Partout dans les terres civilisés, Nherion Sylmore était un nom synonyme d'héroïsme, celui d'un des meilleurs combattants à avoir jamais endossé l’armure rehaussée d’or des paladins du Saint Empire, les templiers de la Lumière. Il n’avait jamais trouvé d’adversaire à sa mesure. Mieux encore, aucune cicatrice ne marquait son fin visage aristocratique, attestant de son talent incomparable de combattant. Le menton relevé, la mine sévère, il se tenait droit, fier, la pointe de sa longue lame insinuée entre deux dalles à ses pieds. Ses mains gantées de fer doré s’appuyaient sur la garde de la bâtarde, instrument de sa réputation. L’odeur âcre de l’incendie qui gagnait les quartiers inférieurs de la cité l’obligea à plisser le nez. Malgré la pénombre ambiante, les flammes éclairaient le ciel comme en plein jour. Bientôt, la fumée viendrait s’infiltrer partout jusqu’à devenir chape de plomb.
Son régiment était composé de vétérans, des croisés qui avaient connu autant de batailles qu’il y avait de pages dans le Saint Livre. Ils s’étaient déployés en formation resserrée, premier rang posant un genou en terre, lance pointée et bouclier dressé. Le second rang tressait un mur de pavois seulement rompu par les piques maintenues fermes, en attente de l'ennemi. Nherion assurait la cohésion de l’ensemble, à partir du troisième rang jusqu’aux portes.
Ils étaient la dernière défense, l’ultime rempart. Ils se tenaient devant la septième porte, seul accès à travers la septième muraille. Au-delà se trouvait le Sanctuaire, saint des saints parmi les nombreux lieux sacrés de la mégalopole. Le repli n’était pas une option. Ils devaient vaincre ou mourir.
La clameur montait. Lentement, elle emplissait rues et allées. Elle s’insinuait dans les artères abandonnées. Nherion Sylmore dégagea son épée et assura sa prise sur la poignée, faisant jouer ses épaules pour détendre ses muscles. Six portes étaient tombées, il en avait maintenant la certitude. L’ennemi venait à eux.
Les créatures émergèrent du brouillard formé par la fumée. La horde était une vision d’horreur. Difformes, grotesques, les créatures se dissociaient toutes par leur apparence cruelle. Multitudes de membres griffus, de crocs, d'ergots et de gueules, chairs aux couleurs glauques et purpurines, maculées de sang frais, elles progressaient à pas lents, méthodiques. C’était une marée se déversant, précédée par son tumulte discordant. Ce chant désagréable faisait monter le désespoir dans le coeur de ceux qui avaient encore suffisamment de courage pour rester sur la route de cette nuée apocalyptique. Nherion n’en voyait pas de fin, elles sortaient sans discontinuité de la brume, en rang serrés mais désordonnés.
Les premières monstruosités aperçurent enfin l'opposition qui vainement les attendaient. Le pas se mua en course, en charge féroce. A cette distance, et malgré la fumée couvrant les sons, leur concert de grognements et de mugissement était assourdissant.
― Maintenez la ligne ! hurla Nherion, rompant sa fascination morbide.
La horde s’abattit avec fracas. Un court instant, le temps se figea. La première ligne du régiment avait encaissé le choc, les créatures venant s’empaler sur ce véritable mur de boucliers et de lances. Mais il n’y avait rien d’humain dans l’esprit de cette meute chaotique, et la horde, plutôt que de reculer, poussa.
― Maintenez la ligne !
La voix de Nherion s’était élevée une nouvelle fois au dessus de la cacophonie du métal et de cris.
Mais il était déjà trop tard. Les piques se bloquaient dans les chairs, brisaient à l'impact ; les boucliers fléchissaient sous les corps, s'écroulaient sous le poids de la charge. Les seconds et troisièmes rangs tentaient de colmater les brèches, mais jamais les créatures ne faiblissaient. Lorsque l'une tombait, deux prenaient sa place.
