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Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Type de document : Conte

     
 
Une lumière d'une blancheur immaculée éclata brusquement en mille étoiles à travers les paupières closes de la jeune femme. Son corps fut parcouru d'un irrépressible tremblement tandis que de petits gémissements s'échappaient -de plus en plus aigus- de sa gorge nouée par l'émotion. Ses mains moites remontèrent lentement le long de la couverture en peau de bison, les poings fermement serrés à en faire blanchir les articulations. Ses yeux étincelèrent soudainement dans l'obscurité pénétrante de la caverne, assombris de désir trop longtemps contenu... En l'espace d'un instant, sa magnifique chevelure, à la manière de son regard, se colora d'un puissant noir de jais, tel l'aile du corbeau. Il fallait qu'elle aille jusqu'au bout cette fois-ci, où elle ne saurait jamais la vérité.

-Tu en es certaine...? Fit une voix traînante au-dessus d'elle.

Arlanda poussa une sorte de grognement tandis que l'expression de son visage se faisait lointaine. 
Ses cils noirs et fournis vinrent lentement ombrager ses pommettes rosies par l'effort et sa respiration se fit soudain plus saccadée.

Une brume épaisse obscurcit son esprit, l’étouffant, la contraignant durement. D’un geste de la main elle essaya vainement de la repousser.  Mais l’air vicié lui semblait de plus en plus pressant. Ses yeux roulèrent dans leur orbite, un violent sursaut la secoua. La brume était toujours là, s’accentuant toujours plus… Soudainement, elle se dissipa, ne laissant derrière elle qu’un vaste torrent de larmes.

La pluie martelait le visage de la jeune femme, se mêlant au sel de son chagrin, ruisselant sur sa peau nue. Le ciel se déchirait en tonnant et de terribles orages grondaient sous les vastes et menaçants nuages qui dissimulaient la pleine lune. Le vent sifflait sinistrement et Arlanda se surprit à frissonner.

Non pas qu’elle fut sensible aux rafales glaciales qui transperçaient son corps de mille escarmouches, en cet instant, elle ne ressentait plus rien. Seul comptait cette faible lueur, là-devant, à demi-dissimulé par le large tronc d’un Quercus suber Lamk.  Attirée comme un papillon à la flamme vacillante d’une bougie, elle s’avança presque malgré elle. Ses pas ne tardèrent pas à la mener à une petite clairière que d’immenses arbres semblaient abriter sous le couvert de leurs branches innombrables. L’odeur du bois trempée se mêlait à celle des fleurs exotiques, embaumant l’air de senteurs suaves. La jeune femme fronça les sourcils en humant  l’étrange parfum que lui rejetait le vent. Un muscle tressauta alors violement sur sa mâchoire. Ses pupilles se dilatèrent affreusement. 
Cet odeur piquante qu’elle ressentait jusqu’au plus profond de son être, cette odeur au goût de fer qui se mêlait aux plantes environnantes, c’était…

Du sang » songea-t-elle.

Se redressant de toute sa taille, Arlanda pointa le menton vers le ciel au moment où un rayon de pleine lune réussissait à percer les profondeurs de la nuit. Son corps se mit à vibrer avec frénésie, ne faisant plus qu’un avec les éléments qui continuaient à se déchaînaient avec toujours plus de véhémence.

Soudain, il y eut comme un brusque éclair. Un éclat de lumière éblouissant s’interposa à sa vue tandis qu’un son strident se faisait entendre, déchirant les ténèbres.

-Cette lueur aveuglante…  Souffla-t-elle d’une voix rauque.

Cette même lueur qu’elle avait perçue peu auparavant, dissimulée entre les larges arbres, alors qu’elle se débattait sous une tempête enragée. Le vaste halo doré s’approchait lentement. Lentement mais sûrement, il venait en sa direction. Le visage impénétrable, la jeune femme restait comme stupéfiée. Ses longs cheveux battaient furieusement l’air, la pluie glissait sur son corps engourdi, mais rien cette fois, ne la déciderait à battre en retraite. Et même si cette pensée l’avait effleuré, elle n’aurait pu faire le moindre geste. Il était trop tard. L’étrange lumière se tenait là, devant elle. Une sorte de bourdonnement tinta à ses oreilles alors que le son suraigu reprenait avec plus de force. Arlanda releva la tête, non sans mal. Une silhouette se dessina peu à peu avec précision à travers le halo d’or et la jeune femme blêmie dangereusement.

