Départ !
Ce jour, je le maudis chaque soir, à ma prière,
comme les noms de ceux qui m'ont tout pris,
tout enlevé, qui ont fait de ma vie un enfer.
Tout véritablement a débuté par là... Ma vie...
Aileen.
Des bruits dans les escaliers, des chiens qui aboient, des chevaux qui renâclent; la voix forte d'un homme qui hurlent des ordres; probablement Jof, comme à son habitude. Elle ouvrit les yeux sur sa chambre plongée dans les ténèbres, pas même un filet de lumière par la fenêtre, traversant les tentures ne venait les déchirer. L'aube n'est même pas encore là qu'ils gueulent sous mes fenêtres ! Je les exècre, eux et ce maudit voyage.
Aileen repoussa les draps de soie et de laine, s'assit sur son lit et tâtonna de ses pieds le tapis à la recherche de ses souliers de satin doublés de fourrure intérieure. Elle s'accroupit pour les enfiler et se leva, délaissant, non sans regret, la douce chaleur de ses draps. Titubant de sommeil, elle se dirigea vers les tentures et les écarta. Oh non ! L'aube s'était levé depuis sans doute un bon moment, mais le soleil n'était pas visible derrière le ciel de plomb qui recouvrait la ville; il pleuvait dru sur Valgrive. Une chape de nuages grisâtres enveloppait la petite ville et, si les jours de ciel bleu se voyaient les scintillements du fleuve, seule s'entendait en ce jour l'averse sur les eaux placides de l'Histrion. Se distingua aussi sur le coup le carillon du prieuré qui fit prendre conscience à Aileen l'heure tardive qu'il était : presque la mi-journée.
Elle se retourna et, enjambant les divers amoncellements, se fraya un chemin vers son armoire, sur sa gauche, près de la minuscule cheminée qui ne servait plus guère depuis qu'elle ne tirait plus et qu'Aileen avait adopté une chaude bouillotte. Elle ouvrit bien grand les deux portes ouvragées. Une boule de poil toute grise sauta sur elle dans un miaulement de contrariété. « Oh ! Mistigris, je t'avais enfermé dedans ! Désolée minou. » Elle s'accroupit, caressa l'échine du jeune chat, puis grata son menton. Ronronnant de plaisir, le félin se mit sur le dos pour qu'Aileen lui masse affectueusement le ventre. Je vais devoir l'emmener au Havre, je ne veux pas le laisser là. Il ne va pas supporter mon départ, j'en suis sûre.
Lui baisant tendrement les coussinets d'une patte, elle rapporta son attention sur ses piles d'affaires qu'elle aurait du ranger la veille. Très inspirée devant la besogne à faire, elle tourna la tête vers le coffre près de son lit. Pas le temps de tout bien ranger, je vais enfiler ça dans ce coffre et demander à Victorien de le descendre. Sur ce, elle traîna vers l'armoire le lourd coffre de chêne frappé à l'emblème familial, le lynx roux sur fond fauve. Aileen commença à le remplir de robes de soie, de velours, de laine, de bas de chanvre, de chausses de lin et de ses innombrables étoffes.
Tandis qu'elle avait le dos tourné, Mistigris en profita pour sauter dans le coffre, renifla un coup par ci, un coup par là. Satisfait de retrouver son odeur, le chat commença à masser une robe de laine fine de ses griffes, faisant son lit, mais en arrachant à chaque va-et-vient plusieurs mailles. Tout en ronronnant, il se roula sur lui même.
Distraitement, Aileen jeta ses lourdes bottes de cuir épais fourrées de pelisses de loup blanc avant de se raviser : avec ce temps, je préfère avoir ça aux pieds plutôt que... « Oh ! Une nuit enfermé dans l'armoire ne t'a pas suffi ? Tu veux encore faire tout le trajet dans mon coffre ? Aller, dégage de là sale bestiole ! » Elle repoussa le chat, malgré force miaulements.
Après avoir vidé son armoire, sans avoir oublié de se garder une chaude tenue pour le voyage, la jeune fille prit son écrin à bijoux, hérité de sa grand-mère maternelle, et le cacha sous plusieurs couches de vêtements dans le coffre. Elle pensait emmener une tonne de livres, son loisir préféré ; non seulement il n'y avait plus de place dans son lourd bagage, mais en plus elle eut pitié du pauvre Victorien, costaud mais pas surhumain. Bah, tant pis, il y a sûrement une bibliothèque au Havre, ou sinon je m'en passerais.
