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Sujets concernés par ce texte : Science Fiction
Type de document : Essai

     
  - C'est incroyable ! s'exclama Milton.
- Je ne te le fais pas dire.
- Non, je veux dire que je ne peux pas vous croire, précisa le jeune homme.
- Tu as tort, je peux prouver ce que je viens de te raconter.

Joss marqua une pause et le fixa avec intensité. A cet instant Milton s'aperçut que le mercenaire ressemblait étonnamment à son propre père. Bien sûr les traits étaient plus marqués et le visage plus carré, mais cela en était tout de même frappant. Il trouva la coïncidence étrange et décalée.

- Je vais rendre sa couleur à cette statuette, déclara Joss.
- Avec une bombe de peinture fluo ? ironisa Milton. Tout a déjà été essayé : on ne peut pas modifier sa structure, que ce soit avec une marteau-piqueur, de l'acide ou une lampe au plasma !

Milton se remettait au travail lorsqu'il entendit un bruit mat suivit d'un léger sifflement. Il eut juste le temps de voir Joss porter la main à son flan gauche et plonger sur le coté. L'armée avait probablement réussit à localiser le cambrioleur et utilisait un fusil à projectile UA, doté d'un détecteur infrarouge, pour traverser les murs de la pièce ! Il regarda Randall ramper dans sa direction. Milton hésita, il avait l'opportunité de le neutraliser, un bon coup sur la tête ferait l'affaire. Mais en le regardant sa détermination s'évanouit : il y avait une telle ressemblance avec son père ! De plus il valait mieux ne pas bouger, la statuette grâce à sa mystérieuse composition lui offrait une protection contre le tireur. Il ne tenait pas à vérifier si l'armée était au courant de sa qualité d'otage !

C'est alors que se produisit un curieux phénomène : l'air de la pièce se mit à scintiller. Randall qui était arrivé auprès du jeune homme se saisit du projecteur-tachyon et l'activa.

- Qu'est ce qui se passe ? demanda Milton.
- C'est le projecteur-tachyon, chuchota Joss, je l'ai réglé en grand angle pour brouiller leur détecteur.

Milton n'avait jamais entendu parler de tachyon et il s'en foutait. Ce qui lui importait, c'était de comprendre d'où provenait ce phénomène ; il n'avait jamais rien vu de tel et commençait à paniquer.

- Les tachyons sont des particules qui voyagent uniquement au-dessus de la vitesse de la lumière et qui par conséquent remontent le temps, précisa Randall. C'est normal que nous les ayons perçus avant que j'active le projecteur. Le rapport de cause à effet est inversé !

Milton essaya de se concentrer : ainsi les tachyons étaient apparus avant que Randall actionne l'interrupteur !!!

- Je l'ai amené pour la statuette, continua Joss, je ne pensais pas qu'il pourrait nous sauver la vie ! Par contre je n'ai aucune idée de l'effet que cela peut avoir sur nous. Il fit un clin d'œil à Milton.
- A l'origine, ces appareils étaient utilisés pour communiquer dans l'espace. Les ondes radios voyagent à 300000 km/s et lors des premiers siècles de l'expansion, les messages mettaient plusieurs années à franchir les grands espaces. Mais on a abandonné le procédé avec la découverte de l'hyper-espace, les réponses avaient une fâcheuse tendance à parvenir avant les questions !
- Je suis perdu, murmura Milton.
- Ça ira mieux tout à l'heure, c'est juste une question de temps !

Joss reprit la torche laser des mains de Milton et continua le découpage. Cela avait quelque chose de féerique : le jet incandescent du laser et ses reflets sur le plexy avec cette myriade de points lumineux provoquaient le même effet qu'un stroboscope, tout semblait aller au ralenti. Milton remarqua que Joss avait laissé son arme au sol ; il hésita à nouveau, puis décida de ne rien faire. Il n'avait jamais tué et espérait n'avoir jamais à le faire.

Il détailla Randall : l'épaule droite de sa combinaison était déchiquetée et du sang suintait de son coté droit. La douleur devait être terrible et pourtant il ne manifestait pas la moindre gêne. Il finissait d'ailleurs l'ouverture que Milton avait pratiquée !
Des étincelles jaillirent alors de la porte d'entrée : les militaires avaient finalement décidé de dessouder les gongs au chalumeau.
Au même moment, Joss, sans se soucier de la chaleur, retira la plaque qu'il avait découpée et regarda Milton. L'excitation se lisait dans ses yeux, c'était un mélange de joie, de douleur, de peur et d'espoir. En fait il n'avait jamais perçu chez un homme une expression aussi complexe… il n'avait lui-même jamais perçu une telle émotion.
Un mot lui vint à l'esprit : empathie. Il se demanda si cela était dû à la ressemblance de Joss avec son père.
Randall souleva la statuette et la posa à côté du piédestal. C'était étrange de voir à quel point la couleur de ses mains, gris-rosé à cause de la lueur qu'émettaient les tachyons, contrastait avec la statuette.

