OMBRES ET LUMIERE - ACTE PREMIER
Scène I - La place.
Personnages : des gardiens, des révolutionnaires, le prince, l'étranger.
Le rideau s'ouvre. Sur la scène, des débris de bois, de pierre, et quelques barricades enflammées. Pendant quelques instants, la scène reste ainsi, figée. Soudainement, des figurants (une douzaine en tout) sortent de chaque côté et se jettent les uns sur les autres, occupant principalement la partie centrale de la scène. D'un côté, des gardes en uniformes stricts, armés de glaives. De l'autre, des révolutionnaires en haillons, armés de bâtons pour certains, de sabres pour d'autres. Chaque partie semble gagner puis perdre du terrain. Au bout de quelques dizaines de secondes, un personnage en costume princier surgit côté jardin et se jette sur les révolutionnaires, un cimeterre à la main. Il transperce un premier homme, puis un autre, dans une sorte de danse. Soudainement, un étranger, vêtu de noir, la tête cachée par le chaperon d'une cape, bondit du côté cour et commence à faire de même sur les gardes. Parfois, les deux êtres se croisent, leurs lames s'entrechoquent dans quelques passes, avant de retourner à leurs cibles. Finalement, à part l'homme et l'étranger, les autres hommes sont rapidement à terre. Les deux êtres tombent à genoux, à bout de souffle. L'étranger éclate même un petit rire, vite étouffé. Très lentement, semblant revenir à la conscience, chacun tourne les yeux vers l'autre, se regardant durement. Le prince se jette sur l'étranger le premier. L'étranger a à peine le temps de dégainer sa lame et de faire un pas en arrière. Tous deux se retrouvent nez à nez, en plein centre de la scène, chacun la lame sous la gorge de l'autre. Les lumières s'éteignent, les laissant immobiles, illuminés par les flammes. Rideau.
Scène II - La salle du prince.
(Pour cette scène et les deux suivantes, la lumière est uniquement mise sur la salle du prince.)
Personnages : le prince, le valet, l'invité, la princesse.
Le rideau s'ouvre. Le prince est sur son trône, en train de lire une missive. C'est un homme grand, au fort charisme, au visage doux et à la longue chevelure blonde. Autour de lui, tout n'est que luxe. La salle dans laquelle il se trouve ne semble faite que d'or et velours rouges. Derrière les deux trônes placés au fond de la salle, une grande teinture, rouge et or elle aussi, représentant un ours avec bordé juste en dessous l'inscription "Bracato sé damatia vetima".
Le valet : (entrant.) Votre altesse… (Fait une révérence.) Votre invité vient d'arriver au château.
Le prince : (avec un grand sourire.) Hé bien, faites-le entrer, qu'attendez-vous !
Le valet disparaît dans les coulisses. Peu après, entre l'invité. On reconnaît, par la cape et la stature, l'étranger de la scène I. Le prince se lève. L'étranger arrive devant lui, baisse sa capuche, dévoilant des oreilles pointues dépassant de ses cheveux argentés. Il fait une révérence. Le prince le regarde fixement quelques instants, éclate de rire, et lui donne l'accolade.
Le prince : Aelthan, mon vieil ami !
Aelthan : Verdel, bon sang… (Se détache, tenant son interlocuteur par les épaules, le toisant de haut en bas.) Ça, c'est une histoire que je me dois d'entendre. Je te croyais mort avec les autres, te voilà prince ?!
Verdel : (joyeusement.) Nous aurons tout le temps de parler de ça… Alors, quel bon vent t'amène ? (Plus sombre.) En espérant qu'il soit bon…
Aelthan : (un peu gêné.) Bon, je n'irais pas jusque-là… Mais… J'ai quelques ennuis derrière moi, et j'aurais besoin d'un peu de temps au calme, en attendant que la situation se tasse… Quelques jours suffiront… Tu aurais une petite place pour moi ?
Verdel : (le regardant par-dessus, d'un air un peu réprobateur.) J'ai peut-être changé, mais je ne compte pas te laisser à la merci. De toute façon, nous avons du temps à rattraper, je crois.
Aelthan : (lui répondant d'un grand sourire.) Merci… Je te le revaudrais, sincèrement. Alors, raconte-moi comment tu t'es retrouvé ici ?
Verdel : (se rasseyant sur son trône.) Hé bien, pour résumer, je me suis fondu dans la masse… (Écartant une mèche de ses cheveux, le prince montre le haut de ses oreilles à l'invité.)
Aelthan : (frôlant du bout des doigts la zone.) Tu t'es coupé les pointes ?
