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Sujets concernés par ce texte : Science Fiction
Type de document : Essai

     
 

Tidiiiit … Tidiiiit … Tidiiiiit…

Il se redressa en sursaut, et plongea la main sous son pardessus, à la recherche de la crosse de son arme… et ne rencontra que le vide. Encore ce satané rêve… et ces images qui disparaissent aussi vite…

Bonjour, monsieur, annonça une voix servile depuis des émetteurs sonores disposés dans le plafond et le plancher de la pièce. Je suis heureuse de vous savoir si vite éveillé. Il est 7h50. Il fait -3°C au dehors, et les prévisions météorologiques annoncent de nouvelles chutes de neige pour la fin de la mâtinée. Indice de sûreté 4/5. Indice de Pollution : Orange.

Sur l’écran digital implanté dans le mur opposé à sa couche, un visage désincarné de femme au sourire accueillant se matérialisa. De la neige ? Manquait plus que ça…

« Bonjour Anita, soupira-t-il d’une voix pâteuse. »

Il avisa la bouteille de scotch laissée vide sur la table de chevet, reliquat de ses maigres tentatives pour faire cesser ces rêves continuels.

Monsieur, mes capteurs sentent une certaine tension ce matin. Dois-je modifier la composition de votre petit déjeuner ?

« Non… non, non, Anita… Enfin, si… Mets-moi un cachet d’aspirine dans un verre d’eau… »

Il voulu s’arracher aux draps défaits, et sa vision se troubla douloureusement. Il lui sembla qu’une armée de petits soldats s’amusait à prendre son crâne pour une banlieue de Jérusalem…

«  Deux… Anita…

- Oui, monsieur ?

- Mets deux cachets… et… contente-toi du café et du jus d’orange, pas de tartines, merci.

- Très bien, Monsieur. »

Il s’assit au bord du lit, et se pris la tête entre les mains. Ce rêve allait le rendre cinglé… Il ne se souvenait que de détails… mais la sensation résiduelle provoquait sans cesse une accélération de son rythme cardiaque. Mauvaise augure, c’était le cas de le dire… Il attrapa un t-shirt tombé au pied du lit et l’enfila en grognant contre son métabolisme mis à mal par cette gueule de bois carabinée.

« Monsieur devrait peut-être laisser ses vêtements actuels au nettoyage. Je vais préparer un t-shirt propre, ainsi qu’une chemise, un pantalon, des chaussettes et des dessous propres pour Monsieur.

 - Ça ira, Anita… Contente-toi de réussir ton café aujourd’hui.

- Je vais faire de mon mieux, Monsieur.

- C’est ça, ouais… »

Il se dirigea d’abord vers les WC pour soulager sa vessie, puis s’engouffra dans la salle de bain. Un panneau s’ouvrit, et une tablette s’avança pour lui présenter une dose de gel douche et une serviette éponge propre.

« J’ai pensé que Monsieur voudrait prendre une douche. »

Sans chercher à protester, il ôta sa maigre tenue de sommeil et pénétra dans la cabine de douche, et subit en grognant ce rituel pourtant habituellement agréable. Son crâne semblait sur le point d’éclater, et la pluie continuelle qu’il recevait ne faisait rien pour arranger la douleur, tout comme les jets stimulants qui réveillaient ses courbatures. L’odeur lavande de l’eau parfumée et du gel douche manqua préparer un atterrissage sans douceur des restes d’alcools confinés dans son estomac. Il se savonna sans réelle envie, puis appuya sur le bouton permettant de couper l’eau.

«  Anita ? Séchage s’il te plait.

- Tout de suite, Monsieur, répondit une fois de plus l’intelligence artificielle. »

Des jets d’air chaud chassèrent les gouttelettes qui glissaient sur son corps, et avec l’aide d’une serviette brûlante, il eût vite fait d’être sec. Il s’en débarrassa ensuite dans le sas sensé évacuer les vêtements sales ou usagés. Au sol traînait le caleçon reprisé que sa sœur lui avait offert au réveillon de Noël trois ans plus tôt. C’était sentimental, ils ne s’étaient pas revus depuis… Pour de bonnes raisons sans doute… Il se baissa pour le ramasser.

« Ce vêtement est sale, Monsieur. Veuillez le mettre dans le sas avec les autres. Une lessive est prévue dans exactement 17 minutes et 34 secondes.

 - Occupe-toi de tes fesses, Anita, je m’occupe des miennes, répondit-il en enfilant le caleçon. T-shirt, jean, paire de chaussette, chemise, s’il te plait.

- Tout de suite, Monsieur. »

Un second sas, proche du premier sembla vibrer comme le plateau qui se trouvait derrière faisait l’aller-retour entre la penderie et la salle de bain… Il en profita pour afficher le miroir digital en passant sa main devant.

