, cris des guetteurs ou bavardages des chambrières, tout cela disparu sous les frondaisons. Seuls quelques rares oiseaux se faisaient entendre de leurs doux gazouillis. Le tapis des feuilles rousses et jaunes craquait sous les pas de la jeune fille et délivrait la douce fragrance de l’humus frais. De temps à autres, des feuilles lâchaient prise aux saisons et venaient, virevoltantes, tomber silencieusement près de Sybille.

Concentrée sur le plan, Sybille trébucha et s’étala en longueur. La chute fut adoucie par l’humus mais la vexation était importante. Après quelques injures, apprises de Victorien, Sybille vit qu’elle avait butté contre un bras de pierre, attaqué par la mousse et les lichens. Une des statues ! A genoux, elle retira la terre qui recouvrait la statue et les plantes qui en cachaient le corps. C’était une femme, noble, aux traits usés par l’érosion. Son visage était vieux et rond. Mais surtout, son regard était vide, comme celui de Sharah. Etait-elle aussi aveugle, elle ? Comme Sharah ? Elle essaya de trouver un dessin, une représentation de cette effigie dans le livre, mais elle n’y était pas. Il n’y avait d’ailleurs que trente six gravures pour sept cents statues. "Je vais essayer de les trouver, toutes les trente six. Mais leur emplacement n’est pas sur la carte, je vais faire comment ?"

 

Sybille continua à marcher, laissant derrière elle la statue de vielle femme. L’inclinaison du sol devenait plus raide, et c’est une colline que Sybille escaladait maintenant, toujours dans les bois. A chaque fois qu’elle trouvait une statue, elle devait la délivrer des végétaux parasite avec le son couteau, pour ensuite chercher à l’identifier. Mais jamais elle ne tomba sur une des trente six. Elle arriva enfin au sommet, après avoir découvert onze figures de pierre, toutes aveugles. Elle découvrit une petite clairière, avec un petit trône de pierre, simple, sans décoration, au centre, entouré de mégalithes gravés.

"C’est magnifique !" s’écria-t-elle. Cet endroit est magique !"

Elle s’approcha du trône, toute joyeuse, en fit le tour, ouvrit la reliure, et trouva au bout de cinq minutes le trône. Déçue de ne pouvoir lire le commentaire, elle s’assit tout de même sur le trône. La vue y était splendide : à gauche, le Lac Trinité avec l’île du Dolmen, derrière elle s’écoulait l’Automne dans un paysage boisé, quelques navires allaient nonchalamment sur le fleuve tranquille. En face, le donjon dressait fièrement ses tours, et la ville s’étalait à son ombre, jusqu’au port où ils avaient débarqué quelques heures auparavant.

 

Elle aperçut l’espace d’un instant la foudre s’abattre à sa droite, loin dans les vignobles de la plaine de Wyzen. Puis un autre éclair et ce sont les gouttes qui commencèrent à tomber. Sybille rangea avec soin la reliure dans sa sacoche. Elle descendit du trône et regarda mélancolique, le lieu magique qu’elle allait devoir quitter pour un temps. En courant, elle dévala les pentes de la colline vers le château alors que la pluie se faisait plus forte, les gouttes plus grosses. Elle passa devant les yeux vides des statues qui semblaient pourtant la suivre du regard. Elle arriva devant la poterne, trempée et crottée, des feuilles collées à elle. Mais elle était fermée. Sybille se dirigea vers le trou dans la muraille et s’y faufila pour se retrouver dans le jardin de Sharah. La jeune aveugle n’y était plus, sur son banc aux dragons.

Sybille prit l’allée vers l’escalier, et vit un objet brillant sur les pavés. Elle le ramassa : c’était un bracelet d’argent, incrusté de pierres de lune. "Il doit appartenir à Sharah… J’ai peur d’aller lui rendre, j’ai peur de son regard". Se rendant compte qu’elle était en train de réfléchir sous la pluie battante, elle mit le bracelet dans son sac puis grimpa vite les escaliers pour se retrouver dans les couloirs sombres de Sharah. Elle se repéra plus facilement qu’elle n’y avait songé et arriva dans les couloirs qui tout à l’heure étaient bondés. Elle se dirigea vers l’entrée quand une voix familière et impérieuse l’appela :

 

- "Sybille ! Tu étais passée où !" s’enquit Aileen. "J’étais très inquiète.

- Mais on n'est plus aux Dolines, grande sœur, tu sais", avança timidement la jeune fille.

- "Tu es toute trempée, allez, viens." Sybille suivit sa sœur. "On a des chambres contiguës, grand-mère loge plus près du Duc. J’ai vu le Duc, c’est un homme étrange. Il avait l’air anxieux et las. On n’aura donc pas de banquet, on nous a livré de la nourriture dans les chambres. Demain, on ira à l’île avec Clémence." Aileen souriait maintenant. Leur chambre était à une dizaine de mètres seulement de la porte conduisant à l’aile de Sharah.

- "Tu sais, j’ai rencontré la fille du Duc aujourd’hui.

- Ah oui ?" s’étonna Aileen. "Clémence m’a dit qu’elle était folle, et aveugle.

- Elle semble triste surtout. Comme ce doit être dur de perdre la vue, et de rester seule dans le noir.

- Oui, ce doit être terrible. Tiens voilà ta chambre. Je suis à côté. Je te laisse te changer puis on mangera ensemble ?

- J’arrive alors."

 

Chacune entra dans sa chambre. Celle de Sybille était plutôt petite mais très confortable. Des peaux soyeuses et chaudes couvraient le plancher. Une fenêtre donnait sur l’extérieur, gris et maussade. Le lit, une commode, une armoire et un tabouret constituaient le mobilier. Sybille déposa son sac et en retira la reliure qu’elle posa sur la commode. Elle retira ses habits trempés et fut heureuse de trouver sa malle avec des chausses et des hauts propres et chauds. "Qu’importe si je ressemble à un homme, personne ne me verra sauf ma sœur, qui a sans doute fait pareil". Assise sur le lit, elle ne désirait qu’une chose, s’y allonger et s’assoupir dans les doux draps. Et ainsi elle s’endormit, oubliant sa sœur, ne rêvant que du trône au sommet de la colline, aux visages aveugles de la forêt, à celui, mélancolique, de Sharah, princesse déchue, reine aveugle.

 
     


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par Gabyel
le 13/08/2005
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