-Viens… viens…

Une main d’une blancheur fantasmagorique se détacha de l’étrange apparition.

-Viens… viens… Répéta-t-elle.

-Qui êtes-vous ? Pourquoi est-ce que je peux comprendre cet étrange son ?

La somptueuse femme à la silhouette éthérée, pratiquement identique à la sienne, eut un sourire généreux.  Ses boucles d’or auréolaient un visage angélique que de grands yeux d’un bleu soutenu semblait entièrement manger.

-Viens… viens… Se contenta-t-elle de répondre inlassablement.

Les lèvres tremblantes, Arlanda tendit le bras. Ses doigts effleurèrent, accrochèrent ceux effilés de la saisissante créature. A ce contact, un brusque flot de chaleur coula dans ses veines, se mélangeant à son sang bouillonnant. La tête lui tourna et elle se sentit doucement emporter dans les airs tandis que des images brouillées tourbillonner autour d’elle. La femme la tenait dans ses bras, la berçant tendrement, la rassurant d’un agréable fredonnement guttural.  Elle ferma lentement les yeux.

Lorsqu’elle battit des cils quelques instants plus tard, la jeune femme ne s’inquiéta nullement de trouver son corps changé. Elle avait à nouveaux trente ans, elle était de nouveaux une toute jeune enfant.

Collée à sa mère, agrippant de ses bras minces et fermes la nuque de cette dernière, elle riait aux éclats. Un soleil lumineux brillait dans l’étendue azurée au-dessus d’elles. L’apaisant rugissement d’une cascade au loin, la résonnance de joyeux chants d’oiseaux, tout était calme, si calme… Si agréable… trop peut-être.

L’eau dans laquelle elles se baignaient était délicieusement fraîche et si claire, que la petite fille n’avait aucun besoin d’imaginer les poissons qui lui chatouillaient gentiment la plante des pieds. Elle se laissait aller sur le dos quand un cri horrifié échappa brusquement à sa mère.

Aux aguets, Arlanda releva prestement la tête. Ses narines se gonflèrent tandis qu’elle plissait les yeux, bravant vaillamment le soleil qui l’éblouissait. Mais le paysage était tranquille. Une gerbe d’eau vint alors l’éclabousser. Surprise, elle jeta un regard autour d’elle. Sa mère n’avait pas esquissée un geste, son regard perçant porté sur les hautes montagnes qui se dressaient, majestueuses. Une étincelle d’appréhension brillait dans ses prunelles et la petite elfe frémit. Elle voulut lui demander ce qui se passait mais à ce moment précis, une nouvelle éclaboussure l’atteint en plein visage. D’un revers de main, elle balaya le liquide étrangement poisseux qui faisait froncer son petit nez droit. Soudain interloquée, ses joues perdirent un peu de leur belle couleur. Des gouttes légèrement rosées perlaient de son poignet. Elle porta cette fois-ci son attention sur un rocher à quelques mètres devant elle. La petite retint son souffle. Tournant un regard hagard vers les montagnes, elle s’écria violemment.

-Papa ! Non, papa ! Ils vont les tuer, tous ! Il faut y aller, vite…

En un rien de temps, une main s’abattit sur sa bouche. Sa mère, le visage grave, se pencha sur elle. En rien de temps, elle la souleva dans ses bras et regagna la rive sans jeter un regard en arrière. Serrée contre la poitrine de sa mère, Arlanda tressauta violemment. Le cœur aux battements habituellement si doux, s’était précipité. Il semblait littéralement bondir contre la peau fine, menaçant de la déchirer. Se jetant tête la première dans les sous-bois qui bordaient la rivière pourpre, elle étreignit plus étroitement sa fille tandis qu’un mugissement terrible s’élevait, non loin.

