Chapitre 2
Les mystères des Dolines
Ce fut ma première grande frayeur, dans cette contrée
peuplée de fantômes et d’esprits ; et malgré l’incrédulité
de Grand-mère, d’Aileen et de toute la troupe, je sais, moi,
j’en suis persuadée, car je les ai vu, et ils existent !
Sybille.
Sybille prit une gorgée d’eau, puis s’humecta les lèvres. L’inquiétude lui asséchait la bouche autant qu’elle lui serrait le ventre par un étau formidable. Cela faisait une demi-heure que les brumes se rapprochaient, et bientôt, le convoi entrerait dans son étreinte d’éther. Aileen regardait avidement par la lucarne, autant que le pouvait l’obscurité croissante, qui allait avec la peur de Sybille. En face d’elle, les quatre femmes conversaient presque joyeusement, imperturbables dans leur avidité de paroles creuses. Assise à côté, Rose songeait, sans doute à ses confessions sur le grand-père Ron. Soudainement piquée de curiosité, Sybille demanda : « Dis Grand-mère, avant de partir de Valgrive, sous la voie couverte, tu avais parlé des Dolines, mais pap… Père t’avait interrompu. » Surprise, Rose la dévisagea béatement, avant de reprendre constance.
« Oui ma chérie, c’est vrai. Tu veux en savoir plus, c’est ça ? Mais ce n’est pas pour des oreilles aussi jeunes !
-Si fait, vous en avez bien parlé à la maison, pourquoi plus là ? Et puis je n’ai aucune crainte, là, mentit elle.
-Oui… Aileen, appela t’elle » Sa petite-fille tourna la tête et s’installa face à face avec Rose. « Ta sœur désire que son omnisciente de grand-mère bavarde des Dolines et de leurs mystères, et comme tu sembles porter un intérêt à ceci… Comme à tout d’ailleurs, comme ma très chère bru… » Elle y va fort avec Aileen là, et pourtant elle ne prend pas parti dans leur guerre. Enfin je crois… « Et ne prend pas cet air béat, ferme la bouche. Je sais très bien que ce n’est pas que les brumes que tu regardes ainsi depuis une demi-heure ma petite »
Les servantes gloussèrent en chœur et le visage d’Aileen s’empourpra de honte. Elle regardait quoi alors ? Je ne comprends pas. « Vous verrez, mademoiselle, au Havre, il y en a de bien plus beaux et surtout de plus riches, affirma Marta, affirmation qu’elle ponctua d’un gloussement retenu. » Alors c’était le sergent qu’elle regardait !! Et depuis une demi-heure ! Beuh.
« Voyons voyons. Vous allez nous l’a complexer à force, réprimanda Rose. » Voyant Aileen dans tous ses états, d’un rouge qui pouvait se comparer à la robe prune. « Si tu rougis comme ça Aileen, tu as des chances de te faire remarquer à la court d’Owena. Enfin, bref, ce n’est pas pour t’effaroucher que je te dis cela. Bien Sybille ; alors je vais tout te raconter sur les Dolines.
« Quand tu verras, tu comprendras à la seconde l’atmosphère qui y règne. Ce n’est que brouillard, incessant, et il n’y pas un souffle d’air pour balayer cette moiteur, du moins pas de souffle d’air naturel, j’entends. Car vois-tu, ma chérie, là-bas, tu ressens sur ta peau qui se hérisse comme un soupir, la caresse de l’âme que l’on appelle cela, mais pour ma part, je pense plutôt aux mannes des pauvres voyageurs tués par les Légions du Rouge de l’ancien duc d’Afflant, avant que les terres de l’Automne et de l’Ivre ne soient redistribuées entre le Havre, Valgrive et Cigne. Les Légions du Rouge pillaient sans cesse les petits seigneurs des sources de l’Histrion et des flancs du Massif d’Arban. Et les Dolines et leurs brumes éternelles étaient pour eux une cache sûre contre les prévôts venus du Havre.
« Et leurs rapines continuèrent, et les voyageurs empruntant soit la route qui traverse les Dolines, soit celle de Bouton mouraient de leurs lames déjà rouges du sang de leurs victimes précédentes. Car, et c’est pourquoi on les nomme du Rouge, les hors-la-loi avaient pour habitude de ne jamais essuyer le sang sur l’acier, comme certains font des encoches sur le bois de leur arme, afin de tenir le compte de leurs victimes.
