Au cœur d’une forêt, sur les rives d’un lac aux couleurs changeantes, éloigné de toute grande route, place ou ville, se trouve depuis une éternité un village où les maisons sont faites de chaume aux nuances ocre. D’une dimension raisonnable, il est habité par un peuple appartenant à la fière race des elfes : les Zeliens.
Leur taille avoisine celle des humains, même s’ils ont une silhouette souvent plus fine et élancée qu’eux. Leurs habits sont de fibres tissés par leurs soins, souvent dans les teintes vertes et brunes, couleurs de la nature dont ils sont issue. On peut cependant parfois les voir revêtir des robes de cérémonie, colorées grâce aux pigments des fleurs, et lorsque ces vêtements sont neuf et viennent d’être confectionnés, ils laissent s’échapper, dans un sillage discret mais néanmoins sensible, un parfum de fleur sauvage. C’est à ce léger trouble olfactif qu’on reconnait les familles aisées, pouvant se fournir régulièrement en habits dont les émanations ne sont pas épuisées. Et, lorsque l’on se promène dans le centre - le quartier riche, proche des magasins - un jour de fête ou même un jour comme les autres, car certaines familles se plaisaient à se vêtir quotidiennement de ces effluves, en fermant les yeux, on peut se croire dans une prairie où poussent toutes sortes de plantes, été comme hiver, le tout se confondant en un arc-en-ciel olfactif, se mouvant au grée des déplacements. Mais dès qu’on s’éloigne du centre et de son agitation, les odeurs retrouvent leur place, et ce sont les senteurs de terre, de cuisine et de plantes médicinales que l’on retrouve.
C’est également à l’écart, coincé entre les dernières maisons éparses, le coin de forêt le plus dense, et les rives du lac les plus escarpées que se trouve ce que l’on appelle le Temple. C’est en réalité un grand Parc, au fond du quel, derrière plusieurs haies savamment taillées, on distingue, sa coupole brillant au soleil lorsque celui-ci est au faîte de sa course, le grand Dôme. Lieu de prière et de mystification, c’est ici que vivent les Elues et leurs familles lorsqu’elles on atteint un certain degré d’érudition. Ces élues sont choisies à l’aube de leurs 54 ans, et passeront leur vie à vénérer les Dieux Fondateurs, Zelwë et Zelyus, ainsi que les dix-huit autres Dieux Engendrés. Car il faut savoir que le peuple Zelien vénérait un tout autre Panthéon que celui habituellement honoré sur Yria. Volontairement ou non, Khaor et ses rêves avaient été oubliés.
Le village vivait en autarcie. Il y avait un nombre suffisant de chasseurs et d’elfes cultivateurs, de marchant de poteries, tissus et denrées alimentaires, d’elfes se vouant à rendre des services tels les messagers ou ceux réglant les litiges, que l’économie du village n’avait pas besoin d’apports extérieurs. Il subsistait cependant un unique problème que ne pouvait résoudre toute la bonne volonté de la population : à force de vivre isolés, de ne se marier et reproduire qu’entre eux, il se développait au sein des villageois des maladies rares et donc que l’on ne savait guérir. Il n’y avait que deux solutions possible au problème. Soit faire venir des elfes de l’extérieur, chose inconcevable à cause des implications que cela aurait au niveau de la croyance de la population (car une minorité d’initiés étaient au courant de ce qui était nommé La Grande Différence, perçue par les autres comme un savoir inestimable), mais aussi des conséquences que cela pourrait avoir sur l’économie et le bon fonctionnement du village (et c’était cet argument qui était mis en avant devant les curieux : on leur prédisait le vol de leurs activités à cause de riches habitants de villes éloignées venus racheter leurs terres). La deuxième solution était d’envoyer tous les neuf ans un groupe de jeunes elfes, que l’on nommait Elues, à l’extérieur. Elles étaient conduites par une escorte jusqu’à un village elfique, où elles devaient séduire et s’accoupler avec un jeune et bel elfe. Elles ne pouvaient rentrer qu’une fois cette mission accomplie, où, après une cérémonie en l’honneur d’un Dieu (tout dépendait de la datte de retour le l’Elue, car elles rentraient seules), elles choisissaient un mari parmi les zeliens. Le jeune elfe à naître ne devait jamais connaître son véritable père. La famille des Elues faisait alors partie du groupe des Initiés, et, suite à de nombreuses recherches, de savants rites difficilement élaborés, ils pouvaient entrer en contact, si ce n’est pas avec les Dieux eux-mêmes, du moins avec leurs messagers.
