Lorsqu’elle arriva à l’entrée du Parc, légèrement essoufflée, Elwë fut accueillie par une Elue, à l’allure soumise et quelconque.
Si je dois devenir comme ça, autant partir tout de suite !
Son esprit provoquant dut, malgré elle, se calmer car le Temple respirait la plénitude de la contemplation mêlée à cette odeur particulière qu’ont les incantations. Cela forçait au calme et au respect, si ce n’est pour les personne présentes, du moins en ce qu’elles vénéraient et qui semblait plus proche ici qu’ailleurs. Elwë fut introduite dans une pièce étrange par sa forme. Elle était manifestement dédiée à Plöhonyus, Dieu du Savoir, des Sciences et de la Sagesse. Elle ne l’aimait pas vraiment ce Plöhonyus, Dieu du Sadisme, des Sanctions et de la Souffrance. Il représentait pour elle tout ce que ces instructeurs tentaient vainement de lui inculquer et qui équivalait au stéréotype même, celui au quel elle essayait justement d’échapper, de la jeune elfe Elue et fière. Elwë n’aimait en général pas trop les Dieux, représentant la civilisation. Elle se tournait plus facilement vers les Déesses et plus particulièrement vers Apluqwë, déesse aquatique, capable du pire comme du meilleur.
La première chose qu’elle aperçu en entrant fut la mosaïque. Les trois S de Plöhonyus s’enlaçaient, selon une arabesque sombre, serpentant au sol autour de figures géométriques élaborées, mais néanmoins reconnaissables. Ils représentaient le sinueux chemin qu’il était nécessaire de suivre pour atteindre les valeurs que représentait le Dieu. Une bibliothèque s’étendait rectiligne et sombre sur le mur de gauche. Elle était peuplée de vieux parchemins et manuscrits rédigées dans des langues oubliées et aujourd’hui indéchiffrables pour la plus part des elfes. Détournant le regard des ouvrages poussiéreux elle comprit ce qui lui avait semblé étonnant en entrant : la bibliothèque était adossée au seul mur rectiligne de la pièce ; celui de droite sinuait de manière à former un gigantesque S. Dans la boucle du bas, formée par le ventre du S elle aperçut une poignée de jeunes elfes, assises avec plus ou moins élégance dans de petites alcôves brunes. Parmi elles se trouvaient Madelwë, jeune elfe, âgée de 54 ans, comme elle. Contrairement à ce qu’on aurait pu supposer, elles s’étaient liées d’amitié, bien que Madelwë soit issue d’une des familles les plus riches du village. C’était peut-être cette différence, qu’elle détestait habituellement, qui faisait qu’elles s’entendaient bien.
- Tu étais au courant toi ? Chuchota Elwë, s’approchant de son amie.
- Bonjour Elwë. Tu sais que cela fait bien une demi-heure que nous patientons, attendant la dernière Elue ? Je ne saisis pas vraiment le sens de ta question…
Toujours aussi maniérée en public…
- Ne sois pas comme ça avec moi, tu sais bien que ça m’exaspère ! Est-ce que tu savais que tu serais Elue ? Parce que moi pas du tout, enchaîna-t-elle, sans attendre la réponse. J’ai été vraiment étonnée en voyant le messager. En plus il m’a trouvé dans une crique que j’avais découverte il y a quelques mois, et que personne ne semblait connaître ! Je me demande comment ils font…
- Tu sais, ce n’est pas parce que tu ne vas pas quelque part que tu ne sais pas que le lieu en question existe…
Madelwë était habituée au débit de son amie, et elle désespérait de lui enseigner la politesse. Elle prit pourtant le temps de répondre aux questions, sans pour autant se laisser interrompre.
- Je comprends qu’être Elue t’étonne… Qui aurait cru que toi, Elwë, la petite sauvageonne totalement irrespectueuse serait Désignée ?
