Deux semaines seulement! Quatorze jours infernaux.
Parmi les édifices en ruines de la capitale errent des loqueteux sur leurs fins ou encore des gangs de rue sans âme. Ils ne le savent pas, mais cette recherche de quelques pillages encore à effectuer les mène directement au grand saut vers la mort qui les attend à la prochaine rue. Je suis épuisé de voir mourir les autres sans pouvoir rien y faire. Comment se fait-il que moi et mon compagnon ne soyons pas encore atteints? Je l’ignore.
Depuis le début, nous enterrons les morts… Ou du moins ceux que nous trouvons entiers. Dès le départ, les rats s’y sont mis eux aussi. Les masques que nous avons découverts dans une pharmacie en ruine ne suffisent plus à cacher les odeurs qui se dégagent du charnier continuel qu’est devenue la ville. De plus, la faim a commencé à s’installer elle aussi. Nous mangeons ce que nous pouvons et gardons ce qui peut être conservé afin de tenir le plus longtemps possible. La banque que nous avons trouvée déjà vidée de son contenu est au moins utile sur ce point. Nous pouvons la quitter à la recherche de nourriture sans craindre de nous faire voler celle que nous avons déposée dans les entrailles de son coffre-fort encore utilisable. Curieux, la façon dont les valeurs changent soudainement.
« Monsieur Robert! » s’exclame soudain mon jeune ami en désignant de nouveaux restes humains.
« C’est bon Charles, j’arrive. » Et dans un autre effort de circoncire les risques de maladies dues à la putréfaction avancée des corps, nous enflammons ceux-ci avec l’essence que nous siphonnons des voitures au travers de notre route. L’odeur, omniprésente, n’a de cesse de nous titiller désagréablement les narines.
Une autre journée à parcourir les rues. Je récolte les papiers d’identité afin de garder vivantes la mémoire et les conséquences de la folie des hommes. J’ignore toujours pourquoi je m’évertue à vouloir sauvegarder les reliquats de cette civilisation sur le déclin. Suis-je le seul à me préoccuper de l’avenir? Qu’en est-il d’ailleurs de celle-ci? En reste-t-il quelques choses? Je me pose souvent ces questions. Mon diplôme universitaire en astronomie a été impuissant contre ce qui décime maintenant l’humanité. La seule chose qui demeure à accomplir est d’essayer de sauvegarder ce qui peut l’être et d’en conserver la mémoire pour les générations futures s’il s’en trouve. Heureusement, l’hiver qui s’achève m’a aidé à limiter les dégâts en conservant les corps qui traînent un peu partout.
18 juin
J’ai réussi à récupérer une vieille hélistation à propulsion autonome fonctionnant encore. Quel luxe! Seuls les mieux nantis et les plus riches pouvaient s’en offrir une. Les déplacements de mon équipe de survivants deviennent plus faciles. Quelle dérision! Toute une équipe… Une vielle folle toute décrépie habillée comme au siècle dernier et un jeune enfant que nous avons réussi à apprivoiser après plus de 3 semaines d’approches prudentes, de fuite en avant et de réserve de nourritures volées et gâchées. Heureusement que mon petit Charles sait y faire. Je n’aurais su comment m’y prendre moi qui suis un célibataire endurcit. Résultat? Quatre bouches à nourrir incluant la mienne.
Nous explorons maintenant la cité de façon systématique. Quartier par quartier, maison par maison, nous récupérons tout ce qui peut l’être et qui n’a pas été pillé au premier temps qui a suivi la catastrophe. L’édifice gouvernemental que nous avons réquisitionné est maintenant une véritable forteresse à force de construire des fortifications. Nous avons aussi une armurerie puissamment garnie. Nous avons ce qu’il faut pour voir venir sauf peut-être les personnes qui auraient pu nous aider à nous défendre.