Si le destin n’en avait pas décidé autrement, c’est de cette Elite qu’aurait du faire partie Elwë, et avec elle Telmakyus, ce jeune elfe aux cheveux foncés et courts qui la regardait avec des yeux si doux quand ils se promenaient tous deux le soir au bord du lac, seulement éclairés par le reflet de la lune. Si elle était choisie, les parents de Telmakyus, de vieux elfes arrogants et conservateurs à ses yeux, voudraient bien qu’ils se marient. Autrement, il n’y avait que peu de chance que cette union puisse avoir lieu, à moins qu’elle ne soit clandestine. Les parents de Telma étaient en effet propriétaires de deux échoppes où l’on vendait tout ce qui pouvait être utile à une maison elfique. Ils s’opposaient par conséquent à une union entre leur fils et une simple Zelienne, fille de cultivateurs, habitant une maison isolée, entre le lac et la forêt. Mais si faire partie de l’Elite pouvait contenter ses parents, elle n’était pas certaine que Telma accepte de l’épouser une fois qu’elle serait revenue, portant en elle le fruit d’un autre elfe. Elle ne savait pas elle-même si à sa place elle aurait accepté. Il était tellement différent de tous ces elfes regardant avec envie les jeunes Elues entrer dans le Temple, le matin de l’équinoxe d’automne. Au moins, si elle en faisait partie, elle n’aurait pas de peine à trouver un autre mari, dans l’hypothèse où Telma ne voudrait plus d’elle.
Elwë ne se faisait pas d’illusions quand à sa Désignation. Depuis toujours elfe laissée libre par des parents bien trop occupés, elle ne correspondait pas à l’image qu’elle se faisait généralement des Elues. Sa chevelure rousse perpétuellement libre et désordonnée, elle était une habituée des sentiers de la forêt et osait s’aventurer plus loin que beaucoup de ses camarades, qui avaient toujours quelque devoir ou mission, donné par un parent où un amis à qui on devait respect. Elle passait sa vie dehors, dormant parfois en forêt, dans la nouvelle cabane qu’elle avait confectionné dans la journée avec d’autres, mais qu’elle était presque toujours la seule à pouvoir habiter. Elle ne correspondait pas à ces jeunes elfes à la coiffure compliquée et ordonnée, au port droit, montant fièrement un cheval élancé et laissant derrière elles une effluve délicate et éphémère, qu’elle avait parfois rapidement regardé entrer un matin frais dans le Temple, avant de courir vers la forêt où le lac, où les occupations étaient nombreuses.
Ainsi quelle ne fut pas sa surprise, quand, quelques jours avant la date du départ elle reçu un messager vêtu de bleu, couleur des messages officiels. Il l’avait surprise alors qu’elle se reposait au bord du lac, dans une petite crique verdoyante, qu’elle pensait connue d’elle seule.
Décidément… On n’est à l’abri nulle part. Je me demande bien comment ils font…
Et malgré l’air de contrariété qu’elle ne chercha pas à cacher, elle ouvrit, devant le messager qui la regardait un sourire ironique en coins, le cachet bleu marine refermant le manuscrit, bleu lui aussi, mais d’une teinte se rapprochant de celle du ciel certains matins de printemps. N’attendant pas qu’elle eut fini et ayant accompli sa mission, le messager s’éclipsa discrètement, laissant dans son sillage une odeur de myosotis. La jeune elfe lut quelle était convoqué dans l’instant au Temple et qu’une absence à cette convocation entrainerait de graves conséquences irrémédiables pour elle et sa famille.
Evidemment… Il faut que je me dépêche, j’imagine que je n’ai pas été facile à trouver. En tout cas j’espère…
Elle se précipita donc vers le Temple longeant le lac, car sa destination se trouvait presque sur la rive éloignée, tout en souriant à la supposition du travail que le messager avait du fournir découvrir sa cachette, bien que celle-ci n’en soit plus vraiment une dorénavant.