Devant Nherion, un paladin, pourtant guerrier émérite, fut proprement éventré par une main griffue aussi large qu’une hache, déchirant mailles et plastron. Le soldat lâcha sa lance en tentant vainement d’empêcher ses entrailles de se déverser sur les dalles déjà rougies de sang. Nherion fit chanter sa lame. D’un arc vif, il prit l’assassin de vitesse, l’ouvrant de la hanche au cœur sans peine aucune. Après un rapide pas en avant, sa jambe libre s'appuya de la semelle le bas-ventre de la créature, l'expulsant. L’arme se libéra en projetant une giclée noirâtre dont quelques gouttes se perdirent sur le visage immaculé de Nherion.
Comme bien souvent, il laissa son instinct prendre possession de ses bras. Sa lame se levait et s’abattait, traçant des arcs sanglants. Son corps dansait pour se mettre hors de portée des coups de ses adversaires. Il tranchait des membres, écrasait des trognes du poing ou du pommeau. Nul ne parvenait à le toucher, mais jamais l’adversaire ne cessait de le harceler. Bientôt, ses rares moments de répit lui soufflèrent la terrible vérité : son régiment était submergé. Dépassés en nombre, acculés, ses frères d’armes menaçaient de rompre.
— Pour l’Unique ! Pour la Lumière ! rugit-il, redoublant de violence.
Il évita de justesse un fer de lance tenu d’une main maladroite qui visait sa tête nue. Profitant de l’élan de son adversaire, il se glissa dans sa garde. Son poing gauche s’enfonça dans l’estomac de la créature à la face ravagée. Stoppée net, souffle coupé, elle ne put éviter qu’il enchaîne d’un uppercut au menton qui ouvrit le chemin à l’épée. Empalé jusqu’à la garde, l’adversaire de Nherion glissa sur un genou. Le guerrier ôta sa lame, pesant du pied sur le poitrail du cadavre.
Autour de lui, ses compagnons se regroupaient en un dernier carré. Le régiment autrefois fier n’était plus que lambeaux, armures dévastées et capes déchiquetées, mais il vendait chèrement sa vie. L’on ne voyait guère plus les dalles de la place d’armes, disparues sous le sang et les cadavres déchirés.
Nherion ne comprit que trop tard pourquoi aucun nouvel adversaire ne se présenta à sa vindicte. Une ombre gigantesque le domina. Une terreur sans nom s’empara de son cœur, l'engonçant dans sa poitrine, restreignant son souffle. Ses muscles endoloris répondirent pourtant à son instinct de combattant. Il parvint pourtant à se retourner pour affronter la mort faite chair.
L’Yrthyarque le dominait complètement. Nherion n’était qu’un chiot face à la monstrueuse stature cuirassée du démon. Son regard croisa celui, vide et sans émotions, du Faucheur. Nherion Sylmore avait affronté des barbares, des sorciers, des Infidèles, et toute une cohorte d’ennemis effrayants, sans jamais éprouver la moindre peur, pas même d'appréhension. Mais devant la noirceur vide de l'âme du démon, il ne parvenait plus à bouger. Sa vessie céda, lui faisant reprendre conscience de son être. Au ralenti, il leva son épée pour se protéger de la lame chitineuse qui fondait sur lui.
Il s’envola.
Les brefs instants durant lesquels il fendit l'air lui parurent une éternité. Il quitta l'ombre de l'Yrthiarque, pour rejoindre celle de l'arche de pierre qui perçait les murailles.
Ses os se rompirent lorsqu’il heurta les battants de bronze de la Septième Porte. Il retomba au sol sans ressentir la moindre douleur. Un étrange goût métallique lui imprégna la bouche. Tout ceci était nouveau pour lui, déconcertant. Lentement, sa vision se parait de ténèbres. Pas assez vite toutefois, pour ne pas voir les portes millénaires voler en éclat au dessus de lui.
Tout était perdu.