Haletante, elle précipita sa course, trébuchante, mais vaillante, elle s’enfonça plus profondément dans la pénombre des arbres. Combien de temps s’écoula-t-il ? Arlanda n’aurait su le dire. Les cris terribles semblaient se rapprocher de plus en plus tandis que le vent se levait, apportant avec lui, de gros nuages noirs qui couvrirent bientôt tout entier l’écrin sombre tapissé d’un millier d’étoiles étrangement ternes. Un froid terrible s’abattit brusquement sur elles, contraignant leur poitrine à les étouffer. Tandis que sa mère s’arrêtait, la respiration saccadée, la petite Arlanda poussa un gémissement étranglé.


-Maman… il… il y a une drôle d’ombre, là !

-Non…

Chancelant, l’elfe se redressa de toute sa taille et l’instant d’après, reprenait sa course folle, volant littéralement au-dessus du sol à présent givré. De toute la vitesse de ses jambes, elle courait, sans savoir où elle allait, le plus important était de s’enfuir, de s’enfuir le plus loin possible…

Elle savait bien qu’elle n’en avait plus pour très longtemps, mais il fallait mettre Arlanda en sûreté. Elle, leur survivrait. Et elle les vengerait tous, après tout, elle était l’Elue…

Les poursuivants s’approchaient de plus en plus, et bientôt, près d’une centaine d’ombres terrifiantes se glissèrent au-dessus d’elles, poussant des râles à en fendre l’âme. Impuissante, la petite se contentait de se blottir dans les bras crispés, tout contre les muscles bandés à l’extrême. Sa mère était arrivée au bout de ses limites. Bientôt, elles devraient leur faire face. Essuyant les larmes qui inondaient son visage, celles de sa mère, elle lui jeta un coup d’œil. Brusquement, celle-ci poussa un cri perçant. Sans cesser de courir, un sourire soudain aux lèvres, elle inclina la tête et déposa un furtif baiser sur le front de sa fille.

-Je t’aime, murmura-t-elle dans un souffle. Ne l’oubli… sa voix encombrait de sanglots, chevrota. Nous t’aimerons… à jamais…  

-Ma…

 
Une violente secousse l’interrompit brusquement. Comme stupéfiée, sa mère s’était immobilisée. Leurs regards se croisèrent et la petite se sentit soudain submergée par l’angoisse. Elle ne comptait pas se battre, elle… elle allait…

Poussant un cri d’horreur en reconnaissant la main noire aux longs doigts effilés, semblables à des griffes, l’elfe essaya de s’arracher à la terrible étreinte qui lui enserrait douloureusement le poignet. Mais bientôt, une autre main se glissa dans son dos et elle fut presque entièrement maîtrisée. Tandis que ses genoux se dérobaient sous elle, elle fit basculer sa fille de ses bras, l’envoyant rouler au pied d’un arbre gigantesque, étrange avec son tronc en spirale.

Se relevant avec difficulté, Arlanda leva la tête vers les masses sombres qui retenaient sa mère prisonnière au sol et esquissa un geste, mais sa mère l’arrêta dans un hurlement désespéré :

-Va, enfuis-toi, cache toi ! Ne pense pas à moi, va t'en !!

L'enfant allait s'approcher, abandonnant toute raison, quand l’une des choses s’avança.

-Va-t-en !!!!  Lui cria une dernière fois sa mère.

Secouée de sanglots, la petite se détourna de la terrible scène et se mit à fuir aussi vite qu'elle le pouvait. Un sifflement retentit alors dans la tempête, comme un signal d’alarme et, se jetant en avant, elle essaya désespérément de s’abriter sous un amas de branches fracassées qui s'étaient rassemblées au sol. La chose s'approcha, flairant l'air. Les secondes s’écoulèrent lentement pour Arlanda qui, désespérée, retenait sa respiration avec une telle détermination, que ses muscles commençaient à s’engourdirent douloureusement. La respiration rauque s’intensifia… Elle marchait droit sur la cachette improvisée...

