Dans la brume qui couvre les champs, les lueurs de l’aube blafarde tardent à percer le rideau opaque des fines gouttelettes d’eau d’un brouillard en suspension. Dans le camp militaire caché par celui-ci, les ombres s’étirent et forment des fantômes mouvants et irréels. Les sentinelles dodelinent doucement de la tête, les yeux lourds d’un sommeil retardé par la garde qui s’étire vers le jour qui musarde à l’horizon.
Soudain, un jeune homme sort d’une tente isolée au centre du campement et extrait de sa cachette une corne creuse et finement ciselée. Celui-ci porte à sa bouche l’instrument musical et module un son profond et impératif appelant le réveil des troupes. La nuit fut calme en cette veille de combat. « Enfin! Un peu d’activité! » Dit-il après plus de six années de lutte parsemée de défaites, de victoires et de consolidations successives. Le campement commence alors un long réveil fastidieux et sans véritable volonté. La troupe est fatiguée et se hâte de préparer le repas du matin, le dernier, sans doute, d’une longue série. La plaine, couverte de tente multicolore, s’anime doucement avant le rendez-vous décisif.
Il y a un an de cela, lors de la dernière conscription, la troupe parlait déjà de victoire prochaine et de la fin d’une guerre qui n’en finissait pas de se prolonger. Tous les indices d’une victoire définitive étaient réunis selon les officiers supérieurs. « Foutaise! » Me disait mon grand-père. « Il ne savent pas de quoi il parle. » Ajoutait-il. Et la veille de mon incorporation en tant que conscrit, ce dernier m’expliqua :
« Il faut revenir en arrière de plus de 25 ans. À l’époque, les terres disputées en ce moment n’appartenaient à personne et il ce fallu de peu pour que cela reste ainsi pendant encore très longtemps. Celles-ci n’étaient que des plaines pauvres pour la culture et où les herbes ne servaient que de pâturage à de rares troupeaux de ruminants. Je me rappelle qu’un elfe vint à passer par ici, bien avant les évènements actuels. Tout le monde l’appelait “Le planteur de chêne” faute de connaître son nom qu’il ne voulait donner sous aucun prétexte. Le jour où il vint par ici fut le début d’une lutte pour les terres qu’il foulerait du pied, car tous disaient de lui qu’un grand secret l’habitait. Or, qui parle de grands secrets, parle souvent de grands trésors. Rien, pourtant, ne laissait présager des évènements qui allaient suivre, car sinon, nous l’aurions tous chassé séance tenante hors de la plaine. Je doute fort que cette action insensée ait pu arrêter l’engrenage de la machine infernale qui le suivait déjà alors. Nous ne le savions pas à l’époque, mais notre condamnation était déjà prononcée par des faits plus anciens encore. J’ai su plus tard que tout avait commencé par des guerres fratricides entre les divers peuples elfe. La folie des êtres est souvent proportionnelle à leur désir de pouvoir et de possession, et c’est cela en fin de compte la source de notre malheur actuel. »
Son discours m’avait impressionné et maintenant qu’il était mort, broyé par la cruauté des trolls qui fuyaient devant les troupes elfes en brûlant tout sur leurs passages, je regrettais sa présence rassurante. « Lorsque cette guerre sera terminée, trouve une belle jeune fille, fonde un foyer et acquiert une terre sur laquelle élever tes enfants », me disait-il lors de mes rares permissions. J’avais maintenant la ferme intention de suivre ce conseil judicieux.
En m’approchant de mon fidèle Krac, celui-ci bat des ailes d’impatience. Il sait que la bataille est proche, car il croasse une longue plainte lugubre ne préludant rien de bon. Du seul oeil qu’il lui reste, il me regarde et secoue sa tête en voulant m’avertir de quelque danger que j’ignore. Je tend le bras afin qu’il vienne à moi, croasse encore avant de venir se percher sur mon épaule et venir me mordillé l’oreille affectueusement. Puis, le voilà qui prend l’air pour aller grappiller quelques nourritures lointaines. Je monte mon cheval déjà harnaché et me hâte d’aller au poste qui m’est attribué.
La brume se lève devant les armées qui m’entourent. Des archers a ma droite et un peu en retrait la cavalerie qui se prépare. La troupe est innombrable. Un amas hétéroclite de nains, d’elfes et d’hommes tous unis devant l’ennemi commun. Un vacarme assourdissant monte soudain de derrière les collines. Un dragon immense émerge peu après des nuages et fonce sur nous à une vitesse vertigineuse. La surprise est totale. À tel point que la troupe se disperse dans la confusion la plus incompréhensible qu’il m’a été donné de voir. Une tranchée de feu est vite créée par le passage du dragon qui tressaille à peine aux chocs des flèches qui ne font que le chatouiller au passage. Les trébuchets que nous ne gardions qu’en cas de siège d’une forteresse sont rapidement mis à contribution. La panique est telle, qu’aucun tir n’est efficace devant le désastre volant qui s’avance. Il faut pourtant faire quelque chose! Je fonce alors, profil bas sur ma monture et appelle les hommes au passage afin qu’il ce rallie a ma bannière. Les plus courageux me suivent dans cette action insensée. J’aperçois alors la solution pour éloigner cette monstruosité volante. La seule faiblesse susceptible de changer le cours de la bataille est de viser son cavalier, mais le chaos est tel sur son passage qu’il est difficile de lancer une action quelconque contre celui-ci.