Ainsi, elle se versa l'eau gelée du broc sur le visage au-dessus d'un bassin d'argent. Elle prit son peigne et coiffa ses longs cheveux auburn élégamment ondulés. Aileen enfila une robe de laine fine blanche, puis passa par dessus une étoffe prune qui lui couvrait le cou et se terminait en pointe sur les mains. Elle glissa ses jambes menues dans des collants de coton et chaussa ses bottes de loup. La jeune fille mit un petit peigne de nacre rehaussé d'argent pour tenir sa crinière et laissa deux mèches encadrer son visage ovale, au teint blanc, piqué parfois de tâches de rousseurs. Contrastant avec sa pâleur, ses yeux d'un vert pétillant qui faisaient la fierté de la lignée Fléseau.
Aileen alla ouvrir la porte pour appeler le valet quand la gamine surexcitée de neuf ans qui lui faisait office de sœur passa en trombe devant elle, sans même la voir, ou du moins la remarquer. Elle descendit à la suite de Sybille, entre les murs épais du château de Valgrive, cachant leur nudité derrière de nombreuses tapisseries, la plupart du temps à l’effigie du lynx familial. Arrivée dans la salle principale, le spectacle du départ s’offrait à elle : les demoiselles de parages de lady Rose, sa grand-mère paternelle, valsaient alentour mettant tout en ordre, désordre, pour le confort de leur dame tandis que les portefaix et les valets chargeaient les charrettes de vivres et des tentes pour le voyage et l’imposant carrosse des présents pour lady Owena, femme du seigneur Wilburn du Havre d’Automne et suzerain du père d’Aileen.
Peinant sous le poids d’un coffre appartenant sans doute à lady Rose, Victorien la salua d’un bref sourire crispé lorsqu’il passa devant elle. Il va me maudire ! Toujours moins que Grand-mère mais tout de même. L’homme avait la bonne trentaine et une carrure de bœuf. Sa crinière noire commençait à se strier de blanc, mais sa vigueur avait atteint sa maturité. Combien de fois l’avait-on retrouvé impliqué dans une bagarre pour avoir trop levé le coude à la taverne du Félin Mouillé ? Cependant il servait déjà lord Voyn Fléseau quand dame Vivyane, sa mère, venait tout juste de sortir de l’adolescence.
« J’ai encore du boulot pour toi, Victorien, l’accabla t-elle.
-B’sûr, à vot’service grommela t-il sous l’effort. L’temps poser ces s’tanées affaires à vot’grand-mère et j’suis à vous.
-Merci Vic, le coffre est dans ma chambre. Fais attention que mon chat ne s’échappe pas, je ne veux pas avoir à le chercher dans tout les recoins du château, l’avertit elle.
-V’faîtes pas de crainte pour le matou, répondit il une fois son fardeau déposé dans une des charrettes. Mais v’comptez y pas l’embarquer ‘vec vous qu’même !
-Mais bien sûr que si, je me refuse à le laisser seul ici. Où est mon père, je te prie ? demanda t-elle.
-J’l’ai vu au bras d’sa dame partir vers l’salle d’audience. » Sur un hochement de tête, elle quitta sa compagnie pour rejoindre la grande salle où son père s’occupait des affaires d’administration du comté et réunissait, une fois l’an, les petits seigneurs et vassaux dont les fiefs vont des rives de l’Histrion aux collines vinicoles de l’Afflant.
Aileen y arriva mais le silence régnait entre les murs de pierre de la grande salle ; sous le regard des trois anges que surplombait un lynx de gré rouge, la jeune fille s’était toujours sentie observée, jugée parfois même quand elle avait une faute à se reprocher. Maître Wifell m’a bien endoctrinée pour ça, et ma pieuse de mère aussi. Aileen dévisagea les trois êtres de pierre. Aryon, l’Ange du Savoir, portait une robe et une toge, et tenait en sa main gauche un manuscrit ; Valsyon, le Guerrier Céleste, était armé d’une pique de deux mètre soixante-dix et arborait armure de plaques et bouclier long. Le dernier, ou plutôt la dernière, se plaçait au centre, comme protégée par les deux autres, mais on voulait que ce fut elle la protectrice ; femme car elle donne le vie, sait se montrer miséricordieuse et juste, et accorde les sentiments d’amour et de désir. C’est Alvya, la Mère, la Juste, l’Amante, dont le sein gauche était à nu, qui tenait dans sa main droite une balance, et dans la gauche, une rose.