Verdel : (fièrement.) Dès que je les ai vus arriver. J'ai trouvé des gardes assassinés sur le chemin vers le bosquet aux biches. J'ai pris un uniforme, je l'ai enfilé et j'ai fait de mon mieux pour passer inaperçu. J'ai pu aider quelques-uns de nos frères sur le chemin. Malheureusement… (Son regard se perd dans le vague. Longue pause. Relève les yeux vers son invité.) Je n'avais pas le choix, tu comprends ? Je devais en tuer certains. C'était eux ou moi.
L'invité ne répond rien, le visage grave, mais acquiesce d'un mouvement de tête.
Verdel : Toujours est-il que j'ai gravi les échelons sur les chemins, les autres soldats de mon unité tombant un par un. J'ai eu la chance de danser avec la princesse de ce royaume au bal du retour, et elle m'a trouvé à son goût… Et voilà…
Aelthan : (immédiatement.) Et elle sait que tu es…
Verdel : (le coupant.) Ça ne la dérange pas. Les elfes ne sont pas leurs ennemis, en fait, la plupart d'entre eux les méprisent simplement. Enfin, assez parlé de moi, toi, comment t'en es-tu sorti ?
Aelthan : Oh… Tu sais… (Laisse filer un silence.) Je me suis débrouillé.
Verdel : …tu penses vraiment que je vais te laisser t'en tirer ça aussi facilement ?
Aelthan : (soupire.) Si tu veux les détails, j'ai passé le plus clair de mon temps ces cinquante dernières années à torturer, violer, voler, piller, tuer, dépouiller tous ceux qui croisaient mon chemin… Mais comme tu le dis si bien, je n'avais pas le choix…
Verdel : (nouveau silence, plus gêné encore.) Qu'est-ce que ce temps à fait de nous, n'est-ce pas ?
Une nouvelle fois, l'invité acquiesce simplement. Le prince jette un œil en coin à Aelthan, cette fois avec un peu de méfiance. Il ouvre la bouche pour ajouter quelque chose, mais est interrompu pendant qu'il prend son souffle.
Le valet : (entrant à nouveau, et déclamant.) La princesse Eléonore d'Hejodie !
Le valet sort. Entre une jeune fille d'une grande beauté, aux gestes très gracieux, vers lesquels les deux garçons lancent des regards équivoques.
Scène III - La salle du prince.
Personnages : le prince Verdel, Aelthan, la princesse Eléonore d'Hejodie.
La princesse est une élégante jeune fille, habillée d'une ample robe blanche à liseré rouge, légèrement décotée, à l'air très virginal. Elle semble avoir seize ou dix-sept ans, tout au plus. Elle arrive devant l'invité et fait une révérence, qu'il lui rend immédiatement. Puis elle se dirige vers le prince et entame un langoureux baiser.
Verdel : (s'écartant un peu, faussement gêné.) Voyons, ma mie, devant les invités !
La princesse : (ingénue.) Oh, excusez-moi. (Se tournant vers Aelthan.) Je me laisse parfois un peu emporter par ce que ce garçon fait naître en moi ! (Réalise subitement.) Je ne vous ai pas encore vu ici…
Verdel : Aelthan, je te présente la princesse Eléanore d'Hejodie, ma compagne depuis trois ans maintenant. Ma mie, voici l'ami dont je vous ais parlé, Aelthan.
Eléanore : (jauge l'invité rapidement, puis, au prince, avec un sourire mutin.) Pourquoi m'aviez-vous caché que vous aviez d'aussi charmantes relations ?
Verdel : (levant les sourcils.) Par risque que vous vous envoliez avec ?
Eléanore : (sincèrement outré.) Mon ami ! (Le prince se tasse un peu sur la chaise et fait mine de retourner à ses parchemins. La princesse lui saisit le visage et l'oblige à lui faire face.) Allez-vous bientôt arrêter ce genre de remarques ? Combien de fois devrais-je vous répéter que…
L'invité tousse bruyamment pour rappeler sa présence. La princesse le fusille littéralement du regard puis reprend, de toute sa hauteur, avec assurance et colère.
Eléanore : Combien de fois devrais-je vous répéter que si je vous ai choisi pour gouverner ce royaume et que j'ai encore aujourd'hui conservé ma pureté pour vous, ce n'est sûrement pas pour manigancer avec le premier paysan venu ! (Se tourne vers Aelthan.) Je ne dis pas ça pour vous, monsieur (reviens au visage de son époux pendant que l'invité lève les mains, visiblement un peu dépassé) mais cessez de me mettre au supplice de la sorte !
Verdel : (après un court silence, avec un large sourire.) Soit, mais comment ferais-je pour faire naître cette si charmante lueur enflammée dans vos yeux, cette voix si assurée et autoritaire et ce joli empourprèment de vos joues, mon ange ?
La princesse semble se ratatiner soudainement comme un soufflet, avec un petit gloussement de contentement. Le prince se pare d'un air satisfait et se retourne vers son invité.