-Oui, il parait que certains hommes font ça, mais pour tenir le compte des catins qu’ils ont culbutées, lâcha une des suivantes, avant de rire de bon cœur, accompagnée de ses trois amies.
-Voyons Marta ! Pas devant les filles veux-tu, et quand bien même tu le ferais devant ma personne, je ne tolérais pas pareils verbes !
-Que Madame m’excuse, je ne suis arrivée au service de Madame qu’il y a trois semaines, avoua la beauté. Et je n’avais pas l’habitude de mâcher mes mots dans mon ancien boulot.
-Et que faisiez-vous précédemment Marta ? questionna la puînée Fléseau.
-Aileen ! se récria Rose
-J’étais de service dans un bordel, répondit elle finalement, avant qu’un des domestiques de lady Vivyane ne s’éprenne de moi, et ainsi pour moi. Madame votre mère a été bien charitable de me prendre à son service, puis de m’assigner à celui de Madame.
-Pour ma part, fit Rose, soupçonneuse, je ne vois là qu’un stratagème de ma bru pour garder un œil sur l’influence que je peux avoir sur vous, mes chéries. » C’est bien possible, ça. Maman doit craindre que Grand-mère ne nous conduise avec elle au marché de la Place Poivrot, pour nous faire connaître l’art de grand-père Ron. Et c’est aussi vrai qu’elle a été bien gentille avec Marta.
« Dis, Grand-mère, tu peux reprendre sur les fantômes, rappela Sybille. On en était où les Légions du Rouge tuaient tout le monde.
-Ah oui ! Alors, donc, après que le duc d’Afflant s’est fait arrêter et décapiter au Havre, les Légions devinrent indépendantes, et comme les attaques ne cessaient de croître, Valgrive, Cigne, Arban, Bouton, le Havre d’Automne et même la cité côtière de Wyzen envoyèrent des troupes, et le massacre des Légions se fit ici même, aux Dolines, parmi les brumes, qui avaient déjà vu bon nombre d’hécatombes. Les soldats des Vaux Gris ne souffrirent que de très peu de pertes.
-Mais alors, cette région n‘est hantée que par des meurtriers ! couina Sybille.
-Je croyais que tu n’avais pas peur, envoya Aileen. Mais regardez donc cette fille de château qui a peur de quelques légendes. A mourir de rire. » Si la peur de Sybille avait cru, une colère contre sa sœur tout autant était apparue. Elle est méchante, et je vais lui montrer qui a le plus peur de nous deux. A elle, et à son sergent. Je paris que ce sergent est nul d’abord, et qu’il va se pisser dessus quand il verra des fantômes, et d’abord, il est trop jeune pour être sergent. « Et ben je te montrerais qu’il y en a des fantômes, et tu auras peur aussi, s’emporta Sybille.
-Ah oui, et tu comptes les faire venir comment, petite, les fantômes, rétorqua Alya, en les sifflant peut-être. » Tout le monde rit à la boutade, sauf bien sûr Rose, toujours impassible, et Sybille, l’objet des railleries. Je la déteste Alya, d’abord elle est toute grosse et toute moche, et elle n’a pas de quoi rire. « Et puis vous êtes bête vous ! Vous n’êtes que des servantes, et vous me devez du respect ! Vous êtes méchantes avec moi, et je ne vous ai rien fait ! Je veux pas aller au Havre, je veux retourner à Valgrive, pour voir Maman et Ron. » Tout en disant cela, elle serra plus fort dans sa main la poignard offert par son frère, heureusement protégé par une gaine. De chaudes larmes coulaient de ses yeux emplis de colère.
Chacun dans le carrosse secoué faisait tête basse, sauf Alya, qui gardait un sourire narquois et moqueur. Le silence dura bien cinq minutes, durant lesquelles le cahot incessant agaçait l’équipage, jusqu’à ce qu’un craquement plus puissant suivi d’une bonne secousse surprit les voyageurs. Aussitôt, Aileen regarda au dehors et vit la colonne arrêtée et le sergent arrivé au trot vers sa tête penchée. Elle tira sur la tenture pour que chaque occupante puisse entendre : « Une des roues de votre véhicule s’est brisé, commença t’il. Mais nous avions prévu et nous allons vous changer ça en peu de temps.