Elle se souvenait avoir demandé à sa mère, quand elle n’avait que cinq ans, ce que symbolisait la rose. L’Amour, certes, Wifell le lui avait assez souvent répété comme ça, mais pourquoi la rose ? « Tout d’abord, Aileen, lui avait elle répondu, car on la dit la plus belle des fleurs, comme l’Amour est le plus beau sentiment. Tout ceci s’applique bien sûr pour un amour parfait, donc rare, tint à préciser lady Vivyane. Comme la rose survit aux saisons, sous notre climat bien entendu, l’Amour reste fort face aux ravages du temps ; et malheureusement, c’est peut-être l’aspect le moins véridique… Enfin, la rose est piquante, peut blesser, ainsi l’Amour, impitoyable. Mais ne pense pas à ceci ma chérie, rêve donc à ton beau prince aimant, qui joutera en ton honneur et te fera reine de beauté. Ne songe à rien d’autre ma petite, sois heureuse, c’est tout. »
Oh, de son prince charmant, elle en avait rêvé étant enfant, et parfois même se prenait-elle à encore espérer, mais la chimère s’était évanouie avec l’âge. Même Sybille n’est pas aussi aveugle que je ne l’ai été ! Ou bien elle le cache drôlement bien.
Reprenant conscience qu’elle était là, plantée au milieu du hall, Aileen prit la première porte à gauche, vers le donjon. Elle passa par la voie couverte sur le toit de laquelle on entendait battre la pluie. Les arcades se suivaient, semblables entre elles, alors qu’Aileen regardait tristement l’averse tomber. Grand-mère Rose va nous raconter oh ! combien elle souffre de ses rhumatismes, et le temps ne va rien arranger au fait, car choisir entre les bavardages incessants de Grand-mère et la pluie battante… Choisir entre le mauvais ou le pire, encore faudrait-il savoir ce qui est le pire. Splendide journée en perspective en somme…
Elle arriva au donjon mais Sely, un garçon d’écurie fin comme un manche à balais, l’informa que lord Voyn était en compagnie de Dame Vivyane, Dame Rose et sa sœur Sybille dans la salle principale. Ho non ! Mais ils sont passés par où pour que je ne les rencontre pas. Dépitée, elle rebroussa chemin. Sous les arcades, avant d’arriver à la salle des anges, une porte s’ouvrit dans un bâtiment voisin jouxtant le corps principal du château et dont le chemin était aussi couvert.
Sortit de là une enfant de neuf ans pleine de vitalité qui conversait sagement, pour une fois, avec une vieille femme couverte de nombreuses couches de fourrure fauve, sans doute du renard, et dont les cheveux blancs étaient tressés en une multitude de longues nattes terminées par une plume. Venait à leur suite une belle femme d’âge mûr, au port altier et maintient sûr qui revêtait une robe pourpre et serrée au col rond, et un cache gorge immaculé. Deux longues mèches auburn encadraient le visage blanc et fin, alors qu’entre les omoplates, les cheveux étaient coupés en V. Une résille d’argent était sa seule parure. L’accompagnait un grand homme énergique, pas très imposant par sa carrure, mais avec un dur regard vert sombre qui jugeait sur le coup. Simplement vêtu d’une épaisse tunique et arborant la chaîne à laquelle pendait un lynx de cuivre rouge, l’homme portait cheveux très courts, pour cacher leur grisonnement, et épée bâtarde au flanc.
« … et elle ne m’écoute jamais, elle est égoïste, je la déteste !