Verdel : Je ne peux pas m'en empêcher…
Aelthan : (presque surpris qu'on lui adresse à nouveau la parole.) Je ne t'en blâmerais pas !
Eléanore : (voulant visiblement jouer, collant un petit poing dans les côtes du prince.) Voulez-vous bien cesser de parler comme si je n'étais pas là ?
Verdel : Ah, voilà que vous vous attaquez à un homme sans défense !
Le prince et la princesse commencent à se chamailler comme deux enfants sous le regard circonspect de leur invité. Ils semblent fous l'un de l'autre jusqu'à en oublier le monde autour d'eux. Au bout de quelques instants, une autre toux se fait entendre, bien plus autoritaire celle-là. Le couple cesse de suite et se tourne vers l'entrée. Le valet est là, avec un parchemin, regardant le prince d'un air accusateur. Ce dernier se lève immédiatement, et se lance dans une conversation courte mais intense avec le valet, inaudible mais visiblement houleuse, sous le regard inquiet des deux autres protagonistes. Finalement, il revient vers les trônes, fait une révérence et déclame, l'air préoccupé.
Verdel : Je suis désolé, je suis appelé à l'extérieur quelques instants, je vous reviens vite.
Eléanore : (inquiète.) Que se passe-t-il, mon ami ?
Verdel : (jetant un œil en coin à Aelthan, essayant vainement de prendre l'air de rien.) Rien de très grave, ma mie. Les affaires courantes.
Eléanore : (timidement.) Est-ce encore à cause de ce que mon père a…
Verdel : (criant, soudainement furieux, à l'intention de la princesse.) ELEANORE !
La princesse se met la main sur la bouche puis baisse lentement la tête, semblant sur le point de fondre en larme. Le prince respire comme un bœuf, et se tourne vers Aelthan, sans même prendre la peine de faire comme si quelque chose venait de se passer.
Verdel : C'est une affaire personnelle. Je serais de retour dans une dizaine de minutes tout au plus.
Et il sort de la pièce sans un mot de plus, d'un pas vif, laissant l'invité et la jeune fille seuls.
Scène IV - La salle du prince.
Personnages : Aelthan, la princesse Eléonore d'Hejodie, le prince Verdel.
Après le départ du prince, un silence gêné s'installe. La princesse reste sur son trône, relevant lentement la tête, pendant qu'Aelthan, commençant à marcher un peu autour de la pièce, d'un pas lent, la regarde un peu à la dérobée, détournant les yeux à chaque fois qu'elle les tourne vers lui. Ils continuent ce petit jeu du chat et de la souris une trentaine de secondes avant de la princesse ouvre enfin la bouche, d'un air légèrement agacé mais néanmoins timide.
Eléanore : Voudriez-vous bien cesser, s'il vous plaît ?
Aelthan : (se retournant subitement vers elle.) Pardon ?
Eléanore : Voudriez-vous bien cesser de me regarder avec ce mélange d'appréhension et de désir, avec cet air semblant à la fois dire que vous vous méfiez de moi mais que vous ne seriez pas contre que…
Aelthan : (la coupant, un peu honteux et énervé contre lui-même.) Désolé. C'est une sorte de… Déformation professionnelle.
Eléanore : (plus douce.) Vous ne semblez pas très à l'aise avec la gente féminine… Une mauvaise expérience ?
Aelthan : (a peine sarcastique.) D'habitude, ce sont plutôt les femmes qui ont de mauvaises expériences avec moi…
L'invité à un petit rire, rapidement étouffé par l'absence de réaction de la princesse. Au bout de quelques secondes d'un nouveau silence, cette dernière déclare, tout à trac.
Eléanore : Vous savez, je suis folle amoureuse de votre ami.
L'invité la regarde, interloqué. Elle jette un coup d'œil furtif vers la porte avant de reprendre sur le même ton.
Eléanore : Je l'ai rencontré il y trois ans maintenant. A un bal. Il avait un bel uniforme d'officier, il m'a tout de suite plu. Alors, j'ai demandé à danser avec lui. Il s'est comporté comme un véritable gentleman, avec beaucoup de douceur et d'éducation. Nous avons partagé trois danses ce soir là…
Aelthan : (profite qu'elle reprenne son souffle.) Il m'a parlé de ça…
Eléanore : (continue, n'ayant même pas remarqué, sur un ton de plus en plus épris.) …et le lendemain, il m'a fait porter une longue lettre enflammée, m'avouant ses sentiments, et je lui ai fait répondre immédiatement que je les partageais bien sûr, et nous nous sommes revus peut après…
Aelthan : Princesse…
Eléanore : …nous avons d'abord partagé deux jours à faire du cheval des les bosquets près du château…
Aelthan : Princesse Eléanore ?...
Eléanore : (toujours plus emportée.) …puis une pleine semaine où il m'a fait écouter les morceaux de clavecin qu'il jouait, dont un qu'il disait avoir composé uniquement pour…
Aelthan : Princesse !