- Comment comptez-vous lui rendre sa couleur ? lui demanda Milton.
- Avec ceci ! Joss brandit le projecteur.

Et comme par magie, au simple énoncé de ses mots, la statuette devint subitement verte. Randall effectua quelques réglages sur les commandes du projecteur et le braqua une dizaine de secondes sur le soldat.
Milton n'arrivait pas encore à admettre que l'avenir pouvait influencer le présent ou le passé, que Joss avait actionné le projecteur après la coloration de la statuette. Il trouvait cela d'un déterminisme déprimant.

- Que ce serait-il passé si vous n'aviez pas utilisé la torche après qu'elle ait retrouvé sa couleur ?
- Evites de te triturer l'esprit avec les paradoxes du temps, tu y laisserais ta santé mentale. Joss commençait à gratter la surface de l'objet avec une petite lime.

Milton s'aperçut que la statuette n'était pas aussi parfaite et uniforme que l'on pouvait le supposer. Il distinguait des aspérités, des éraflures qu'il n'avait jamais remarquées. Apparemment Joss était en train de mettre à jour une petite porte sur la poitrine du soldat. Une fine poussière, de ce qui ressemblait à de l'argile, s'éparpillait parmi le flot de particules environnantes.

- Vous pouvez m'expliquer ce qui s'est passé ? demanda le jeune homme.
- Bien sûr, Randall n'en continua pas moins son travail. Les tachyons ont stabilisé la statuette dans le temps, ils ont rétabli l'équilibre. Les polymorphes avaient développé une technologie de contrôle de l'espace-temps, cet objet en est le plus bel exemple. Le minuscule générateur qu'il abrite lui procure un déplacement alterné mais constant vers le passé et le futur. Ce qui explique que nous ne pouvions recevoir l'intégralité des informations visuelles, la lumière réfléchie par l'objet nous parvenait avec un décalage variable, notre cerveau ne pouvait reconstituer la somme des informations. Le générateur de roulis temporel a détecté le flux de tachyons et interrompu le mouvement.

Milton sentit la nausée le submerger, c'en était trop. Ces explications modifiaient sa façon de percevoir l'univers d'une façon brutale. Il se retourna pour vomir. Lorsqu'il surmonta enfin ses haut-le-cœur, Joss avait ouvert le soldat et plongeait la main droite dans l'argile pour en extraire une petite fiole transparente. Elle contenait un liquide d'un blanc laiteux.

- Du sperme ! annonça Randall en souriant. C'est la mission que l'on m'a confiée : récupérer la semence des polymorphes pour que la race puisse renaître !
- Vous voulez dire qu'un flacon de sperme était caché depuis six siècles dans cette statuette ? s'exclama Milton.
- Tout à fait ! Joss ne souriait plus, il riait aux larmes ! Des dizaines de soldats ont été fabriqués dans ce but. Les polymorphes savaient qu'une de ces statuettes finirait dans un musée, ils connaissaient bien l'humanité et tablaient sur le fait qu'elle ne résisterait pas à la tentation de posséder un tel objet.
- Mais il n'y a plus de polymorphes, cette fiole ne sert à rien.
- Il reste des matrices dans les ruines de Wellington. Les polymorphes n'avaient plus recours à la reproduction naturelle depuis longtemps, ils utilisaient des matrices que les historiens prennent encore pour des sarcophages.
- C'est dingue ! s'exclama le conservateur.

Randall n'en finissait plus de sourire. En ce moment, pensa Milton, il ne ressemble plus à mon père, il fait beaucoup plus jeune. En fait… il me ressemble ! Il regarda attentivement Joss, celui-ci était redevenu sérieux.

- Je crois que tu viens de comprendre Milton.

C'est alors que la porte céda, laissant passer une dizaine de commandos en combinaison de combat.
Joss n'eut même pas le temps de saisir son arme.