-Sybille ma chérie, une future grande dame de Valgrive se doit d’écouter, sans forcément attendre en retour la même attention, rétorqua Rose. Voilà une de mes plus grandes qualités, je l’estime, entendre les doléances de chacun. Retiens bien ça. » Retiens surtout que sa plus grande qualité, et sa plus grande joie, c’est de s’entendre parler sans cesse ! De quoi animer le voyage…
« Tiens, voilà ta soeur ! fit elle remarquer. On va peut-être enfin pouvoir partir. Je ne tiens vraiment pas à passer trois nuits sur la route, déjà que deux me semblent bien effrayantes ! Ah ! si on pouvait arriver à Cigne le plus tôt possible, on profiterait de ses auberges de luxe aux caves remplies de crus des bords de l’Ivre. Je me souviens comme ton grand-père, Sybille, en raffolait ; tant qu’il restait plus de temps à Cigne qu’au Havre. Et puis, cela nous éviterait de dormir dans les Dolines … Quelle horreur cet endroit ! Un brouillard incessant, une humidité qui réveille abominablement mes douloureux rhumatismes. Et puis on entend tant d’histoire d’esprits mauvais dans cette contrée. D’ailleurs, ton grand-père préférait mille fois, et ce n’est rien de le dire, suivre l’Histrion jusqu’à la route de Bouton pour ensuite revenir sur la route de Cigne. Et pourtant ! Ce n’était pas l’envie d’arriver plus vite pour déguster les vins qui lui manquait. Juste que …
-Mère, s’il vous plait, taisez-vous donc ! s’emporta lord Voyn.
-Tu vois Sybille ! s’exclama Rose. Même ton père ne sait pas écouter attentivement et poliment. Et pourtant ce n’est pas faute de l’avoir éduquer moi-même ce garnement là, et enc …
-Mère ! » Rose se tut sur le coup, cette fois ci. Le groupe avait rejoint Aileen, et lady Vivyane s’approcha de sa fille pour lui poser un délicat baiser sur le front, relevant de sa main les mèches qui lui tombaient sur les yeux. « On te chercher pour t’annoncer que je ne partais finalement pas pour le Havre avec vous, commença t-elle, le regard rivé dans celui tour à tour de son mari et d’Aileen. Lady Carla, la femme d’un de nos principaux vassaux, vient d’accoucher ; d’un superbe garçon, d’après le courrier. Je vais donc me rendre à Vivebrise sur la côte, puis vous rejoindrez plus tard au Havre.
Pour Aileen, l’horreur venait de prendre toute son ampleur : je vais passer trois longues journées enfermée dans un carrosse exigu avec pour compagnie grand-mère Rose et ses innombrables souvenirs et histoires du grand-père Ron ! Avec Sybille, qui va être absolument intenable, surexcitée et les dames d’atours de Rose et leurs jacasseries interminables sur les beaux écuyers et braves chevaliers qu’elles verront peut-être au Havre ; jouter en leur honneur bien entendu ! Pourquoi me faire ça à moi ?
« Aileen ? Aileen ! Veux-tu me répondre ! ordonna lady Vivyane
-Oui ? Heu… Excusez moi, mère, la surprise de la nouvelle, se désola t-elle.
-Je comprends bien. Je disais donc, sauras-tu t’occuper de Sybille, et aussi de ta Grand-mère ?
-Mais bien sûr, avec un grand plaisir, fit elle, sourire figé aux lèvres.
-Bien… conclue lord Voyn. Il me semble que tout est prêt pour le voyage. Les filles ?
-Tout est prêt pour moi, répondit catégoriquement Sybille.
-Père, je voudrais emmener Mistigris avec moi.
-Ton chat ? s’étonna lord Voyn. Mais tu veux sa mort ! Il est hors de question que tu te trimbales un chat jusqu’au Havre.
-Mais Père ! s’exclama t’elle suppliante.
-Non, un point c’est tout. Pas de chat. Demande à ton frère de s’en occuper. » Avec tout ses devoirs d’héritier de Valgrive, Ron serait bien en peine de s’occuper de son chat, s’il acceptait même une tâche aussi basse que celle de nourrir un chat.
Résolue, Aileen ne dit rien d’autre pendant le retour à la salle d’entrée, à l’inverse de lady Rose, qui avait reprit son incessant bavardage avec sa victime préférée, la pourtant impatiente Sybille. Ses parents, devant, conversaient calmement, sans doute de cette fameuse Carla ou des devoirs de Ron.
Ron avait dix-sept ans, soit de quatre années son aîné. Depuis deux ans, lord Voyn lui enseignait les devoirs de suzerain de Valgrive et de vassal du Havre, ainsi que la stratégie militaire et économique. Aileen savait que tout cela l’ennuyait, lui qui aime les joutes, les chevauchés, l’entraînement à la masse d’arme. Il aurait cent fois préféré être chevalier plutôt que seigneur.