Le reflet que lui renvoya l’objet acheva d’effacer toute trace de sourire sur ses lèvres. Il passa une main dans ses cheveux en essayant de les discipliner, et ne parvint qu’à se rendre compte que son début de calvitie progressait, deux déserts jumeaux se formant de chaque côté de l’avant de son crâne, ne laissant qu’une implantation de plus en plus fragile dans l’axe frontal. Il s’était coupé les cheveux très courts, pour éviter que ce soit encore plus ridicule. Le nez n’avait rien d’aquilin, et conservait la trace d’un duel perdu contre un ballon de basket, trois ans auparavant, tandis qu’un regard bleu délavé s’offrait un maquillage naturel aux marques de mauvais sommeil.

Il attrape machinalement le rasoir laser et l’alluma… Une ombre noire parcourait ses joues creusées par une mauvaise alimentation et un nombre conséquent de repas sautés. Il reposa le rasoir, il n’avait besoin de plaire à personne après tout, et son rendez-vous du jour était loin d’être assez séduisant pour ses goûts. Il pouvait se permettre ce genre de négligence, du moins pour aujourd’hui.

« Vos vêtements, Monsieur, annonça doucement Anita alors que le panneau se relevait, et qu’une tablette avançait un tas proprement plié de tissus synthétiques aseptisés. »

Il s’habilla, le regard dans le vide, et remercia Anita distraitement. Puis, baillant à s’en décrocher la mâchoire et traînant des pieds, il se dirigea vers le séjour. Il manqua se faire percuter par le drone de service, extension fort coûteuse de l’IA domotique, lequel lui avait servi son petit déjeuner sur la table basse. Il s’effondra dans le canapé. Le café était chaud, mais avait un goût plus que douteux… il se força donc autant qu’il pu, avant d’avaler les deux cachés d’aspirine avec le jus d’orange.

« Je rappelle à Monsieur qu’il a indiqué avoir un rendez-vous à 9h30, Quai 11.

 - J’ai pas oublié, Anita, mais merci… Anita ? Télévision, Chaîne LCI.

- Bien sûr, Monsieur. »

Il acheva lentement son jus d’orange fraîchement pressées en s’abreuvant des infos matinales. Après avoir froidement regardé défiler les experts en pollution et radioactivité expliquer les conséquences de l’explosion d’une centrale russe proche de la frontière mongole, subit les dernières images et les rumeurs inhérentes au conflit du Moyen-Orient, duquel les journalistes étaient toujours tenus fermement à l’écart, suite aux dérives de la Guerre de Corée, il finit sur les rapports faisant état de nouveaux puits de pétrole en feu, résultats de la guerre civile qui baigne les états de la Confédération Chrétienne des Amériques. Une bien belle embrouille que tout ça…

Il se demanda à voix basse ce que leur « Nouveau Christ » pensait de tout ça. On le disait caché dans un bunker ultra perfectionné dans les Rocheuses, ou en Alaska, mais personne n’avait eu le courage, ou même la possibilité, de vérifier cette théorie. Toujours est-il que le gamin, âgé de 13 ans, et son ange gardien, le télévangéliste affilié au mouvement religieux Spiritus Sancti, Matt Delawey, animaient hebdomadairement leur émission. C’était toujours le même principe : On montrait le gamin réussir un petit « miracle », ce qui, avec la technologie contemporaine et les moyens de la « Nouvelle Eglise », ne gageait pas de n’être qu’une habile manipulation, et l’on déversait sermons et nouvelles lois aux « Chrétiens libres de ce monde ».

« Les Crétins libres, ouais… marmonna-t-il à voix basse. »

Ils avaient foutu à feu et à sang toutes les Amériques et tant d’autres parties du monde ; les extrémistes, mormons ou hispanos élevés à l’eau bénite, s’élevant contre la mauvaise société américaine et les injustices d’Amérique du sud. Des milices armées firent la chasse aux noirs, aux incroyants, aux musulmans, aux homos, aux crottes de chien dans les rues… Bref, à tout ce qui n’était pas « chrétiennement » correct dans leur petit cortex trop bourrés de sermons et d’hosties… Et lorsque la politique s’effondra, que l’armée se retrancha dans ses bases parce qu’aucun président ne faisait appel à elle, que les généraux eux-mêmes se tiraient la bourre autant que les groupes religieux s’affrontaient à coups d’idéaux, cela donna : Les ECCA, les états de la Confédération Chrétienne des Amériques, avec Delawey à sa tête.

Une belle merde, ouais… Une économie complètement effondrée, et juste assez de ressources pour vivre de prière et de dévouement. Un peuple qui crève la dalle, mais regarde vers le ciel en attendant d’aller becqueter au grand banquet organisé par Dieu le père lui-même. La Californie ravagée par le Big One, et les autres qui voient cela comme le châtiment divin pour les infidèles et les déviants. La grande inquisition de New York, et les massacres qui s’ensuivirent, la guerre civile et les réfugiés qui tentent de se reconstruire dans les ruines de la ville bombardée par l’armée « reconstituée » des ECCA. Salt Lake City, nouveau cœur du monde chrétien, après des attentats aux origines inconnues, survenus à Rome, qui détruisirent le Vatican, et une bonne partie de la cité qui fonda l’Europe... Une belle merde…

Il effaça ses doutes et son dépit du monde actuel en commandant à Anita de changer de canal. Sur la chaîne météo locale, une présentatrice aux lèvres charnue, le visage bercé de mèches de cheveux couleur bleu métallique, annonçait que le plan régional anti-intempérie venait d’être lancé, suite à l’annonce d’importante chutes de neige dans tout le nord de la France et de la Fédération Européenne et aux récents tempêtes ayant touchés les Mers Baltiques, du Nord, la Manche et l’Océan Atlantique.