*
**


Joss traversa le détecteur de métal et se dirigea vers le comptoir des transports spatiaux. L'hôtesse introduit son passeport dans l'ordinateur et attendit le verdict du central. Le polymorphe ruminait encore la scène de la veille. Le département de xénologie du musée de Terre-Neuve avait été presque totalement détruit lors de l'assaut. La dernière fois qu'il avait assisté à une telle débauche de violence c'était sur Wellington : les forces d'intervention des humains étaient entrées dans le village avec de monstrueux lance-flammes. Joss se souvenait des cris de ses compagnons de couche, tout comme il se souvenait des cris de Milton peu après qu'il eut été touché par une balle incendiaire.

Il n'avait pas voulu sa mort, il ne savait pas en pénétrant dans le département de xénologie qu'il y avait encore quelqu'un. Il regrettait de l'avoir impliqué. Le corps de Milton avait été retrouvé dans les décombres, complètement carbonisé.
Mais son entrée dans le musée avait été mouvementée, il avait tué trois gardes, alors il se doutait bien que tôt ou tard l'armée interviendrait.

C'est pourquoi il avait décidé de copier Milton, d'effectuer sa "polymorphose". Il savait que lorsqu'on le trouverait il aurait une chance sur deux. Alors il s'était approprié progressivement son apparence physique, quelques traits de sa personnalité ainsi que de nombreux souvenirs. Les humains auraient dit qu'il s'agissait de télépathie, les polymorphes parlaient de transfert.
Cependant le conservateur n'était pas tout à fait mort. Joss pouvait visualiser, quand il se concentrait, certaines scènes de sa vie. Son premier jour d'école, ses jeux avec les gamins du quartier universitaire, son seul voyage hors de Terre-neuve, la mort de sa grand-mère… Joss se promit de changer d'apparence le plus tard possible, afin que Milton survive en lui. Après tout il lui devait bien cela !

Il regrettait également d'avoir dû mentir à Milton, car bien sûr, il ne s'appelait pas Joss Randall. Il avait choisi ce nom en consultant les archives historiques de la vieille Terre. Son véritable nom était 90125, les polymorphes s'identifiaient grâce à leur ordre de naissance. L'histoire du cabinet d'avocat était fausse elle aussi, Joss l'avait improvisée au cas ou il aurait pu s'échapper du musée. C'était une manière de brouiller les pistes. En fait il était arrivé sur Terre-Neuve trois ans auparavant à bord d'un vieux vaisseau polymorphe. Le voyage avait duré près de six siècles standards mais Joss n'avait vieilli que de neuf années à cause de l'effet Langevin. La fabrication de la statuette et son odyssée faisaient partie du même plan. La statuette était en quelque sorte une bouteille jetée à la mer et c'est Joss qui avait été chargé de la récupérer. Grâce à son polymorphisme il avait trouvé un travail dans une fonderie de la périphérie, ce qui lui avait permis d'économiser suffisamment pour se payer le laser. Il avait ensuite soigneusement préparé la récupération de la fiole en effectuant un long repérage des lieux.

Joss avait du mal à croire qu'il touchait enfin au but. Ce matin après s'être échappé de l'hôpital dans lequel l'armée l'avait mis en observation, il était allé au domicile de Milton pour voler son passeport et vider son compte en banque. Joss avait quelques économies mais cela n'était pas suffisant pour se payer un billet pour Wellington : un vol à bord d'un vaisseau à saut quantique était hors de prix ! Grâce à l'argent du jeune conservateur il s'épargnait un long voyage clandestin à bord d'un cargo à propulsion classique.

L'hôtesse lui rendit le passeport sans un regard, Joss s'éloigna avec un soupir de soulagement. L'armée lui avait demandé de ne pas quitter la planète afin d'éclaircir certains détails. Il prit place dans un ascenseur bondé et mit la main dans la poche-revolver de son manteau. Il caressa doucement la surface lisse et rassurante de la fiole de sperme. Dans l'encyclopédie des mondes connus, il était fait mention d'une table de sacrifice en jade exposée au muséum d'histoire naturelle de Wellington. Joss savait qu'il s'agissait là d'une des matrices. Il était impatient de donner une nouvelle chance à son peuple mais cela n'était pas aussi simple. Depuis qu'il était entré, il captait les pensées d'un policier qui le filait. Il allait falloir qu'il s'en débarrasse. A cette idée il soupira : tant de violence en perspective.

Il franchit le sas du vaisseau, un rien fatigué. Il fallait qu'il continue à survivre s'il voulait connaître le dénouement de l'histoire.
 
     

 
par 'Raven
le 13/07/2008
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