-Bien jeune homme, dit Rose. Mais dites-moi, vous êtes chargé de notre sécurité n’est ce pas ?
-C’est bien cela Madame, répondit t’il, d’une voix qui se voulait ferme et assurée, mais son visage trahissait la surprise d’une telle question.
-Bien, et pourrais-je savoir votre nom, continua t’elle, décochant un regard amusé à Aileen qui rosissait déjà.
-Sergent Erwan Baln, Madame, à votre service, fit t’il se redressant sur sa selle. » Pff, il a un air idiot, comme ça. Ah pour ça il se ressemble avec Aileen. « Vous n’êtes pas trop jeune pour pouvoir nous protéger d’abord, vous ?! fit Sybille avec mépris, s’attirant un regard noir de la part de sa sœur.
-Heu, et bien, c’est vrai, je vais vers mes dix-huit ans, dans trois semaines, bafouilla t’il, décontenancé par la véhémence de Sybille. Mais j’ai fait mes preuves.
-Ah ouais. Ben je ne vous crois pas et …
-Suffit Sybille ! ordonna Rose. Descendons mesdames, le temps que ces hommes fassent leur travail. »
Toutes descendirent, Rose aidée par Marta et Sista, car les ans pesaient désormais trop sur ses derniers jours et, lucide, Sybille s’attristait en y pensant. Elle ne pouvait vraiment imaginer la mort de cette personne qui depuis sa naissance la berçait de contes merveilleux, de légendes terrifiantes et de gestes édifiantes sur les amours du roi des Lacs et de la première dame de la lointaine Entreaux, des Légions du Rouge et des faits grandioses de l’aïeul Pendër Fléseau.
Mais sans doute étaient-ce ces brumes éthérées qui l’amenaient à ses sombres pensées. Tout autour d’eux, le brouillard et le silence, éternels selon Rose. Les voix des suivantes qui ne cessaient de discuter pas loin d’elle s’entendaient à peine, tant l’atmosphère était lourde. Elle sentait la moiteur coller les tissus de son habit à sa peau, et cela l’irritait à un point tel qu’elle n’arrêtait pas de pincer sa robe afin de la décoller. Sybille voyait les dolines à proprement parler : les bassins étaient tout autour, à perte de vue, certains emplis d’une vase plus ou moins liquide, d’autres secs et encore, comblés par de la roche brune. L’herbe y était haute par l’humidité ambiante.
La fillette commençait à ressentir le froid, qui pénétrait insidieusement grâce aux brumes. Elle avait laissé sa cape, et elle refusait de passer près de ce stupide sergent. Les hommes d’ailleurs, une bonne dizaine, soulevaient l’énorme chariot pour permettre à quatre gaillards de remplacer la roue brisée. Mais ils en avaient encore pour un bon quart d’heure, et Sybille était excitée par les histoires de Rose et l’atmosphère oppressante des Dolines. Elle commença à marcher vers le crépuscule à sa fin, regardant le sol pour ne pas chuter dans un des ses bassins visqueux, parfois attardant son attention vers l’occident : c’est splendide ! Toutes ses couleurs pourpre, rouge, orange. On dirait une vraie palette, comme celle de maître Wifell. J’adorais ces œuvres, il en mettait gentiment dans ma chambre sans rien dire. Elle sourit à ce souvenir plaisant, et tout comme son père, sa mère et Ron, elle regrettait Wifell et ses sermons. C’était d’ailleurs le seul, avec moi, que Grand-mère tolérait plus d’une dizaine de minutes.
Sybille, se sentant seule, se retourna vers la colonne, et remarqua que cinquante toises la séparaient d’elle. Elle avait continué de marcher, sans s’en rendre compte, perdue dans ses pensées, et elle distinguait à peine la lueur des torches, à cause de l’opacité de la brume. Se trouvant si loin, le conte des Légions du Rouge vint à son esprit, et la peur, en conséquence, s’immisça ; son cœur battait beaucoup plus vite, et elle sentait sur sa nuque se dressaient les poils. Car là, elle venait de sentir sur sa peau le souffle d’air dont avait parlé Rose, les mannes des défunts voyageurs et des légionnaires. Le froid se faisait plus présent, plus pressant, comme son envie de détaler en criant et pleurant vers les lumières ; mais la peur la laissait roide et seuls des gémissements sortaient de sa bouche entrouverte.