30 septembre
Nous sommes maintenant une dizaine, quatre hommes, six femmes. À part moi et la vielle dame, les autres sont des enfants plus ou moins vieux. Mon petit Charles, qui est l’aîné, aura bientôt quatorze ans selon ces affirmations. Je n’ose pas trop contredire ces certitudes puisque j’ai moi-même perdu un peu la notion du temps et les dates de mon journal sont incertaines. La seule assurance de ma datation est l’année en cours. La trentième d’une ère de paix jamais vue a ce jour… Quelle dérision! Un si bel avenir s’ouvrait à l’humanité. Il n’en reste rien.
Toujours est-il qu’à part le cri de quelques corneilles et le pépiement des passereaux, la municipalité reste silencieuse. Nous ne pourrons survivre à l’hiver qui s’annonce déjà sans avoir à se farcir le nécessaire. Sinon, il nous faudra songer à partir vers le sud.
C’est fou ce que le temps et la température ont changé. Plus aucune pollution ne vient empuantir les odeurs de feuilles qui tapissent les voies publiques. Les pluies sont plus fraîches, les étoiles plus scintillantes et les nuits beaucoup plus silencieuses qu’avant.
18 octobre
Charles est venu me retrouver il y a deux nuits…
« J’ai peur Monsieur Robert, j’ai vu des ombres glisser dans la nuit ». J’ai eu tort de considérer ces peurs comme des cauchemars d’enfants. J’ai payé cher cette négligence, car j’y ai perdu la vielle dame en plus de quatre des plus jeunes. Nous ne sommes maintenant plus que cinq qui fuient devant un ennemi invisible qui ne sort que la nuit pour venir nous harceler. Charles et les trois jeunes filles qui m’accompagnent sont comme des canetons effrayés derrière leur mère. Dans la dernière boutique rencontrée sur notre route, j’ai eu la chance de récupérer une vieille épée. La reproduction d’un sabre japonais des temps anciens dont les origines remonteraient à un pays aujourd’hui disparut. Bien utile pour me rassurer, mais bien dérisoire à l’égard de la froide détermination de nos insaisissables ennemies. Depuis, notre fuite vers le sud me donne l’illusion de faire quelque chose, d’être utile.
18 décembre
La première neige vient de tombée molle et mouillée. Les enfants se sont bien amusés pendant un bref instant. Je vois bien qu’ils sont épuisés, mais ceux-ci avancent sans rechigner. Je crois savoir qu’il devine ce qui pourrait arriver s’ils ne le font pas.
Le fleuve n’est pas loin maintenant, et avec un peu de chance, nous l’aurons atteint à la tombée de la nuit. Ce n’est pas le temps de relâcher notre attention et notre surveillance constante de nos arrières.
Le crépuscule approche alors que nous atteignons les berges du fleuve. De viles carcasses de bateaux échoués parsèment celle-ci de loin en loin. C’est désespérant de constater que le seul obstacle qui nous reste à franchir pour notre sauvegarde soit si large et si peu accueillant lors des tempêtes d’hivers. Il faut pourtant le traverser, car nos ennemis sont maintenant sur nos talons.
Comme le fleuve semble calme, nous risquons la traversée sur un ponton qui traîne dans l’eau en prenant soin de prendre tout ce qu’il faut pour progresser, même lentement. Et c’est ainsi que nous disparaissons tous autant que nous sommes, nous éloignant des contrées qui nous ont vus grandir.
Épilogue
La dizaine de drows qui suivaient les humains à la trace sortirent de leurs cachettes. Il ne valait pas la peine de gaspiller de bonnes flèches pour tuer ceux qui s’enfuyaient. Le chef déclara dans la langue de son peuple qu’un ennemi courageux méritait sa chance, car il était évident pour les elfes noirs qu’il fallait être totalement fou ou encore d’un courage hors du commun pour s’aventurer sur l’élément liquide, et celui-ci leur paraissait si insolite à la surface.
Puis, il lança un ordre aux autres. « Allons! Il nous reste encore des humains à chasser. » S’exclama celui-ci. « Que ceux-ci aillent brûler dans les enfers de notre monde si nous les revoyons sur notre nouveau territoire. Notre Reine sera satisfaite de savoir que son plan de faire sauter cette bombe biogénétique, comme ils l’appelaient, était une idée géniale. »