L'invité arrive enfin à capter son attention et prends la parole d'un ton apaisant.
Aelthan : Je ne doute pas une seule seconde de vos sentiments envers mon ancien camarade. Il a l'air heureux avec vous et je le connais, il ne s'embarrasserait pas longtemps dans une situation qui lui serait inconfortable. Vous n'avez pas à me prouver quelque chose…
Eléanore : (reprenant avec fougue, après un nouveau coup d'œil à l'encadrement de la porte.) Bien sûr que non ! C'est simplement que comme vous avez assisté à l'une de nos disputes, tout à l'heure, je…
Aelthan : (la coupe une nouvelle fois, lui parlant comme s'il essayait de dompter un cheval sauvage.) Tous les couples se disputent de temps à autres…
Eléanore : …Il a fait tant de choses pour moi et ma famille, vous savez. Il est un grand meneur d'hommes, il a stoppé une révolution à lui tout seul, à fait des choix économiques qui rendent notre province très prospère et a même aidé mon père quand il a t…
La princesse s'interrompt subitement, reprenant la même expression un peu apeurée que plus tôt. Elle jette un regard paniqué sur la porte, puis sur son invité. Ce denier hésite, puis...
Aelthan : Votre père, qui a… ?
Eléanore : (dans les plis de sa robe où sa bouche est fourrée) Oubliez cela…
Aelthan : Princesse… (Se rapproche du trône, un air sérieux sur le visage.) Je vois bien que ce secret vous pèse, et que vous avez besoin de vous ouvrir sur ce sujet… (Prends la main de la jeune fille dans la sienne, et pose l'autre dessus, en la regardant dans les yeux.) N'ayez crainte. Je garderais pour moi et moi seul ce que vous me direz.
Elle semble en proie à un violent conflit intérieur, ouvrant lentement la bouche pour la refermer presque immédiatement à plusieurs reprises. Finalement, après un ultime coup d'œil vers l'entrée, elle déglutit puis commence, très lentement.
Eléanore : Il y a… Quelques mois de ça… Mon père… C'était au moment d'une rencontre avec un roi d'une autre province… Nos deux familles respectives étaient réunies, et il a… C'était un accident… Mais il…
Un bruit de bottes résonne soudain. L'invité lâche subitement la main de la princesse et prend quelques pas de distance. La princesse, elle, essaye tant bien que mal de cacher son trouble en se parant de son air le plus digne. Le prince entre, l'air toujours concerné.
Verdel : Voilà, excusez-moi pour ce… (Il remarque les expressions de ses deux interlocuteurs.) Vous aurais-je interrompu ?
Aelthan : (vivement.) Oh non ! Nous causions simplement de…
Eléanore : (encore plus vivement) …de choses et d'autres…
Le prince, immobile, au milieu de la salle, les fixe d'un air incrédule. Noir, puis rideau.
Scène V - La salle du prince et les deux chambres adjacentes.
(Les deux chambres sont situées chacune sur un côté de la salle du prince. Celle du prince, côté cour, est luxueuse. Son vêtement est suspendu en évidence pour aider à la reconnaître. Côté jardin, celle de l'invité est plus rustique mais agréable. Son vêtement est lui aussi suspendu en évidence. Pour cette scène, une lumière tamisée est mise sur les trois pièces.)
Personnages : Aelthan, la princesse Eléonore d'Hejodie, le prince Verdel.
Le rideau s'ouvre, et un extrait de la symphonie N°5 de Gustav Mahler démarre. Toute la scène est baignée dans une lumière bleutée. Tout semble calme et désert. Dans la chambre du prince, une silhouette se lève dans le lit. Découpé en contre-jour, on devine la silhouette de la princesse, toujours dans son épaisse robe. Elle vérifie que son mari dort bien à poings fermés. Puis, quittant le lit sur la pointe de pieds, elle sort de la chambre, traverse la salle de part en part, et entre dans la chambre de l'invité. La silhouette passe d'un côté à l'autre du lit, puis semble y disparaître. Peu après, la silhouette de l'invité bondit de sa couche. La princesse en ressort à son tour. Ils sont debout, chacun de leur côté, faisant profil au public. Les deux personnages se lancent dans une discussion visiblement très houleuse (mimée) pendant une vingtaine de secondes. L'invité, baissant tête et épaule retourne finalement dans son lit, très lentement. La princesse passe une main sur une épaule, puis l'autre. La robe tombe à ses pieds, dévoilant son profil, toujours en ombre chinoise, entièrement dénudé. Elle entre à nouveau dans le lit. La musique baisse jusqu'à disparaître. Les seuls sons restants étant les soupirs, le frôlement des draps et des peaux, laissant une étrange impression de malaise. Rideau.