Aileen s'éveilla doucement, l'estomac lourd du copieux dîner de la veille. Contre elle, Aubegrise s'étira langoureusement. Elle repoussa ses couvertures et se dirigea vers la fenêtre : il faisait encore nuit, les étoiles scintillaient faiblement derrière le voile de la brume, une lueur éclairait le firmament à l'Est, le soleil allait se lever. En regardant les toits de Cigne, elle eut une idée. Elle prépara toutes ses affaires pour être prête à partir et enfila une toilette lavande toute simple et noua ses cheveux en queue de cheval. Elle mit son manteau vert sur les épaules et rabattit la capuche sur ses cheveux. Elle sortit de la chambre et atteignit le rez-de-chaussée silencieusement. Déjà, le cuisinier s'activait et une domestique nettoyait les saletés de la veille.
Aileen passa la porte sans se faire remarquer. Les rues de Cigne étaient désertes et seuls ses pas dans les flaques produisaient un bruit : on se serait cru dans du coton. Elle quitta l'artère principale pour la vieille ville, là où Edan et Erwan avait retrouvé Abaell. Elle marchait en regardant en l'air, ne lâchant pas son objectif des yeux : le beffroi. Elle réussit finalement à trouver la porte d'entrée de l'imposant édifice blanc.
Alors qu'elle allait pousser la double porte, un bruit de craquement se fit entendre derrière elle. Elle se retourna, affolée, mais ne vit qu'un énorme rat s'échapper d'un amoncellement d'ordures. "Je n'ai pas à avoir peur, je ne fais rien de mal". Elle redirigea son attention sur la porte, la poussa mais n'arriva pas à l'ouvrir. "Evidemment, ils la ferment la nuit, j'ai été naïve de croire qu'ils laissaient l'accès libre au beffroi". Le brouillard s'épaissit dans la rue où elle se trouvait, et un nouveau bruit se fit entendre. Aileen jeta un coup d'oeil par dessus son épaule, mais elle ne vit aucun rat cette fois-ci. Puis un autre bruit sur sa gauche, plus près. "Qui est là ?" essaya-t-elle de crier. "Répondez !" Elle vit quatre ombres s'agiter à sa gauche. Dos à la porte, elle était angoissée. Elle se mit à courir comme elle pouvait avec ses habits et il lui semblait que les ombres la suivaient. Elle fit le tour du beffroi mais se retrouva dans une impasse. Des pas s'approchaient d'elle, dans la brume de l'aube. Elle vit à sa droite une petite porte dérobée et essaya de l'ouvrir. La serrure était ouverte mais la porte coinçait, elle poussa de toutes ses forces et réussit à la faire bouger assez pour pouvoir passer par l'ouverture. Une fois à l'intérieur, elle mit tout son poids sur la porte pour la refermer. "Hey ! Vous là dedans attendez !" entendit elle. Dans un dernier effort, la porte se referma pour de bon.
Essoufflée, elle prit appui contre le mur humide. Ayant repris son calme, elle leva la tête et resta bouche bée : elle se trouvait dans le beffroi. Au dessus d'elle, les escaliers de bois grimpaient jusqu'au sommet de la tour d'où elle pouvait entendre le battement d'aile d'une multitude d'oiseaux. "Finalement, j'ai pu entrer". Curieuse, elle traversa la grande pièce et posa le pied sur la première marche. La main glissant sur la balustrade, elle gravit lentement l'escalier. Elle s'approchait du sommet et pouvait entrevoir les dentelles de pierre.
Elle arriva sur la plate forme du sommet recouverte de plumes et de fientes. Sur ses quatre faces, la plate forme offrait une vue spectaculaire sur la ville par ses fenêtres en ogive. Aileen ne s'attardait pas à ce spectacle qu'elle trouvait pourtant splendide. Quatre portes s'offraient à sa curiosité, menant chacune d'elle à une des tourelles du beffroi. Il y avait au dessus de chacune d'elle un symbole représentant une des quinze constellations reconnues dans le calendrier : pour la porte de l'Ouest, les Sources, au Nord, la Gloire ailée, à l'Est, la Chorale et au Sud, les Innocents. Ces derniers étaient la constellation liée à Aileen. Elle décida donc de prendre ce passage.