Soudain, sur sa gauche, elle crut voir voler une cape tachée de rouge, de sang… Elle eut le force de se tourner vers, mais il n’y avait rien. Puis, un second souffle, dans ses cheveux, qui les firent se soulevaient. Les larmes lui piquaient les yeux, elle suait de frayeur et une boule obstruait sa gorge. Comme un chuchotement derrière elle ; c’en fut trop, elle courut en pleurant vers la lumière des torches, sans regarder, haletante. Mais si le crépuscule avait éclairer un peu son chemin avant, désormais, les ténèbres régnaient, absolues, hormis cette lueur, ardemment désirée par la fillette. Mais à peine avait-elle commencé à courir que la brume se fit plus opaque encore, et la lueur disparut.
Ses pleurs redoublant en voyant ça, elle accéléra sa course mais chuta dans une des multiples dolines, quasiment vide de sa vase. Elle atterrit sur son épaule, dans la boue, et tétanisée resta un moment prostrée. J’ai peur ! Oh Alvya j’ai si peur ! Il faut que je remonte, mais j’ai si peur, maman ! Elle ouvrit les yeux, se redressa un peu, et à quatre pattes, gravit la paroi herbeuse, lentement, avec des gestes tremblants et saccadés. Son épaule la lancinait, terriblement, et de la boue lui coulait des cheveux sur le visage. Elle pleurait, pleurait et gémissait. Arrivée presque au sommet, un nouveau soupir lui fit dressait les cheveux, puis encore un souffle avec comme un murmure, délicat comme un baiser, évanescent. Elle se retourna, retenant sa respiration, et vit horrifiée cette forme blanche, vaporeuse, irisée de rouge et de taille et d’aspect humain. Elle resta là, incapable de faire quoi que ce soit. Mais l’esprit s’approcha et tendit vers elle un bras blanchâtre terminé par une longue aiguille rouge : « avaient pour habitude de ne jamais essuyer le sang sur l’acier ».
Il veut me tuer, il veut me tuer !! Elle hurla de tous ses poumons, hurla n’importe quoi, des à moi successifs qui se noyaient dans ses pleurs. En même temps elle reculait, toujours et la créature s’approchait, toujours, lentement, tendant vers Sybille cette aiguille sanguinolente. Alors elle entendit de l’acier sur de l’acier, et aperçut au loin, ce qui semblait loin dans la brume, une éphémère lueur. Elle cria de nouveau, plus fort, encore plus fort, et dans un courageux effort, désespéré effort, se leva et courut vers la torche qui dansait au rythme de la course. Hurlant, pleurant, elle se jeta dans les bras couverts de mailles du soldat. Il est là, là, et elle est partie, l’apparition n’est plus là ! Oh Alvya, Alvya, merci merci ! Le guerrier resta là, hébété, la torche dans une main, sa lame dans l’autre, alors que l’enfant le serrait presque fort.
« Je les ai vu, je vous jure ! Oh merci beaucoup monsieur, merci… sanglota t’elle, éprouvée.
-Mais que s’est t’il passé exactement ? entendit elle. » Cette voix… Elle leva les yeux vers son visage et découvrit celui imberbe du sergent Erwan Baln, ses yeux noirs intenses et son regard carré qui scrutait avec assurance l’obscurité qui les entourait. Puis, prêtant attention à Sybille, il sourit et regarda tendrement l’enfant, comme un père regarderait son tout petit. Sybille l’aimait plus que tout à cet instant, et elle l’étreignit encore plus fort, avec plein de gratitude.