Perdue dans ses pensées, elle se trouva, surprise, au beau milieu du chaos du départ dans la salle d’entrée. Les bœufs étaient attelés aux chars et au carrosse, les chevaux étaient déjà montés par leur cavalier, les dames de compagnie de Rose installées parmi les soieries et les coussins, ou bien aidant leur maîtresse à grimper dans le haut attelage. Un pauvre sourire aux lèvres, elle se retourna pour embrasser son père. « Nous viendrons passer une semaine au Havre lorsque notre Dame Owena aura accouché. Ron viendra, bien entendu.
-Allons ma chérie, ce n’est pas si terrible que ça, fit sa mère en lui baisant la joue. Même en compagnie de ta charmante Grand-mère.
-J’ai entendu, ma chère bru ! rétorqua Rose, piquée à l’orgueil. Je suis peut-être vieille et gâteuse, mais pas encore sourde ; j’ai toujours eu une excellente ouïe, ce qui faisait ma renommée pour débusquer le renard lors des chasses qu’organisait mon défunt mari. En ce temps là, on savait s’amuser ! Ce qui n’est plus guère le cas avec toi, Voyn. A croire que tu veux me voir morte d’ennui. »
Voyant une larme couler sur la joue ronde de Sybille, Vivyane s’accroupit pour la lui sécher du bout de l’index. Elle lui posa une bise sur chaque côté et sur le front, mais la fillette enserra brutalement sa mère en sanglotant. Elle est si sauvage et grande gueule que j’en viendrais presque à oublier qu’elle n’a que neuf ans. « Je veux pas partir !
-Voyons Sybille, la raisonna Vivyane, on se revoit dans un peu plus de deux semaines, et puis ta sœur prendra bien soin de toi.
-Et je te raconterais tous les contes que je connais, ma petiote, ajouta Rose.
-Oui… Et tu verras, la fille de lord Wilburn te fera une amie charmante, et elle a ton âge, vous verrez plein de belles choses ensembles.
-Et on pourra s’amuser de tous les godelureaux qui peuplent la capitale. Et Aryon sait qu’il y en a ! insista la grand-mère. » Sur ce, Aileen monta dans le carrosse, difficilement suivie par sa sœur, encore toute chamboulée.
« Ah ! Ca va, j’arrive encore à temps. » Tout en muscle, ayant hérité des cheveux noirs hirsutes et des yeux verts de Voyn, Ron descendit les marches du petit donjon cinq par cinq. Il portait une tunique noire et un gilet de cuir tout simple. Ainsi, un paysan pourrait le prendre pour son fils. Il tenait à la main une reliure et un petit couteau.
« Père, Mère, salua t-il rapidement. » Il s’approcha du carrosse et sur la pointe des pieds, baisa ses sœurs et sa grand-mère. Il remit en place une mèche qui lui tombait sur les yeux. Ah ses cheveux. Il aurait plus de charme encore auprès des femmes s’il acceptait de se les faire couper. Ou bien peut-être est-ce cela qui lui donne du charme ?
« Tiens Sybille, lui dit il en tendant le petit couteau. J’ai fait le manche moi-même. Il représente le cygne que nous allions voir ensembles nager sur l’Histrion, tu te souviens ?
-Oui, merci, hoqueta t-elle entre deux sanglots. Merci beaucoup, je ne m’en séparerai jamais Ron.
-Et pour toi Aileen, pour qu’on le lise ensemble quand tu reviendras du Havre. » Il lui mit entre les mains la reliure. Aileen le feuilleta, mais toutes les pages étaient vierges. Un carnet de voyage, mais comment a-t-il su … ? « C‘est trop beau Ron, merci infiniment ! Mais, comment … oh merci ! » Ron souriait bêtement devant ses deux petites sœurs émues, comme ça lui arrivait parfois.
« Arrête donc de les regarder avec cet air d’imbécile heureux, intima Rose. N’as-tu rien pour moi, mon petit-fils préféré ?
-Votre seul petit-fils, Grand-mère ! » Il chercha dans sa poche et en sortit un parchemin plié. « Mais j’ai ce que vous m’avez demandé.
-c’est vrai ? C’est merveilleux ! se réjouit elle en consultant le papier. Peut-on désirer petit-fils plus gentil avec sa Grand-mère. J’ai toujours dit que tu tenais plus de ton père que de ta mère. » Regard entendu entre les deux femmes.
-Et dites moi donc en quoi mon fils est-il si merveilleux ? A vos yeux j’entends car aux miens, il l’est incontestablement.