La porte s'ouvrit facilement et elle continua l'ascension jusqu'à arriver tout en haut de la tour, sous la flèche centrale, là où se trouvait le carillon. Elle fit le tour de la machinerie avant de passer sur le balcon. Devant elle s'étalait la majeure partie de la ville dans la brume ainsi que le lac qui rendait au soleil naissant ses premiers rayons. Elle était époustouflée de voir que du beffroi le Havre était visible, à peine il est vrai, mais les lumières faibles de la capitale se réveillant s’apercevaient depuis le point culminant de Cigne. "Mon idée n'était pas si mauvaise après tout".
Elle retournait à l'intérieur au moment où le mécanisme se mit en marche. Les roues tournaient à toutes vitesses pour permettre au carillon de sonner. Mais quand celui-ci sonnait, Aileen eut l'impression que ses tympans allaient exploser. Une volée de pigeons et de colombes s'envola dans un tourbillon de plumes et d'ailes. Affolée, Aileen hurla et quitta la flèche en redescendant par la tourelle du Sud. Revenue à la plate forme, elle se calma, mais pour une bien courte durée car six hommes montaient en courant l'escalier du beffroi. "Oh non ! Non !"
Avant qu'elle puisse faire quoi que ce soit, un homme en armure légère d'une trentaine d'années apparut en face d'elle. Essayant de dissimuler son essoufflement, l'homme s'adressa à Aileen d'un ton d'autorité :
- "Vous ne nous avez pas entendu en bas ? Vous allez redescendre avec nous de suite et vous laissez mener jusqu'au casernement.
- Je suis désolée, vraiment, bafouilla Aileen. Je ne savais pas que c'était interdit, je voulais juste voir le paysage, je...
- Ecoutez, le beffroi est dangereux, vous avez eu de la chance." Alors qu'il disait ça, le reste des hommes avait finit la montée des marches. L'homme se retourna vers eux, un sourire de sympathie aux lèvres : "J'suis désolé les gars, vous êtes montés pour rien. C'est juste une pauvre fille inconsciente."
Malgré les grognements de dépits, la troupe redescendit aussi vite qu'elle était montée. Aileen suivit l'homme qu'elle pensait être lieutenant. Arrivé en bas, devant la double porte, il se tourna vers elle : "Bon mademoiselle, on oublie ça pour cette fois. Je vous laisse, mais soyez plus prudente la prochaine fois, un inconscient est déjà mort en chutant de la flèche." Aileen hocha de la tête, marquant son approbation. L'homme la regarda un moment, intrigué, puis s'en alla et en quatre enjambés rejoignit ses hommes. Aileen les regarda s'éloigner.
Un peu déçue toutefois, elle regagna l'auberge où s'affairait déjà toute la troupe. Elle rentra dans le bâtiment et indiqua à un des hommes de prendre ses malles à l'étage. Elle vit Sybille se dirigeait vers elle, Aubegrise dans les bras.
- "Aileen, je n'ai pas trouvé de panière pour Aubegrise. Je fais quoi ?
- Je pense qu'elle sera sage sur le bateau non ? Sinon il sera toujours temps de l'enfermer quelque part, mais ça me ferait de la peine."
Rose descendit difficilement l'escalier avec l'aide d'un costaud et chacun gagna le chariot ou son cheval. Après avoir embrassé Nedrik, elle monta dans l'attelage. Suivirent Aileen puis Sybille. Nedrik rentra dans l'auberge et en ressortit aussitôt, un livre à la main.
- "Si j'ai bien compris Sybille, c'est celui que tu avais feuilleté hier soir ? Je te l'offre, si tu me promets d'en prendre très soin.