Elle flattait son amie disant cela, et elle le savait, mais elle préparait par là même la suite de sa réponse. Elle enchaina en souriant :
- Il y doit y avoir une erreur ! Quand à moi, pour être franche, je le savais. Je l’ai toujours su. Vois-tu, Ösoryus œuvre du mieux qu’il peut, et ce n’est que justice pour moi qui ai toujours, depuis toute petite, respecté les Règles…
Elwë sourit à l’évocation du Dieu de la Justice, Dieu préféré de Madelwë. La jeune elfe le vénérait plus que les autres parce qu’il représentait pour elle l’équilibre bien sur, mais aussi une maîtrise de soit et un certain détachement devant les émotions, ce qui la caractérisait parfaitement. Tandis qu’Elwë se disait que son amie aurait du être un mâle zelien, que cela aurait plus convenu à son caractère, les paroles qui venaient d’être prononcés d’une voie plus forte avaient l’effet apparemment désiré sur les autres elfes présentes. Celles-ci se regardaient anxieusement, dans un chuchotement un plus élevé que précédemment : Que pensait Ösoryus d’elles ? Et les autres ? Avaient-elles respecté les Règles ? Depuis toutes petites ?
Elwë aurait bien donné une réplique cinglante, rien que pour s’amuser un peu et rétablir l’équilibre, mais une Initiée les invita à ce moment-là à pénétrer dans un couloir surplombé d’arches en clef de voute et qui donnait sur la salle par ce que l’on pouvait considérer comme le haut S qui formait la pièce. Le plafond était ornementé de fresques et de bas-reliefs, dont la simplicité de l’élaboration rendait plus fort et réalistes les sujets représentés. Le groupe n’eut pas le temps de s’attarder pour admirer les ornementations, on les menait rapidement, à travers d’autres couloirs, décorés de mosaïques au sol, de fresques, sculptures et peintures aux murs et aux plafonds. Parfois, dans un renfoncement ou par une porte ouverte, on apercevait, décoré et croulant sous les offrandes, ou bien simplement ouvragé, tout en sobriété, un autel, dédié à tel ou telle Dieu ou Déesse. Venant d’autres portes, émanaient des effluves de quelque préparation destinée à découvrir les sentiers cachés amenant aux demeures célestes. De temps à autre, un chant retentissait, une incantation supposée aider dans sa quête du savoir celui ou celle qui la formulait. Tout cela se mêlait en un florilège de senteur, de son et d’images, tandis que les jeune Elues étaient menées vers ce qui semblait être le cœur du Grand Dôme. Elles pénétrèrent en effet dans un immense amphithéâtre, dont la taille même forçait au silence. Les fresques, courant le long des murs représentaient les dix-huit Dieux et Déesses, éclairés selon l’heure du jour et de la nuit, directement par la lumière zénithale ou par un jeu savant de miroirs, renvoyant précisément les rayons du soleil ou de la lune vers le centre des œuvres. Diamétralement opposé au groupe, qui venait d’être introduit par une porte à double battants s’étant ouverte comme par elle-même, se tenaient, sur une simple estrade, la Grande Elue et son Epoux, le Patriarche. Ils étaient simplement vêtus, d’une robe vert d’eau et d’une cape assortie, dont la teinte virait légèrement vers le bleu, et ne portaient aucun autre bijoux que leurs cheveux, simplement mais gracieusement coiffés. Il émanait du Couple une aura de force, de bonté, sorte de puissance que leur beauté naturelle soutenue par une grande connaissance évidente des Choses et de la Vie faisait transparaître, enveloppant quiconque, pénétrant ici, les surprenaient ainsi, droits, se tenant gracieusement la main, celle de la Grande Elue posée sur la main de son Epoux.
Si être Elue signifie ressembler à ce Couple gracieux, certes, et plein de connaissances, je ne sais pas si cela me donne plus envie de rester qu’en arrivant. Je suis sure qu’ils ont fait brûlé ici une potion destinée à nous donner cette impression étrange… Ce n’est pas possible autrement…
Elle pouffa discrètement en imaginant la réaction de Madelwë si elle lui faisait part de ses suppositions. Pas assez discrètement pourtant :
- Vous n’êtes pas ici pour rire jeunes zeliennes ! La reprit l’Epouse.