« Putain… Même ça, ça part en couille. On est qu’en Septembre, bordel… 

- Le 17 exactement, Monsieur, et votre rendez-vous est dans une demi-heure maintenant, Monsieur.

- Ok, ok, Anita… Eteins la télévision, et ouvre le compartiment de stockage B, code vocal Claire. »

Un cliquetis retentis dans l’appartement, et un panneau mural s’ouvrit, révélant un petit espace de rangement.

« Code vocal accepté, Monsieur. »

Il se dit mentalement qu’il faudrait un jour qu’il change le code. Peut-être aimait-il se faire du mal, à prononcer le nom de son ex-femme tous les matins avant de partir bosser.

A l’intérieur du compartiment se trouvait une petite mallette en titane, retenue fermée par un code à reconnaissance digitale. Il appuya son index sur le bouton, et attendit le clac annonciateur de l’ouverture. Soulevant le couvercle, il fit l’inventaire de son petit « trésor » : Un permis de port d’arme officiel de la Fédération Européenne, son fidèle InterceptorFK, une arme de gros calibre de dernière génération, capable de percer des trous de 5 centimètre de diamètre dans une porte en acier polymérisé, tout en étant d’une légèreté fort appréciable, des munitions spéciales, assez utile dans son « job », quelques autres « jouets », et enfin, sa carte de l’agence.

Il vérifia rapidement si le flingue était opérationnel, comme tous les matins, et le chargea. Au cas où, il glissa dans la poche intérieure de son pardessus noir quelques-unes des munitions spéciales fabriquées par l’agence, et plaça l’arme dans un holster de pantalon accroché à l’arrière de son jean, cran de sûreté enclenché.

« Vu comment la journée commence, je crois que j’aurais besoin de ces conneries… »

Et ajoutant le geste à la parole, il s’équipa des divers gadgets de l’agence : analyseur d’empreinte chyméride, ordinateur de poche, réiniateur de mémoire proche – sacré gadget que celui-là, inspiré d’un film du siècle dernier, mais toujours utile en cas de pépin avec des Dormeurs -, et d’autres petits joujoux dont il ne se servait au bas mot jamais.

Enfin, il glissa le port d’arme dans son manteau, et s’apprêta à y glisser la carte de l’agence. Il la tourna et la retourna, en secouant légèrement la tête. Les lettres O et P s’associaient à côté de son nom, de sa photo, de son grade et d’une puce biométrique. Lieutenant Samuel Keller, Interpol. Les lettres avaient leur propre signification, que des profanes n’auraient pris que pour un quelconque sigle de la police européenne.

Anita actionna la sécurité dès qu’il fut sorti de l’appartement, et lui souhaita une bonne journée par le communicateur vocal situé près de la porte. Un message tournait en boucle sur l’écran situé au dessus du bouton d’appel de l’ascenseur : « En maintenance ».

« Encore.. ? Fais chier… »

Il se força donc à descendre les quatre étages le séparant du parking. En bas, un froid griffant l’accueillit. Sa vieille Renault Orion dormait paisiblement, et il s’engouffra dans le véhicule, l’un des premiers modèles à lévitation gravitationnelle de la marque européenne. Le doux ronronnement du moteur précéda l’élévation poussive du véhicule, qui avait derrière lui déjà neuf ans de bons et loyaux services.

La porte du garage s’ouvrit pour libérer un monde de grisaille. Keller actionna le chauffage de l’Orion, même si celui-ci se révélait aléatoire depuis deux ans. De la buée commençait déjà à monter sur les vitres. Il amena le véhicule jusqu’à la sortie, et fut surpris de voir que déjà, une mince couche blanche couvrait le sol. Par chance, l’Orion était équipé d’un système d’amortissement du terrain et d’un GPS perfectionné, il n’aurait donc que peu de crainte à avoir quand à la neige en elle-même, du moins, tant qu’il ne sortirait pas du véhicule.

Les rues du Havre étaient d’un gris affligeant, plus encore qu’à leur habitude. L’architecture massive et spacieuse du plus grand port de transit d’Europe avait de quoi donner le vertige, ou la nausée, suivant les gens… mais l’économie avait fait de cette ville un organe vital de l’Europe. Petite en terme d’habitations, elle s’était essentiellement développée autour de son port, et les projets de développement successif en avait fait une véritable plaque tournante, de commerce légal comme illégal. Cela avait attiré une population plutôt… hétéroclite, et c’est une frange de cette population que Keller était sensé surveiller.

Il appuya sur l’accélérateur et prit la direction du port.

 
     

 
par Knapp
le 28/01/2008
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