Un rugissement menaçant empli l’air tandis que la créature se penchait sur la petite. Dans une insoutenable odeur de chair putréfiée, la main griffue se leva et s’abattit brutalement sur les branches, dans un fracassement assourdissant. Retenant un cri de douleur, Arlanda leva les yeux de sa jambe ensanglantée. A ce moment précis, la lune perça la pénombre, dévoilant sous ses rayons, la terrible chose.

Un corps décharné, et pourtant immense se dressait tout proche. La peau, d’un noir rougeâtre, incrustée entre les os, paraissait dégouliner le long des jambes interminables. Malgré elle, son regard remonta jusqu’à la tête qui reposait sur un cou haut, d’où semblait s’échapper les plaintes, et un cri de terreur s’arracha douloureusement de sa gorge tandis qu’elle se servait de ses bras pour se protéger. Hébétée, Arlanda regarda la tête hideuse du monstre roulait sur le sol dans une éclaboussure de sang noirâtre. Les dents jaunes, aussi longues que des griffes et  aussi acérés qu’un éclat de silex pointées vers elle. Aussitôt, ses yeux fuirent la vision d’horreur du monstre décapité pour se poser sur sa mère. Le sourire qui lui venait aux lèvres se figea instantanément. Un jeune homme à l’air aussi sombre que la forêt se pencha sur elle, son regard pénétrant s’accaparant de celui de la petite. La soulevant brusquement dans les airs, il l’appuya contre sa poitrine, faisant un repars de ces bras. Instinctivement, elle comprit qu’il ne chercherait pas à lui faire le moindre mal et docile, elle se lova contre le corps chaud dont les battements de cœur était si étrangement réconfortant. Bercée par la doucereuse mélopée, elle ne tarda pas à se rasséréner. Se redressant de toute sa taille, il fit un pas en avant mais à ce même moment, trois autres créatures apparurent devant eux. Bien que gauches sur leurs longues jambes, elles étaient extrêmement imposantes. Cachant son visage contre l’épaule de son sauveur, Arlanda s’accrocha désespérément à son cou tandis qu’il dégainait son épée.

La faisant tournoyer puissamment au-dessus de leurs têtes, il se jeta en avant, et comme précédemment, décapita l’une des choses. Les deux autres ennemis ouvrirent grand leur gueule et fendirent sur eux. Se baissant souplement, il réussit à esquiver leur attaque et, avec une vivacité insoupçonnée se retourna en brandissant son arme qui trancha d’un coup net les deux cous épais.

-…ces choses… ce sont des Mortus…? fit-elle d’une voix tremblante.

Le guerrier baissa la tête, plongeant de nouveaux son regard sombre dans celui de la petite. Une expression d’intense ravissement imprégnée dans ses traits.

-Quelle jolie voix…

Plissant les paupières, Arlanda lui décocha un coup d’œil étonné. Lorsque l’homme lui sourit, d’un sourire si merveilleux, si tendre, elle sentit son cœur fondre dans sa poitrine.

Soudain, ils furent projetés dans les airs alors qu’un gémissement de douleur échappait à l’homme. Retombant lourdement sur la terre, ils roulèrent sur une dizaine de mètres. Allongé sur le dos, le guerrier gardait les paupières closes. Un filet de sang d’un rouge profond coulait le long de son front et une large tâche sombre maculait son côté gauche.