-Hé bien, il m’a dressé la liste de toutes les bonnes tavernes et auberges du Havre. Là où se dégustent les meilleurs crus de l’Automne, continua t-elle, innocemment. »
Sur ces paroles singulières, tous se dirent au revoir et le convoi s’ébranla en même temps que les lourdes portes du château, sous la pluie toujours battante. Les sabots des chevaux faisaient d’innombrables bruits de sussions dans la boue ocre, typique des rives de l’Histrion et dont se tiraient de splendides coloris pour la teinte des tissus et des plâtres. D’ailleurs, c’est pour cette raison que le fleuve était surnommé la Sanglante durant le printemps, tant l’ocre charrié donnait la couleur du sang à l’eau. Et puis, le père d’Aileen disait aussi que tel était le lynx des Fléseau.
Le convoi comptait trois vingtaines de cavaliers, autant de garçons d’écurie, de servantes, de conducteurs de chars. S’était rattachée à la délégation officielle celle d’un riche marchand valgrivois et de son tout jeune fils, d’un an le cadet de Sybille. Il restait en fin de convoi, comme il convenait, mais lord Voyn avait tout de même attribué une dizaine de cavaliers à sa garde.
Au centre, le carrosse qui transportait Aileen et sa famille laissait de profonds sillons dans la route de boue. L’intérieur était confortable à l’extrême, avec des coussins de soie pleins de duvets d’oie, et l’on était à moitié couché sur des velours et autres satins. Assise dans le sens de la direction, Rose lisait avidement la lettre que lui avait remis Ron, tandis que les quatre dames de compagnies avaient déjà entamé leurs bavardages.
Elles se nommaient Nadia, Alya, Marta et Sista. Toutes vêtues de bleu clair, couleur de leur fonction, elles étaient pourtant bien dissemblables. Marta était une jolie rousse plantureuse aux yeux de glace, tandis que les trois autres étaient plutôt rondes et laides, sauf peut-être Sista, avec son air jovial et son sourire jusqu’aux oreilles. N’empêche qu’elles sont déjà insupportables, alors que l’on vient à peine de quitter les faubourgs de Valgrive.
A côté d’Aileen, dans son coin, Sybille cachait son sanglot, serrant des ses deux petites mains le poignard, présent de Ron. Si Aileen ressemblait à sa mère, Ron et Sybille étaient sans aucun doute de leur père ; les cheveux noirs, les yeux émeraude et l’allure forte.
Aileen aurait voulu la réconforter, mais elle doutait que cela puisse bien changer grand-chose. Elle-même prise d’un petit pincement au cœur, elle préféra reporter son attention sur son futur carnet de voyage. C’est fantastique ! Finalement, je n’aurais pas eu besoin de livres et de pavés pour m’occuper, j’aurai mes mémoires de voyages à inscrire là. J’aimerais tant commencer là, mais avec ses cahots et sans encre, c’est raté. Bah, profitons du paysage, c’est la première fois que je me rends au Havre d’Automne.
Ils suivirent les eaux calmes de l’Histrion durant une bonne heure pour finalement le quitter, mais en l’ayant toujours en vue, sur le droite ; une large bande entraperçue derrière les saules et les hêtres massifs. La pluie cessa enfin lorsque tous dans le carrosse étaient en train de déguster une collation de meringues et de crêpes accompagnées d’un doux cidre de Bouton. Sybille mangeait aussi, ayant retrouvé un semblant de bonne humeur. Rose mangeait peu mais buvait beaucoup ; Mère affirmait à qui voulait l’entendre, dans la guerre enragée qu’elles se mènent, qu’elle tenait mieux l’alcool que le plus pochard des ivrognes des Vaux Gris : elle n’avait peut-être pas tort après tout…
Sybille enfourna le dernier morceau de meringue, sa sucrerie préférée, puis prit la reliure, posée entre les coussins près d’Aileen. « Dis, grande sœur, je pourrais marquer des choses à moi sur ton livre ? supplia t-elle. Juste à la fin si tu veux, juste une vingtaine de pages, s’il te plaît !!
-Hum, je ne sais pas, toi aussi tu as eu ton cadeau, hésita Aileen. Bah après tout, c’est encore mieux, plusieurs mémoires pour des témoignages plus précieux, finit elle par dire, toute souriante. Mais à la condition que j’écrive ce que tu as à dire, tu signeras en dessous.
