Joss s'assura qu'il avait semé ses poursuivants d'un coup d'œil par-dessus son épaule et poussa la lourde porte. Il était à présent dans la place, à l'abri, au cœur-même du musée, devant la pièce maîtresse du département de xénologie : la statuette des polymorphes. Les polymorphes avaient été découverts six cents ans auparavant sur Wellington, une petite planète de la constellation de l'Aigle. C'était une race humanoïde d'un haut degré de civilisation qui avait délaissé les sciences et la guerre au profit d'activités uniquement artistiques.
Les musées de Terre-Neuve et de ses colonies abondaient de sculptures, de tableaux et de poèmes polymorphes. Mais cette statuette, posée sur un piédestal de marbre et couverte d'un bloc de plexyflex, avait deux particularités qui faisaient d'elle une pièce unique et donc inestimable. Premièrement, elle représentait d'une manière figurative et extrêmement détaillée, un soldat humain. Ce qui était un peu ironique puisque les polymorphes avaient été exterminés par la force d'intervention de Terre-Neuve. L'artiste extraterrestre avait donc réalisé une parfaite sculpture d'un des bourreaux de son espèce ! Deuxièmement, la statuette était incolore ! Cela ne voulait pas dire qu'elle était transparente, ni qu'il s'agissait d'une nuance quelque peu ambiguë. En l'observant on pouvait décrire sa forme, la façon dont elle était ouvragée, mais on ne pouvait décrire sa couleur ! Les scientifiques disaient que cela était impossible, que si un objet était visible il réfléchissait la lumière dans le spectre connu etc., mais ils avaient été malgré tout incapables de fournir une explication rationnelle.
Joss posa alors son sac et en sortit un laser à haute fréquence nécessaire à l'ouverture du bloc de plexy qui protégeait le soldat. Il avait également emporté un projecteur-tachyon qu'il destinait à un autre usage. Il remarqua au passage que l'intérieur de son sac était imbibé de sang ; une balle de gros calibre lui avait traversé le muscle de l'épaule. Cependant il s'en moquait, il regrettait seulement d'avoir tué les trois militaires qui lui avaient tiré dessus. Pour la première fois depuis son entrée dans la salle, Joss prit le temps de regarder autour de lui.
Il se trouvait dans une des pièces les plus importantes du musée. Ce département de xénologie, littéralement "science de l'étranger", regroupait les grandes pièces des civilisations extraterrestres que l'homme avait rencontrées lors de sa conquête de l'espace. On y trouvait la momie d'un awacs à tête d'aigle de plus de deux mètres qui en son temps avait été un fameux contrebandier avant de devenir à son tour marchandise de contrebande, une reconstitution d'un terrier de cerbères, des chants de guerre des hommes-poissons de la constellation du Cygne gravés sur des tablettes de calcaire, un fusil à poudre appartenant aux pseudo-canidés d'Alpha Aquarii ainsi qu'une trentaine d'œuvres de cultures à jamais disparus. Joss trouvait fascinant et pathétique à la fois l'acharnement que mettaient les hommes à sauvegarder les vestiges de peuples qu'ils avaient eux-mêmes exterminés !
Quel curieux paradoxe !
Mais ce n'était pas une nouveauté. Joss avait étudié l'histoire de l'ancienne Terre ; les génocides avaient également été perpétrés envers des ethnies humaines, et après tout, ceux qui étaient à l'initiative de ces conservatoires, n'étaient pas forcément les instigateurs de ces massacres.
Joss posa le pistolet-mitrailleur qu'il portait en bandoulière, remit un chargeur et prit le laser HF. Il fallait qu'il se mette au travail.
- Merde ! C'est quoi ce flingue ?"
Milton Hugg, un des vingt-huit conservateurs adjoints du musée s'était caché derrière un arbrisseau du décor cerbère ; il était en train de nettoyer le terrier lorsque l'homme était entré. Milton, 29 ans, travaillait au département de xénologie depuis cinq mois afin de payer son internat de biogénie et voilà qu'il se retrouvait dans une situation où l'on allait dérober devant lui la pièce la plus importante de tous les musées de la fédération ! Il se trouvait devant un dilemme : il devait agir sinon il risquait de passer pour un incompétent, voir pour le complice de cet homme !
Le voleur s'était accroupi devant la statuette. Il commençait à programmer sa torche laser et allait procéder au découpage du bloc de plexy. A ses cotés, un ordinateur ADN interceptait les signaux du système d'alarme. Comment prévenir la sécurité ? Il y avait au moins trente mètres jusqu'à la porte et elle se situait dans le champ de vision du cambrioleur ! Cela n'avait cependant pas que des désavantages, puisque de fait, le terrier se trouvait derrière l'intrus. Milton pouvait donc s'approcher le plus silencieusement possible, en priant pour qu'il ne se retourne pas, et lui asséner un coup de… un coup de quoi ? Il regarda autour de lui et aperçut un extincteur, il y en avait un juste derrière le mannequin du chien tricéphale. Milton se mit à quatre pattes, contourna le cerbère et détacha le pulvérisateur de son support. Il se releva doucement puis se retourna.