Du sang… du sang… du sang…

Un muscle se mit à tressauter sur la mâchoire d’Arlanda. Puis une veine se contracta violemment sur son front, puis une autre et encore une autre… Lorsqu’elle releva la tête vers les ombres qui l’entourait, ses pupilles se dilatèrent brusquement jusqu’à emplirent tout son regard. Les choses émirent des rugissements et de nombreuses ombres apparurent aussitôt, les encerclant. Les mains immondes tendues en avant, ils se jetèrent sur elle. Les dents serrées, la frêle elfe poussa soudain un cri suraigu qui sembla transpercer les ténèbres. A mesure qu’elle entrouvrait les lèvres, le son se faisait de plus en plus déchirant et bientôt, les éclairs se mirent à zébrer le ciel, comme en accord avec l’assourdissante plainte. L’atmosphère sembla se charger d’électricité et la foudre vint brusquement s’abattre sur le sol glacé dans un grondement qui couvrait à peine le hurlement atroce, qui continuait de s’échapper de la gorge d’Arlanda. De toutes parts, les ennemis tombaient, désarticulés. Tout devait disparaître, cette terre, ce ciel, toutes ces vies si insignifiantes…  Rien ne devait subsister, rien… Intensifiant ses efforts, elle déploya davantage sa voix. Les roulements du tonnerre s’accordèrent et bientôt le vent se mit à tourbillonnait avec tant de puissance, que les arbres alentours, dans des craquements sinistres, menacèrent de s’écrouler. Le regard vide, Arlanda observaient les éléments se déchaînaient avec une jubilation peu contenue. Un rictus terrible déformant son visage, balayait par les longs cheveux noirs qui fouettaient l’air autour d’elle. La fin était imminente… Brusquement, elle sentit des mains se refermaient durement sur ses épaules, et tandis qu’on la faisait pivoter, une bouche s’empara de la sienne. Soudain, une douleur sans nom s’insinua jusqu’au tréfonds de son âme. Son corps fut secoué d’irrépressibles tremblements et elle eut  l’impression que son cœur se faisait transpercer par des milliers de lames. Une bouffée d’air brûlant s’insinuait en elle, et brutalement, ses poumons se soulevèrent dans sa poitrine. Arlanda poussa un gémissement rauque et ses muscles se bandèrent à se rompre. Un bruit sourd parvient à ses oreilles. Le son se renouvela, puis s’amplifia, de plus en plus vite, de plus en plus fort.

-Ton cœur recommence à battre… murmura une voix tout contre ses lèvres. C’est bien, voilà, respire…

L’esprit embrumé, la petite rouvrit les paupières et le magnifique bleu azuré empli de nouveau son regard. Sa chevelure d’un puissant noir, comme ensorcelé, battit les airs encore quelques instants puis finit par retomber librement dans son dos tandis que les belles boucles d’or reprenaient forme. Dans un dernier sursaut, elle toussa et un liquide argenté se mit à perler le long de sa mâchoire.

Tombant à genoux, elle releva la tête et eut un haut le cœur en découvrant son œuvre. Des arbres immenses reposaient sur le sol, déracinés, baignant dans des flaques noirâtres d’où s’élevaient des odeurs âcres et pestilentielles. Partout, des cadavres de monstres jonchaient la forêt, toujours illuminés par la tempête. Plus loin, des échos de bataille lui parvenaient, et tournant vivement la tête vers le guerrier qui venait de lui sauver la vie pour la seconde fois, elle poussa un petit cri. De nouveau, il était étendu sur le sol. Le sang teintait de plus en plus abondamment sa tunique, mais cette fois-ci, la vision et la senteur de la poisseuse substance rouge ne la condamnèrent pas. Elle était trop épuisée pour cela, bien trop épuisée… A dire vrai, elle aurait aimé pouvoir faire comme lui, se laisser glisser à terre, fermer les yeux et laisser la vie la quitter peu à peu… Mais ce n’était pas possible, elle était l’Elue.

Rampant jusqu’au guerrier inanimé, elle porta une main tremblante à ses propres lèvres et recueilli une goutte du liquide argenté qui continuait à se déverser hors de son corps par de minces filets. Approchant son index de la bouche de l’homme, elle suspendit brusquement son geste.

-Pardonnez-moi, Makar… je ne peux pas… je n’ai pas le droit de vous faire cela…

Le souffle de plus en plus faible de l’homme devint soudain glacial contre la joue blême de l’elfe. Arlanda tressaillit.