Un silence pesant s’établit sur la petite assemblée, pourtant déjà muette. Alors que la grande Elue continuait, Elwë regarda autour d’elle. Madelwë semblait boire les paroles qui étaient prononcées. Les autres, dans un état proche, étaient très attentives. Aucune ne lui ressemblait. Il y avait bien une elfe, qui se tenait, certes, bien droite, mais que les taches de rousseurs et les cheveux coupés courts, rendait plus sympathique que les autres. Peut-être pourraient-elles devenir amies, discuter, lorsqu’elles se rendraient vers le village elfique. Elle verrait. Peut-être se révèlerait-elle être une vraie pimbêche. Elwë pris le temps de regarder les fresques. Elle les connaissait déjà, ayant vu ne nombreuses reproductions dans les vieux livres que prêtaient les instructeurs à leurs élèves, mais les copies, vieilles, usées, et pas forcément très précises, ne rendaient aucunement la majesté des originaux. Elle ne s’en était pas aperçue en arrivant, mais les neuf Dieux étaient séparés des neuf Déesses par une fresque, plus grande que les autres, représentant les neuf étapes de la Création des soixante-douze univers. Neuf. Le chiffre le plus important du village, presque un chiffre culte. Neuf Dieux et neuf Déesses… Les Elues étaient Désignées tous les neuf ans… Prise d’une inspiration soudaine, elle observa ses camarades. Elles étaient neuf. Elle regarda de nouveau le couple, prêtant une oreille distraite aux paroles.
- … Vous partirez dans neuf jours, date de l’équinoxe d’automne, chargées de réaliser la tâche que je viens de vous confier. N’oubliez pas ce que je vous ais dit : vous représentez votre peuple. Soyez respectueux à l’égard de tous les elfes que vous rencontrerez.
L’Epouse, la Grande Elue, venait de finir son discours.
Oups ! Je viens de tout manquer… J’espère que Madelwë a mémorisé le plus important…
Alors qu’elle s’apprêtait à lui demander, le Patriarche pris la parole :
- N’emportez avec vous que le minimum. Les jeunes elfes avec qui vous vous lierez n’apprécient pas forcément les jeunes elfes trop précieuses. Apportez tout de même votre dot, quelques objets de valeur, si vous en possédez. Votre futur mari ne vous en voudra pas de l’avoir dépensé à la réalisation de votre devoir, surtout si celle-ci peut vous faire rentrer plus rapidement…
Elwë fit la moue en voyant le large sourire se dessiner sur les lèvres de son amie, à l’évocation de la dot qu’elles devaient emporter. Ce n’était pas vraiment un sujet de discorde entre elles, plutôt un tabou, un pacte tacitement scellé, de ne jamais, sinon le moins possible, évoquer cette différence, le fait que, clairement, l’une était riche, l’autre pauvre. Il était certain que ce n’était pas exactement la même chose, qu’habiter l’une des plus luxueuses habitations du village, ou vivre dans une simple maisonnette dont les teintes oranges et ocres n’avaient pas été refaites depuis ce que l’on pouvait appeler une éternité. Cela modifiait grandement la vision que chacune des deux elfes pouvaient avoir avec les choses plus ou moins précieuses. Elwë, pour se défendre intérieurement, opposait, presque systématiquement à cette différence, l‘espèce de don qu’elle possédait et dont elle était fière.
Oui, je n’ai pas de dot… Même pas un collier orné d’une jolie pierre… Mais qu’est-ce que la valeur d’un bijou à côté de l’amitié d’un écureuil ?…J’espère que cette capacité sera transmise à l’enfant…
Tandis qu’elle rêvassait, l’Epoux avait continué. Il haussa légèrement le ton pour souligner son propos, attirant l’attention d’Elwë.
- … à quiconque, même s’il vous inspire confiance. Vous venez d’être initiée à ce qui nous différentie tant des autres peuples, et qui fait que nous ne pouvons entretenir des liens ouverts avec l’extérieur ; ce que nous nommons la Grande Différence. N’oubliez pas mes dernières paroles.
Et il se tut.
Oh ! …Je viens de manquer le plus intéressant… La Grande Différence… Même Madelwë n’en reviens pas !