- Alors ma petite, on remercie Nedrik, veux-tu ? exigea Rose
- Merci Nedrik, j'en prendrais très très soin", fit Sybille le prenant dans ses bras.
L'aubergiste lui fit un clin d'oeil avant qu'elle ne monte enfin et que le cocher fasse avancer les chevaux. La troupe se mit en branle, laissant l'auberge et son propriétaire. Ils se dirigèrent vers le port, circulant à contre courant de la foule qui apportait les marchandises depuis les quais jusqu'aux marchés. Là, ils montèrent sur une énorme barge dont le capitaine, un marin comme on se l'imaginait se présenta à Rose.
- "Dame", dit il d'une voix cassée, comme s'il avait crié toute sa vie. "Mes hommages Dame. Je suppose que vous êtes venue pour l'héritier non ? L'archiduc a dit qu'il paierait pour les seigneurs qui voudraient traverser pour gagner le Havre.
- Fort bien, quand partons nous ?
- Dans peu de temps, Dame. Je dois être au Havre avant le zénith."
Après avoir salué Rose, il repartit donner les ordres à ses matelots. On plaça l'attelage et toute la troupe à la proue. Comme il n'y avait pas d'installation habitable, les voyageurs devaient rester sur le pont, et les riches nobles devaient côtoyer les plus pauvres négociants. "Surtout, je dois côtoyer cette pimbêche et son frère".
Abaell et Ckain avaient pris un cheval chacun, et la jeune femme était en tenue de cavalière : un ensemble vert et gris qui épousait parfaitement ses formes. "Tous ses hommes sont là à la déshabiller du regard, c'est écoeurant, je la hais". Renfrognée, elle ne vit même pas qu'elle s'approchait d'elle avec sa démarche presque féline. Tout d'un coup le bateau largua les amarres et les remorqueurs commencèrent à ramer. Surpris par le choc, Abaell se renversa sur Aileen et toutes deux s'étalèrent sur le bois du pont.
- "Oooh ! Je suis confuse Aileen, je suis vraiment désolée", bredouilla-t-elle, avec quand même un petit sourire sur les lèvres.
- Ce n'est pas grave, voyons." Elle se releva sans qu'Abaell déjà debout ne l'aide. La jeune femme affichait une supériorité à peine dissimulée. Dans la chute, le chignon qu'elle portait s'était défait, et le vent faisait voler sa très longue chevelure noire. "C'est incroyable !" fit elle plein d'admiration. "Comment avez vous fait pour en avoir d'aussi longs ! Ils doivent au moins vous arriver aux chevilles non ?
- C'est exact. Sachez que c'est une plaie de les coiffer. Mais c'est sûr, ça a son charme, surtout auprès des hommes." Aileen compris aussitôt l'allusion. Un sourire mauvais ourla les lèvres rouges d'Abaell. "La garce ! Pour qui elle se prend celle-là !" "Mais vous ne devez pas connaître grand chose des hommes, n'est ce pas ma petite Aileen ?"
Une colère pure s'empara d'Aileen et elle gifla cette femme qui la snobait depuis son arrivée. Le silence tomba sur le pont ; tous avaient assisté à la scène sans avoir entendu les propos d'Abaell, le vent couvrant sa voix. Voyant les regards accusateurs et de mépris qu’affichait tout le monde à son égard, les larmes lui montaient aux yeux et le trouble lui enserrait le coeur. Elle eut la nausée et partit en courant vers la poupe.
"Ils me détestent tous maintenant alors que tout est de sa faute. Elle méritait sa baffe. Elle avait tout prévu la garce. Erwan doit me haïr et bien me mépriser maintenant. Pourquoi est-elle venue avec nous ?" Seule à la poupe, elle s'assit sur les cordages, les cheveux auburn fouettant son visage masquaient les yeux rougis par les larmes de colère et de frustration. Elle vit Aubegrise se frotter à ses jambes et quelqu'un la prendre dans ses petits bras. Sybille ?