-Il faut que tu continus à vivre… je n’ai pas d’autre choix, pardonne-moi, oh, pardonne-moi, gémit-elle dans un sanglot.

Alors qu’il poussait son dernier soupir, elle appliqua vivement son doigt sur la bouche.

-NUNC EST  BIBENDUM !

C’est maintenant qu’il faut boire !

Une lumière bleutée s’éleva aussitôt de la poitrine de la petite qui, d’une voix forte, se mit à réciter :

-QUI HABET AURES AUDIENDI, AUDIAT !                                             

Que celui qui a des oreilles pour entendre, entende !

-IRA FUROR BREVIS EST IPSO FACTO DULCE ET DECORUM EST PRO PATRIA MORI.

La colère est une courte folie, par le fait même, il est doux et beau de mourir pour la patrie. 

-GLORIA VICTIS, ITA DIIS PLACUIT.

Gloire aux vaincus, ainsi il a plu aux Dieux.

-ET NUNC REGES, INTELLIGIT… ERUDIMINI, QUI JUDICATIS TERRAM.

Et maintenant, vous les grands de ce monde, introduisez-vous, vous qui décidez du sort de ce monde.

La lumière parut vaciller un instant. Puis soudain, s’éparpilla en un million de minuscules étoiles scintillantes.
Comprenant qu’on refusait sa requête avant même qu’elle n’ait pu s’exprimer, Arlanda reprit avec plus de véhémence encore :

- DIGNUS EST INTRARE !

Il est digne d’entrer !

Un ricanement sarcastique monta en écho à travers la forêt balayée par les éléments déchaînés.

- MARTIAN ?

Guerrier ?

La petite sentit le feu lui monter aux joues.

- MAKAR ! ABE IMO PECTORE ! MAKAR !

Celui qui porte l’épée ! Du fond de la poitrine, du cœur, avec sincérité ! Celui qui porte l’épée !

Instantanément, la boule de lumière se reconstitua. Lentement, précautionneusement, un œil se dessina à l’intérieur. Passant un regard circonspect sur la petite, il fixa l’homme étendu à même le sol. Une gerbe d’étincelle bleue jaillit alors jusqu’à la poitrine du guerrier et s’y insinua tandis que l’œil se fermait. Arlanda regarda la lumière se glisser sous la peau, s’attarder au niveau du cœur, puis remonter le long de la gorge jusqu’au front où elle se mit à briller encore plus fortement durant un fugace moment. L’œil se rouvrit brusquement.

-MENS SANA IN CORPORE SANO.

Un esprit saint dans un corps saint.

- Vous savez qui je suis, je le sais bien, murmura-t-elle pour elle-même en voyant de petites rides se formaient au coin de l’étrange paupière baignée de lumière. Vous avez lu dans son esprit quel était notre héritage à tous deux… 

- MAJOR E LONGINQUO REVERENTIA…

L’éloignement augmente le prestige… répliqua la voix.

- IPSO FACTO.

Par le fait même.

- IPSO FACTO… répéta l’elfe en courbant la tête et en ouvrant les bras.

L’œil disparut et alors, la boule de lumière bleutée s’amincît jusqu’à ne plus devenir qu’un mince fil brillant qui s’attacha au cœur de la jeune elfe et de l’autre extrémité, au cœur du guerrier. Une décharge parcourut soudainement leur deux corps joints, et dans un râle terrible, le guerrier rouvrit les yeux. La respiration entrecoupée de sifflements, il tenta de se redresser. Son regard, douloureusement désespéré, accrocha alors celui d’Arlanda qui gardait les mains croisées sur son cœur qui bondissait violemment.

- Je… suis… désolée…

Un homme apparut soudainement d’entre les arbres.

- Théos !

Arlanda eut juste le temps de se jeter de côté tandis que l’éclat d’une lame la frôlait, venant se ficher dans la terre, à l’endroit même où elle se tenait quelques instants auparavant.