Sans essayé de comprendre, Erwan rengaina sa large épée bâtarde dans son dos et prit doucement Sybille par l’épaule, la poussant vers les torches du convoie, dont certaines s’approchaient. Aileen courait suivie de trois soldats arborant le lynx. Elle se précipita vers sa sœur, non sans un regard inquiet vers Erwan, puis baisa par trois fois le front et les joues de Sybille, comme avait coutume de le faire leur mère Vivyane. « Oh, Sybille tu nous a fait horriblement peur tu sais, lança Aileen, affolée encore. Grand-mère s’inquiéta quand tu es partie on ne savait où, et lorsque l’on a entendu tes cris, j’ai cru qu’elle allait s’effondrer. Mais qu’est ce qui t’a donc pris de fuir comme ça. Si c’était pour les railleries de toute à l’heure, je suis désolée Sybille, affreusement désolée. Allons donc rassurer grand-mère, elle doit souffrir d’inquiétude, continua t’elle sans laisser à sa sœur le temps de parler. »
Le petit groupe rejoignit donc le convoi et Sybille commença à s’expliquer auprès de sa sœur et de son sauveur : « J’en ai vu un Aileen, il était bien là ! Il y a eu des souffles comme Grand-mère a dit, et puis un murmure, ensuite j’ai couru et je suis tombée dans une doline pleine de boue ! Et il m’a poursuivit, il tendait son arme pleine de sang, comme Grand-mère l’avait dit. Il voulait me tuer, alors j’ai crié, et encore crié et puis j’ai couru et j’ai vu Erwan… » Le sergent lui sourit, et elle lui rendit avant de s’excuser, tête baissée : « Je suis désolée de vous avoir… d’avoir douter de vous.
-Ne vous inquiétez donc pas pour ça, fit il sur un rire. Les hommes à la caserne sont bien plus durs que vous, mademoiselle agressive. Eux, ce sont des coups qu’ils donnent à leurs jeunes recrues pour savoir si elles tiennent le coup, entre autres moqueries. Et particulièrement lorsque ces mêmes jeunes recrues les surclassent. » Ils souriaient tous trois, et Aileen était admirative devant le jeune homme, alors que pour Sybille ne restait de sa peur que des vestiges, le corps tremblant et boueux. Il rassure, il protège. Je l’aime bien maintenant.
Ils arrivèrent devant le carrosse où Rose reposait, apparemment chamboulée, sur un tabouret à trois pieds sur lequel était cousu un coussin de plumes d’oie, un des cadeaux pour Owena, un petit siège de berceuse, assez large pour pouvoir se tenir à demi allongé. Sista était auprès d’elle, attentionnée et inquiète, alors que les autres suivantes étaient en retrait, jacassant en lançant des œillades à de jeunes soldats. Quand Rose posa les yeux sur sa petite-fille toute misérable et boueuse et encore tremblante, elle se détacha des soins de Sista pour baiser le front de sa « chère petite ! Oh comme tu m’as effrayée en disparaissant ainsi. Mais pourquoi as-tu fait ça, petite, tu ne nous aimes plus ? Ta Grand mère te semble vieille et ennuyeuse, c’est ça ? Ou bien est-ce mes idiotes de filles là-bas qui te mécontentent ?
-Mais non Grand-mère, oh non, pas vous. Mais je crois que je me suis perdue par curiosité » Hésitante elle continua tout de même, se rappelant les airs incrédules d’Aileen et d’Erwan. « Je les ai vu Grand-mère, absolument comme je vous vois, et Aileen et Sista. Ils m’ont murmuré des choses effrayantes, mentit elle un peu, et leurs mannes ont caressées ma peau, comme vous aviez conté, et il y avait du sang sur l’épée avec laquelle ils voulaient me tuer. Alors j’ai couru et Erwan est arrivé. Grand-mère, s’était atroce, je n’ai jamais autant eu peur. » Voyant les yeux gris de sa grand-mère prendre un air inquiet et circonspect, elle ajouta : « Pourquoi ne me croyiez vous pas, tous ?! Tu disais qu’ils existaient grand-mère, et je les ai vu !
-Voyons ma fille, dit un grand barbu, qu’elle avait déjà vu aux côtés de Père. Les fantômes n’existent pas, et ton aïeule a voulu te conter une histoire comme tant d’aïeules font à leurs petits-enfants. Ce devait être des reflets dans la brume ; parfois, des feux follets se forment avec la stagnation de la vase.