Je sens alors la présence proche d’un des méandres du fleuve qui nous barre la route. Un coin idéal pour tenter une embuscade. Je m’installe alors près d’un vieux chêne encore vert, me cache parmi les multiples racines qui resurgissent de la terre à cet endroit et près de la rivière, déploie les courageux optimistes qui ont bien voulu me suivre. Je vois de mon poste le dragon changer de cap et foncer sur nous. J’ai bien gardé quelques carreaux d’arbalète, mais je choisis plutôt mon grand arc à double courbure qui ne m’a jamais fait faux bond en pareille circonstance.
Le temps que je prends pour viser est si long que je finis presque par prendre peur lors du passage de cet ennemi redoutable. Je me garde bien de viser le dragon, mes hommes s’en chargent afin de le distraire les quelques instants nécessaires pour bien ajuster mon tir. La flèche pourfend l’air et s’en vas toucher cible en plein cœur du dragonnier. Le contrôle mental que celui-ci maintenait sur sa monture jusqu’à présent est soudain rompu par le choc et la blessure mortelle qui vient d’atteindre l’ennemi. Celui-ci tente bien de maintenir le lien, mais rien n’y fait, car l’on peut voir le dragonnier tomber lourdement de sa monture. La bête rugit soudainement devant la liberté inattendue qu’elle vient de retrouver et s’empresse d’attaquer tout ce qui est à sa portée, et ce, sans discernement aucun, que ce soit un ami ou un ennemi. Le dragon virevolte dans tous les sens avant de revenir sur nous. J’ai juste le temps de m’élancer à l’eau toute proche avant que celui-ci ne lance son feu sur nous. Ce n’est que quelques instants plus tard alors que j’émerge de l’eau que j’aperçois le chêne en feu et le dragon qui s’éloigne avec une liberté retrouvée. J’ordonne à mes hommes d’aller éteindre l’arbre avant que l’incendie ne se propage à la plaine et nous bloque sur notre position.
La bataille fait rage sur l’autre rive et ce n’est que beaucoup plus tard que je peux prendre quelques repos après une dure journée de combats acharnés. Bien que les résultats de cette bataille tardent à venir, les rumeurs vont bon train dans le sens d’une victoire décisive, mais chèrement acquise. Le soir venu, mon commandant me fait venir à sa tente et me récompense de mon courage en m’offrant les terres qui entourent le lieu de mon action héroïque. J’indique à mon commandant que ce lieu s’appellera désormais : « Bascraobh ». Le chêne brûlé par le dragon n’est plus qu’une immense marque indiquant le lieu ou je m’établirais dans un futur proche. C’est ici que mes enfants vont naître et que mon épouse et moi espérons finir nos jours. Mais tout ceci n’est pas pour demain.
En effet, bien des années plus tard, après quelques autres années de batailles et de guerres successives. J’ai fini par m’établir près de l’endroit ou plus jeune j’avais détourné le destin d’une armée entière, juste en tuant un homme sur un dragon. Je me suis bien gardé d’abattre le vieux chêne maintenant tout rabougri et couvert de graffitis laissés par des passants. Il me rappelle ma jeunesse. J’ai bien tenté de ramener un peu de vie dans l’arbre et c’est un peu grâce à cette action que j’ai trouvé mon plus précieux trésor. Au cœur même de la terre, au plus profond d’un entrelacs de racines, gisait un cœur de pierre fendu par le milieu. Je suis allé porter les deux morceaux chez un de mes vieux compagnons ayant repris sont métier de jouailler. Je lui ai demandé un collier pour mon épouse ainsi que quelques bagues pour mes filles en lui laissant ce qui resterait pour son paiement. Il ne reste plus rien du cœur de pierre et j’ai bien fait de ne jamais en parler, car j’ai su par la suite que c’était ce trésor que l’on cherchait à retrouver par-dessus tout.
Maintenant que je suis vieux et que ma vie est presque terminée, je peux me permettre de confier cette histoire à mes mémoires. En espérant sincèrement que des événements semblables ne se reproduiront plus jamais. Mon épouse a rejoint ces ancêtres depuis plus de deux ans maintenant et ce sera bientôt mon tour. Je confie donc ces mémoires à la terre qui m’a vu naître en espérant que celles-ci ne subiront pas trop les outrages du temps. J’ai gardé quelques pierres non montées que mon compagnon n’a pas voulues et que je glisse avec ce parchemin afin que celui ou celle qui lira ces lignes puisse témoigner que le cœur de pierre fait maintenant partie prenante de la légende de ce monde.
J’espère que les Dieux me pardonneront cet outrage à la beauté qu’était cette pierre. Mais il vaut mieux pour ce monde qu’il n’en reste plus rien.