Sa soeur la serrait fort puis la lâcha :
- "J'ai tout entendu de ce que t'a dit Abaell. Elle est belle mais elle est méchante. Tout ce qu'elle veut c'est Erwan.
- Je sais bien." Elle souleva la chatte et la posa sur ses genoux." Mais eux ils croient tous que je suis jalouse. Je le suis oui, mais ce n'est pas par jalousie que je lui ai donné cette claque." Sybille hocha la tête. "Je sais qu'il y a toi, mais parfois j'aimerais avoir une véritable amie qui comprendrait tout ce que je ressens.
-Il y a Aubegrise, lança Sybille, espiègle. Et puis tu verras, au Havre c'est toi qu'on admirera, pas cette fille de la petite noblesse qui ne vaut rien. Oh regarde !" Elle pointa du doigt le Havre qui apparaissait avec son île et le château ducal.
La cité de l'Automne était construite sur une colline à faible pente, et les rues et les avenues, les jardins et les hôtels particuliers, les habitations et les commerces s'élevaient avec la pente vers le palais de l'archiduc. Le Havre était bien différent de Cigne : les maisons affichaient leur colombage et leurs multiples tourelles, les toits n'étaient pas d'ardoise mais de tuiles en argile ou en bois. Le château dominait le lac et l'île. On pouvait en voir le grand donjon et la tour du seigneur, comme le bâtiment d'habitation. Les hauts remparts ceinturaient le tout.
Au delà du port, un pont enjambait un bras du lac pour permettre l'accès à l'île et au dolmen, principal lieu de culte des Vaux Gris, et deuxième lieu de pèlerinage après le palais du pontife à Entreaux. La végétation de l'île était grandiose avec les saules centenaires qui ne laissaient rien voir du Dolmen.
Aileen regarda sa soeur, extatique, puis serra Aubegrise, prise d'une inquiétude injustifiée. La barge allait bientôt rentrer dans le port où circulaient bon nombre de navires marchands ou galères militaires. La barge trouva cependant un quai de libre et les voyageurs purent débarquer après que les matelots avaient amarré l'embarcation. Aileen monta dans le carrosse après Sybille. Rose ne lui adressa même pas un regard, seule Alya lui lança un coup d'oeil d'amusement sadique. "Je m'en fiche après tout, je sais moi qui a tort dans l'histoire". Toutefois, cette froideur l'affectait plus qu'elle ne voulût l'admettre, même à elle-même. Le convoi se mit en route sur les pavés de la chaussée. Ils roulaient lentement à cause de la foule et ce rythme dura sur tout le long de la Grande Promenade. Le peuple flânait, papillonnait de boutiques en échoppes, la rumeur de la foule était assourdissante entre les simples bavardages et les hurlements des marchands qui vantaient leurs produits ou des dockers qui donnaient les ordres aux marins sur les bateaux.
L'équipage était toujours aussi silencieux, malgré quelques murmures des dames de compagnies, quand le convoi quitta la promenade pour la Voie Royale qui montait au château. La pente était raide et le carrosse ralentissait toujours plus. Sybille caressait Aubegrise qui ronronnait tout en regardant par la fenêtre le chemin et l'ombre du donjon. Véritablement, le donjon n'occupait que les deux tiers de l'édifice dans son ensemble. Il était haut de cinq étages et prolongé par deux tours circulaires et une troisième carrée, plus haute et plus massive, la tour de guet. Un chemin de ronde couvert relié chaque tour entre elles. Moins imposant, le bâtiment des appartements royaux et du logis des clercs étaient accolés au donjon. D'un étage moins grand, le logis seigneurial présentait une façade terminée en pyramide, sous le toit, et deux hautes tourelles finies par une flèche dentelée encadraient sans doute la grande porte d'entrée.