- Je peux t'aider ? l'homme se tenait devant le terrier, le pistolet-mitrailleur dans la main droite et la torche dans la gauche.
Milton jugea rapidement la situation : il allait mourir !
*
**
Milton ne distinguait pas le visage du cambrioleur mais il voyait très nettement l'arme qu'il tenait : elle était monstrueuse! Il eut pendant un bref instant la vision du terrier Cerbère maculé par son sang. Cependant la rafale attendue ne vint pas.
- Avance-toi, je ne veux pas te tuer.
La voix du cambrioleur était chaude et amicale ; Milton obéit immédiatement comme hypnotisé. - Comment t'appelles-tu ?
- Milton Hugg Monsieur.
- Quelle taille fais-tu ?
- Pardon ?! Milton n'était pas sûr d'avoir bien compris, cela ressemblait à la réplique d'une mauvaise vidéo où le tueur à gages demandait à la victime de creuser sa propre tombe !
- Je te demande ta taille. Il usait toujours du même ton, ferme mais amical.
- 1 mètre 82, déglutit Milton.
- Ok Milton, je m'appelle Joss Randall et j'ai été engagé pour voler la statuette que tu vois là-bas. Il le salua poliment d'un geste de la tête.
Milton lui rendit son salut, il trouvait la scène totalement surréaliste !
- Vous n'avez pas le droit de prendre la statuette, balbutia Milton. C'était stupide de dire cela, il s'en rendait compte, mais c'était la seule chose qui lui était venue à l'esprit. - Je sais mon garçon, chuchota Joss, mais je suis allé beaucoup trop loin pour faire demi-tour. J'ai dû tuer trois hommes pour arriver jusqu'ici, tu comprends ?
Milton comprenait très bien. Randall n'avait rien à perdre : un de plus ou un de moins.
- Comme je ne veux pas te tuer mais que j'ai une confiance modérée en toi, vu que tu voulais me fracasser le crâne.
Joss montrait l'extincteur que le jeune homme s'empressa de lâcher.
- Tu vas découper le plexyflex pendant que je te surveille.
Milton obéit et saisit le laser HF que Randall lui tendait. Il s'accroupit devant la statuette, attendant les instructions et ne put s'empêcher comme à chaque fois qu'il la voyait de se poser la question : mais quelle est sa couleur ? C'était un défi permanent à la raison. La colère le gagna. Comment cet homme pouvait-il vouloir priver l'humanité d'une telle œuvre à des fins mercantiles.
- Vous ne pourrez jamais la revendre, dit-il, cette pièce est trop connue !
L'homme le regarda pendant quelques secondes, il semblait évaluer la situation.
- Je n'ai aucune intention de la revendre. En fait je suis venu en récupérer une partie seulement pour le compte des polymorphes.
- Il n'y a plus de polymorphes Monsieur Randall. Une petite voix lui disait de se taire mais sa curiosité prenait le dessus.
- Je le sais pertinemment, mais je suis tout de même mandaté par eux. Joss désigna la statuette avec le canon de son arme.
Milton déverrouilla la sécurité et pressa légèrement la poignée : un faisceau jaune pâle commença à attaquer le plexy.
- Qu'est-ce que vous voulez dire ?
- Tu sais que les polymorphes furent exterminés à cause de leur faculté à prendre forme humaine. C'étaient des humanoïdes qui disposaient d'une deuxième couche musculaire qu'ils modifiaient à volonté.
Milton ne répondit pas il connaissait cette histoire par cœur grâce aux vidéos de son enfance.
- Lorsque les relations diplomatiques s'établirent, continua Joss, une psychose s'empara de la fédération : les humains avaient l'impression de voir des polymorphes partout, dans leurs usines, dans leurs cités, au sein des gouvernements et des grandes compagnies. On forgea peu à peu le mythe du complot polymorphe contre l'humanité.
- Et la guerre éclata, coupa Milton. Le plexy fondait très lentement, la réflexion du rayon incandescent le faisait transpirer. Il en avait assez d'entendre Randall s'improviser professeur d'histoire.
- Non, reprit Joss. Ils furent exterminés par la force d'intervention de Terre-Neuve en quelques semaines et n'opposèrent que peu de résistance ; ils ne savaient plus faire la guerre, ils furent écrasés !
- Quel rapport avec vous ? marmonna Milton,
- Il y a six mois le cabinet Grynspan, le plus ancien et le plus important cabinet d'avocats de Terre-Neuve m'engagea pour accomplir cette mission, continua Joss. Je suis un des mercenaires les plus réputés de la place et ils m'ont proposé une somme rondelette afin d'honorer un contrat passé avec une délégation de polymorphes quinze jours avant le début de leur extermination !
Milton coupa le laser et se retourna vers Randall.
- Le cabinet Grynspan n'a pas six siècles d'existence mais il a hérité de certaines dettes et obligations lors du rachat de cabinets concurrents.