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Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Type de document : Essai

     
  Inspirer. Expirer. Laisser son essence habiter chaque partie de son corps. Magnifier l'énergie endormie. En tirer la quintessence. Assurer chaque geste...

Assis en tailleur, paupières à demi closes, le vieil homme était une statue de chair hâve que seul le soulèvement régulier de sa poitrine rendait vivante. A son contraire, les flammes des trois braseros qui l'entouraient ne cessaient de rendre mouvante l'ombre sur les pierres ancestrales encadrant la clairière. Elles combattaient courageusement la nuit tombée, qui avait étendu son voile noire par dessus l'éternelle grisaille du faux-jour.

Nul ne savait comment ces massifs monolithes étaient sortis de terre, ou qui les avaient ainsi amené en cette haute et étroite vallée. Ils dominaient les arbres pourtant centenaires qui avaient le premiers colonisés cet endroit, au coeur d'une sauvage île montagneuse, battue par les vents de haute mer. Les premiers habitants de cette contrée encerclée par les flots l'avaient baptisé Eirynn, l'Île Verte. Le vieil homme, lors de ses premières venues en ce lieu, les avait imaginé, ces roches levées, en géants pétrifiés, figés à jamais dans une forme minérale, condamné à souffrir par le temps et les éléments. Leurs tatouages, entrelacs de symboles aux significations oubliées, disparaissaient désormais. Ne restaient que de vagues veinules à peine apparentes, que seul l'oeil exercé savait discerner. Pourtant, ces huit frères à la robe vert-de-gris se dressaient encore fièrement, en cercle parfait, comme un défi aux âges qu'ils avaient vu défiler.

Le vieillard lança un regard aux lunes qui s'élevaient tranquillement dans les cieux. Peu à peu, le soleil leur laissait la place, venant chaque jour un peu moins bercer les hommes de ses rayons. Bientôt, une longue nuit lui succéderait. Cela inquiétait le vieil homme. Il avait certes connu déjà connu cette fuite momentanée de l'astre solaire. Dans son enfance, il disparaissait quelques mois de temps à autre. Mais les intervalles s'étaient rapprochés, et les mois sans soleil étaient devenus des années.

Se pourrait-il qu'il s'efface pour de bon ?

La question éveillait de sombres échos. Durant les longues nuits, le froid et les ténèbres régnaient en maîtres. D'après les maigres heures durant lesquelles se soleil avait tenté de percer la voûte grise, il ne faudrait que quelques mois pour qu'il s'éclipse tout à fait. Pas plus de six...

Après tant d'années, le vieil homme ne portait plus qu'une attention minime aux volutes argentées qui dérivaient ça et là. Elles enserraient la base des gardiens de pierre, s'y écrasant et refluant comme de minces vagues contre une falaise. Ces émanations remuantes se répandaient partout ou presque, n'évitant que les parages du vieillard. Elles semblaient même le craindre, car là où le commun des mortels se serait senti mal à l'aise en leur invisible présence, lui les percevait clairement. Mieux encore, il était capable de les manipuler. Il avait le Don.

Il n'avait jamais su dire si c'était une bénédiction ou une punition d'être né sous cet auspice. D'aussi loin qu'il s'en rappelait, bien que tout ces souvenirs fussent désormais flous et imprécis, comme s'ils n'étaient plus que ceux d'une autre personne aujourd'hui disparue, jamais il n'avait eu la vie d'un banal fils de potier.

Dans les premiers temps, sa famille l'avait cru possédé, habité par quelque créature maligne et cruelle née du Gris Monde. Partout où il allait, il sentait les courants s'amonceler autour de ses chevilles, tels des lambeaux de brume doués d'un semblant de vie. Mais lui seul les voyait. Bientôt, d'étranges évènements troublèrent plus encore sa jeune existence. Il entendait des murmures, des voix, voyait en rêve le Barghest, le chien noir annonceur de mort, dévorant ceux qui le lendemain connaîtraient un sort funeste. Trop jeune, il n'avait pas alors compris ce que ces visions impliquaient pour sa vie future.

Et l'homme au manteau pourpre était venu, un matin. Sans un mot, il avait longuement observé le garçonnet craintif d'alors, maigre et blême. Le vieil homme sentait encore le regard du voyageur, qui avait plongé jusque dans les tréfonds de son être. Il s'était senti mis à nu, comme un livre ouvert. L'étranger avait eu l'air amplement satisfait de ce qu'il avait découvert. Il avait payé une fortune à sa famille si heureuse de se séparer de sa brebis galeuse.

 
     

 
par Knapp
le 19/04/2008
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