-Vous n’étiez pas là vous ! s’emporta t’elle. Je les ai vu et entendu leurs murmures et senti leurs souffles, et pas vous ! Et Erwan aussi les a vu, c’est obligé. Dis leurs à eux, fit elle en secouant le bras du sergent, dis leurs tu les as vu ! » Erwan prit un air désolé et nia de la tête, faisant crisser l’acier du heaume sur le petit gorgerin du haubert. Sybille regarda tour à tour Aileen, Rose, Erwan et le barbu. Puis, dépitée, remonta dans le carrosse réparé durant son escapade. Elle s’installa contre des coussins moelleux et tâtonna son épaule qui la faisait souffrir, mais toujours moins que l’incrédulité de ses proches. Aileen monta ensuite, puis les suivantes aidèrent Rose.
Le convoi repartit, le véhicule toujours autant chahuté et personne ne dit rien, même les bavardes s’étaient tues. Au bout d’une quinzaine de minutes, remarquant que Sybille grimaçait à chaque fois que son épaule cognait contre le bois, Aileen lui demanda de se redresser pour voir et s’exclama en voyant du sang sur la robe déchirée. « Je ne sens pourtant aucune plaie, fit Sybille stupéfaite.
-Moi non plus ! Un hématome énorme certes, mais pas de plaie. Ce sang vient bien de quelque part … » Le silence se fit, et chacun se regardait, s’échangeait leur pensée pourtant commune. Le hennissement intempestif d’un cheval trop près de la fenêtre fit sursauter Marta et Sybille et surpris même Rose et Alya. « Voyons, ne nous laissons pas aller dans ces histoires, recommanda Rose. Tout ceci n’est du qu’à la divagation de l’imagination fertile de ma petite-fille. Elle est excusable, mais nous… ironisa t’elle. Ce n’est sans doute pas du sang, mais la couleur de la vase dans les Dolines. » Aileen s’en mit sur le bout d’un doigt : « Bien rouge votre terre, Grand-mère »
-Aileen, ne t’y met pas non plus ! On a tous besoin de se reposer et Arnold m’a affirmé que l’auberge n’est plus qu’à deux lieux. Nous y serons dans une bonne heure. En attendant, plus un mot sur cette aventure, intima t’elle. »
Le cahot berçait les passagers, et plus personne ne disait rien, toutes fatiguées par le voyage, elles somnolaient, parfois entendait-on un murmure de Marta, un reproche d’Alya sur le confort rudimentaire du véhicule. Doucement, Sybille était gagnée par le sommeil, et plutôt que d’un cauchemar avec les légions du Rouge, elle rêvait qu’elle volait, que des cieux, elle apercevait une grande forêt au ton rouge, ocre, orange, jaune et vert brun, suivie d’une mer ou d’un grand lac. Au loin, un orage grondait, immense, argenté de foudres. Au milieu des eaux acier, une île avec un dolmen ; elle décida de descendre en tourbillonnant entre les gouttes. Posée sur le plateau du mégalithe, elle vit les arbres se plier à cause du vent, mais elle ne ressentit aucun souffle d’air. Elle s’approcha alors d’un des trois piliers, et là, le visage d’une femme d’une grande beauté. Sybille savait que c’était Alvya, mais ce n’était pas elle dans le roc. Le visage était souriant, épanoui. Puis, un serpent rouge s’enroula autour du pilier, la femme de pierre susurra un mot : Mort.
Aussitôt, Sybille sentit le vent, le froid et l’humidité, et enfin la peur tranchante qu’elle avait pressentit dans les Dolines. Elle vit des éclairs rouges strier le ciel obscur. Elle ouvrit les yeux, fiévreuse, tétanisée dans un lit chaud et douillé ; Valgrive ? Elle regarda mieux les meubles : une armoire, un bureau, un bassin ; les murs blanchis à la chaux, les poutres claires de pin. Ce n’est pas Valgrive… L’auberge peut-être. Elle se leva, poussa les volets pour découvrir un paysage embrumé et frais. Non pas les brumes de la veille, un brouillard plus pure, reposant, symbole de l’aube. Sur sa gauche, des hommes emmitouflés dans leur manteau, leurs chevaux dormant regroupés autour d’un arbre, un énorme hêtre.
Sybille inspira à pleins poumons pour se débarrasser des souillures du rêve et de la nuit dans les Dolines. Ce soir nous serons à Cigne, et demain au Havre. Et dans une semaine, je reverrai Maman.