Arrivé au sommet de la butte, le convoi passa la poterne d'entrée, traversant l'épais rempart qui avait protégé le domaine des envahisseurs d'antan. Aileen était surprise par le nombre des bâtiments en bois qui occupaient l'espace entre le donjon et les remparts : étables, écuries et greniers s'alignaient contre la pierre des hauts édifices. L'activité au sein du château était tout aussi surprenante, une foule de valets, de palefreniers, de chambrières, de livreurs, de soldats et de marchands se croisaient sans même se regarder dans la cour.
Le chariot ralentit encore puis s'arrêta juste devant des marches d'escalier menant à la double porte de bois massif du logis devant lequel patientait ce qui semblait être un comité d'accueil : une dizaine de personnes attendaient, quatre soldats armés en apparat, ce qui semblait être quelques domestiques, un prieur aux cheveux grisonnants portant la robe de prêtrise et un homme d'âge mûr, plus richement habillé, peut-être le Duc lui-même ?
Un des domestiques s'avança pour ouvrir la porte du chariot, et Rose descendit avec son aide. Alors qu'Aileen et Sybille faisaient de même, l'homme richement vêtu fit une révérence à leur grand-mère.
- "Dame Rose Fléseau", commença-t-il d'une voix forte et sûre, "je vous souhaite la bienvenue en la demeure du Duc des Vaux Gris, vous qui êtes invitée pour voir l'héritier naître.
- Je vous rends l'honneur, Sir intendant, de votre bienvenue, moi qui suis invitée pour voir l'héritier naître." Débarrassée du protocole, du moins pour le moment, Rose désigna ses petits enfants à l'intendant, dont Aileen venait à l'instant de voir la médaille de fonction. "Je vous présente, Sir intendant, les filles de mon fils, seigneur de Valgrive, l'aînée Aileen Fléseau, la plus jeune Sybille Fléseau. " Les deux jeunes filles saluèrent d'une révérence l'intendant. "L'héritier de mon fils, Ron, n'a pu venir, mais rendra hommage à l'héritier du Duc plus tard, ainsi que mon fils. Son épouse, quant à elle, a du assumer quelques obligations, mais devrait être là pour la naissance de l'enfant de son altesse Owena. Comment va-t-elle ?
- Sa grossesse la fatigue énormément, mais rien d'anormal", répondit l'intendant. "Cependant, le Duc n'est pas encore de retour de chasse, il devrait être là avant ce soir. Je vous invite donc à vous reposer.
- Je vous prie, Sir intendant, mais j'ai quelques affaires à régler avec vous, rien d'important, mais nécessaire. J'ai omis de vous présenter Abaell et Ckain Nérac, dont le père est vassal du seigneur de Bouton, et qui ont été invité à rendre hommage à l'héritier du Duc Wilburn."
Les deux Nérac, qui étaient jusque là restés en arrière, patientant malaisément qu'on les présente, s'avancèrent et se signèrent devant l'intendant.
- "Oui, je me souviens les avoir invité, vos chambres vous attendent si vous..." Une exclamation l'interrompit. Une jeune femme blonde, d'environs seize ans, descendit les marches en courant, malgré sa robe verte qui l'enserrait. Les boucles de sa chevelure étaient parées de rubans pourpres, donnant de la couleur à son visage pâle mais plein de vie. "Je ne savais pas, Sir intendant," reprocha-t-elle gaiement à celui-ci, "que nous aurions des invités de mon âge ! Je m’imaginais déjà entourée de nobles aux titres ronflants, aux visages pompeux.
- Voyons Clémence ! répliqua l’intendant. Il n’est guère courtois de…
- Oh la courtoisie m’ennuie ! Tout me fatigue l’esprit, il n’y a pas souvent de distraction chez mon tuteur le Duc", dit-elle, s’adressant à Aileen. "Des trouvères, des jongleurs, parfois des ménageries… Et mes meschines ne sont pas d’une compagnie bien plaisante à la longue. Je suis très contente que vous soyez là !"