-Oh merci, je suis sûre que j’aurais plein de choses à dire sur le Havre.
-Aha ! Détrompe toi, ma petite, le Havre est une grande ville certes, mais ce n’est pas le monde féerique que tu t’imagines, affirma d’un coup Alya, la plus grosse des quatre servantes, avec l’air le moins aimable du lot. Car tout au Havre n’est que supercherie et faux semblant.
-Voyons Alya, ne lui brise pas ses rêves veux-tu, intima Rose. Mon agaçante de bru n’est pas là, pour mon plus grand bonheur, mais pour elle, c’est la rupture. Alors, laisse lui ses rêves de petite fille mignonne que j’adore. Et puis, c’est faux, la Havre est magnifique. Son lac est scintillant, mes chéries, et les montagnes d’Arban se reflètent dans l’eau calme, et par-dessus la luxuriante île du Dolmen, on aperçoit leurs neiges éternelles.
« L’île du Dolmen… fit elle avec nostalgie. Toute mon histoire mes petites, et celle de votre grand père. » Ca y est, c’est parti. « On s’est rencontré là, sous les regards de la Trinité gravée dans les piliers soutenant le plateau. Il était un fringant jeune homme de l’Histrion, alors que je n’étais qu’une froide fille de la Congère. Ses cheveux d’un noir incroyable et ses yeux d’émeraude, alors que je n’étais que mèches platines et regard de glace. Ce fut le coup de foudre. Je me souviens très bien qu’il alla me chercher une rose blanche dans le jardin de la Haute Dame, et qu’il me l’apporta à mon réveil. Quel charme, quel romantisme dans ses actes, de la douceur dans ses verbes. » Elle semblait de ne plus parler que pour elle-même, mais tous l’écoutaient et respectaient son transport dans un passé qui lui était des plus fastes.
« Ensuite, mes chéries, le troisième jour, il m’invita au grand théâtre, pour la représentation d’un opéra : une tragédie où les amants mourraient entrelacés, mêlant leur sang dans une étreinte passionnée et leur souffle dans un dernier baiser. Le quatrième jour fut le plus merveilleux : une balade sur le lac en barque, et là, en compagnie des Naïades, il me demanda en mariage et m’offrit ceci. » Elle sortit de sous son corsage un pendentif : un rubis en forme de cœur était enchâssé dans une rose d’or blanc et où on pouvait lire sur la tige A celle pour qui mon Amour éclot.
Lisant cela, les dames de compagnie se mirent toutes les quatre à glousser de plaisir, sans doute en s’imaginant un doux chevalier leur offrir un même présent, les pauvres… Alors Aileen vit l’impensable sur la joue de sa grand-mère ; une larme coulait alors qu’elle faisait tourner entre ses mains ridées la rose d’or blanc. Elle lui manque, lui manque affreusement. Et le vin, c’est pour cela… pour oublier et se souvenir. Se souvenir de l’homme qu’elle aimait, amateur de bons crus et qui n’hésitait pas à traverser les Vaux Gris pour trouver les meilleurs. Et nous qui ne lui faisons guère preuve d’affection, la pensant dure comme les Monts d’Arban. Finalement, seul Grand-père Ron avait réussi à ouvrir son cœur : A celle pour qui mon Amour éclot ; et ce fut réciproque.
Sentant le regard de sa petite-fille, Rose remit son précieux trésor à sa place, leva la tête en séchant sa larme d’un revers de main, puis sourit comme elle en avait l’habitude, avec un air narquois, qui laisse penser que la vie elle-même est une grande blague ; mais dont Rose est la seule à en rire.
Le soleil, déjà bas à l’ouest, perçait les nuages quand un cavalier vint les voir dans le carrosse, soulevant une tenture. « Oui, vous désirez sergent ? s’enquit Rose.
-C’était pour vous prévenir, Mesdames, juste que les brumes des Dolines s’aperçoivent à l’horizon. »
Rose remercia le sergent, un beau jeune homme, puis dans une synchronisation parfaite, Aileen et Sybille se redressèrent pour voir, au-delà d’un virage qu’amorçait la route plus loin, un horizon vaporeux, derrière lequel s’apercevait un début de crépuscule. Une vision effrayante pour la petite Sybille, une promesse de mystères pour la curieuse Aileen.
On en dit tant et tant sur les Dolines et ses esprits.