Le guerrier voulut parler, dire à son ami de ne pas faire de mal à l’enfant, mais les mots refusaient de dépasser ses lèvres. Avec étonnement, il jeta un regard à Arlanda qui lui répondit par un petit sourire triste.

- Nous nous retrouverons lorsque le moment sera venu… Makar.

- Quelle est cette… Théos ! Que t’a-t-elle fait ? cria l’autre en venant se ficher entre eux. Voyant le visage bouleversé de son ami, sa tunique tâché de son sang, il arracha sa dague encore plantée à ses pieds, et dans un rugissement de colère, la leva au-dessus de la tête de l’elfe. D’un mouvement si rapide qu’il en fut lui-même étonné, le dénommé Théos arrêta le geste de l’homme en retenant dans sa main, la lame acérée. La pointe de l’arme se figea contre le cou de la petite. Lorsque des gouttes pourpres se mirent à perler le long de la fine mâchoire, Théos repoussa brutalement son ami qui s’affala au sol avec un bruit sourd. Puis tendant un doigt vers l’entaille superficiel qui marquait la gorge d’Arlanda, s’aperçut avec horreur que sa propre main, était tâchée de sang, du sang argenté des elfes. Ramassant l’arme qui était tombée, l’enfant la lui remit et l’expression de son compagnon lui pinça douloureusement le cœur. Eberlué, son regard passait de la lame couverte du sang lumineux à sa propre main, couverte du même liquide, à celui, pourpre, qui brillait au cou de l’elfe. Et soudain, il poussa un hurlement déchirant.

Atterré, l’homme, qui s’était relevé, se tenait à présent la tête à pleines mains pour se protéger les oreilles. 

-Je suis désolée, mais il fallait que vous viviez… et vous vivrez…

-Eternellement… poursuivit-il désespéré.

Et soudain, il se laissa de nouveau glisser à terre. Il avait perdu connaissance.

- Quel était ce langage ? Pourquoi parle-il comme vous autres, elfes ? s’enquit l’homme qui s’était rapproché. S’agenouillant près de son ami, il crispa les poings à s’en faire blanchir les jointures.

- Vous l’avez tué ! tonna-t-il  rageusement. Ses yeux lancèrent des éclairs tandis qu’ils se posaient sur la petite. Nous combattions pour vous et VOUS L’AVEZ TUE !

Reculant, Arlanda secoua négativement la tête, la mine défaite.

- VOUS L’AVEZ TUE !

Effrayée, l’elfe se détourna dans un sanglot alors que l’homme dégainait un propulseur de sagaie. Sans un dernier regard en arrière, elle se précipita dans l’obscurité. Les sagaies volaient littéralement dans les airs, se fichant dans les troncs d’arbres qu’elle dépassait. Avec un cri de terreur, elle força l’allure, sachant très bien qu’ainsi, elle perdrait en endurance. Mais le principal était de fuir le plus vite possible et de les semer.  Plus tard peut-être, ils comprendraient. Les cris d’autres hommes se joignirent bientôt à ceux de son poursuivant et butant soudain sur une pierre profondément incrustée dans le sol, Arlanda fut projeté hors du chemin sinueux des arbres. Roulant, elle eut juste le temps d’apercevoir la pente escarpée dans laquelle elle était précipitée, à plusieurs centaines de mètres du sol, et qui la séparerait sûrement à jamais de lui…
 
- MAKAR !

Les muscles durement bandés, Arlanda ouvrit les yeux dans un sursaut. Haletante, elle regarda autour d’elle. La jeune femme mit un long moment à se souvenir où elle se trouvait, mais quand elle sentit sous elle les couvertures humidifiées par sa propre transpiration, elle recouvrit enfin ses esprits. A travers les premiers rayons de l’aube naissante, elle percevait les contours de la voute caverneuse.

- Le temps est venu… Je te fais confiance, maman. Guide-le jusqu'à moi...

Soudain, un bruissement de pas au-dehors la fit se redresser. Une ombre se découpa à contre-jour dans l’entrée, et son cœur manqua un battement.

- Makar…

 
     

 
par Arlika
le 09/12/2007
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