Sans prévenir, elle prit Aileen par le bras et l’entraîna à l’intérieur, suivi de Sybille, silencieuse, alors que les autres restèrent dans la cour. "Elle semble bien étrange cette Clémence, mais pas antipathique". Aileen sourit pour elle-même, soulagée elle aussi d’avoir quelqu’un de plus surprenant que les nobles de la cour.
Les trois filles, le portail passé, pénétrèrent dans la grande entrée : la salle faisait en hauteur celle du bâtiment, comme un puits au milieu de la construction. Large et somptueusement décorée de tapisseries, de draperies, de trophées de chasse et de coffres aux bois rares et précieux, l’entrée était le centre du château du Havre. Trois escaliers s’élevaient sur chacun des trois murs, et une terrasse en corridor ceinturait la pièce à chaque palier. Les murs de grosses pierres étaient régulièrement percés par les portes qui menaient aux chambres, aux salles de réceptions, aux bureaux. Une porte plus imposante que les autres conduisait au donjon.
Clémence traîna les deux Fléseau jusqu’au quatrième étage, bousculant domestiques, chambrières, valets ou goujats, puis passa la porte du donjon. Dans le couloir y menant, Aileen osa demander :
- "Mais où nous menez vous là ? Je ne comprends pas bien…
- Mais je vous fais visiter le château, je le connais comme si j’en avais été l’architecte. Je sais tout de…
- Oui mais je ne sais rien moi, de ce château", répondit Aileen plus brusquement qu’elle ne l’avait souhaité. "On va trop vite, Clémence, je n’ai pas le temps de tout retenir."
Clémence baissa les yeux et s’excusa de sa précipitation. Aileen remit sa manche en place puis se plaça près de Clémence. Elles se regardèrent puis continuèrent d’avancer dans le couloir. Arrivées au bout du couloir, Aileen fut surprise de voir en contrebas, quatre étages sous elle, que le centre du donjon était occupé par un jardin de cloître, avec six arbustes, et des buissons de baies ou de plantes médicinales. L’activité du donjon était encore plus intense que celle de la grande entrée : les soldats armés allaient et venaient entre les étages, sous les arcades, certains sortaient des cellules aménagées dans le mur du donjon, d’autres disparaissaient dans les escaliers en colimaçon menant aux tours.
Les deux jeunes femmes décidèrent de suivre les guetteurs dans leur tour. Les marches étaient hautes pour leur robe, et Clémence interpella deux soldats qu’elle connaissait apparemment bien, et chacun d’eux porta une des filles pour les amener au sommet. Aileen protesta gentiment, alors que Clémence riait de bon cœur. "Je l’adore, elle est gaie et sait s’amuser, elle ne s’emmure pas dans le protocole et une décence poussive."
Là haut, un panorama d’une rare splendeur la surprit : on pouvait voir d’ici le lac, Cigne, l’Automne, les monts Arban, et même distinguer l’emplacement de Loer. Elle contemplait cette merveille dont la seule frontière était l’horizon, et un ciel plombé venant de Wyzen, du sud, dans lequel crépitaient les premiers éclairs. Le vent gonflant ses cheveux et sa robe amenait également la tourmente du ciel sur la cité des Vaux Gris.
"Alors n’est-ce pas splendide ?" susurra Clémence. "Tu te plairas au Havre d’Automne, et nous deviendrons amies, je l’espère. Demain, je t’emmènerai voir le Dolmen"
Aileen sourit, elle était quiète, malgré les nuages accumulés à l’horizon. "Je pensais que ce séjour serait à mourir d’ennui, cependant je présage des belles aventures, avec une amie, celle que je cherchais ? Clémence, mon amie. Sybille avait raison… Sybille ?"
- "Où est ma sœur ? Elle n’est pas là, Clémence ?
- Elle a du nous quitter dans le donjon. Mais ne t’inquiète pas, elle ne se perdra pas."
En regardant vers la cour, Aileen put voir un cortège de cavalier : le Duc était de retour de chasse.