Autant les villageois avaient fait preuve d'un silence presque religieux lors de l'aller, autant ils manifestèrent plutôt bruyamment leur joie lors du retour. Au milieu d'eux, Jezabel paraissait gênée, Gia fatiguée mais vigilante et Ménéas semblait inquiet et nerveux. Seul Rafaël semblait partager l'euphorie des villageois, et il chantait avec eux, tout en jonglant. Mais quiconque ayant observé le jongleur avec un peu d'attention se serait rendu compte qu'il faisait preuve d'une grande vigilance.
« Que se passe-t-il ? Demanda subitement Jezabel.
- Que veux tu dire ? Lui retourna Ménéas.
- Toi et Gia, développa Jezabel, vous avez l'air bizarre.
- C'est la fatigue du combat, tenta Gia.
- A d'autres, riposta Jezabel, vous me cachez quelque chose, et je veux savoir quoi !
- C'est notre travail de nous inquiéter, intervint Rafaël. Nous sommes charger de te protéger, et nous devons toujours anticiper ce qui pourrait se passer. Mais si tu préfères qu'on ne fasse rien. »
Jezabel eut l'air peu convaincu, mais elle décida de ne pas insister. Elle détestait argumenter avec Rafaël.
« Faites, grommela-t-elle, faites. »
Un sourire moqueur se dessina sur les lèvres de Rafaël.
Ils étaient environ à mi-chemin du village lorsque l'air sembla s'épaissir. Tout devint plus obscur, même si Rafaël ne pensait pas que ce fut possible. Les villageois se turent aussitôt, et tout le monde s'arrêta.
« Je n'aime pas ça, siffla Gia.
- On dirait que notre ami à grandes dents a envoyé un rapport avant d'essayer de nous régler notre compte, fit Rafaël.
- Qu'est-ce que vous racontez ? » S'enquit Jezabel.
Mais, avant que l'un des deux put répondre, une vingtaine de créatures apparurent. Elles mesuraient près de deux mètres, étaient bipèdes, avaient une tête de bouc ornée de défenses et une épaisse fourrure brune tirant vers le noir. Toutes portaient un plastron noir frappé d'une unique étoile d'or et des brassards et des jambières de mailles noires. Certains avaient de grandes hallebardes, d'autres des cimeterres à la lame rouge et de grands boucliers en bois, renforcés de cuivre.
« Des Noctules, grommela Ménéas. Les larbins de Nox. »
Au milieu des Noctules, deux autres guerriers apparurent. Le premier était un géant encore plus grand que Ménéas, en armure noire, son casque semblable à un crâne grimaçant, et portant une énorme massue. Le second était plus petit que les Noctules, en fait il faisait à peu près la taille de Rafaël, il portait une longue tunique noire sous un plastron de cuir tout aussi noir, et un masque d'acier sur le visage, et il avait une longue épée à la lame dentelée. Ormagan et Razor, deux des lieutenants de Nox.
« Là, on a un sérieux problème, fit Rafaël.
- On ne panique pas, et on s'organise, dit Ménéas.
- Et on s'organise comment ? S'enquit Gia.
- Toi et Jezabel vous vous occupez des Noctules, répondit le paladin, Rafaël, tu t'occupes du rigolo masqué, je me charge du grand.
- C'est parti, fit Rafaël. »
Il rangea ses balles et bondit à la rencontre de Razor.
« Essaye de motiver le plus de villageois possible, lança Gia à Jezabel avant de se transformer.
- Je vais faire ce que je peux » répondit la sorcière en tirant sa rapière.
Autour d'elle, les villageois semblaient tétanisés, incapables de réagir à la présence des soldats démons de Nox.
« Je te laisse » dit finalement Ménéas en tirant sa longue épée.
Puis il se dirigea vers Ormagan.
Gia parvint à prendre les premiers Noctules de vitesse, et elle en tua deux avant même que les autres ne réagissent. Puis ce fut le chaos. L'attaque de Gia déclencha les hostilités, et les Noctules se ruèrent à l'assaut, la moitié attaquant directement la louve garou, le reste se ruant sur Jezabel et les villageois. La sorcière parvint toutefois à lancer un sort qui sembla rendre confiance aux villageois. Ils levèrent leurs armes, et, bien que pâles et visiblement effrayés, ils avancèrent vers les Noctules.
Ménéas se dressa devant Ormagan, et il se sentit petit. Cela lui était rarement arrivé, mais cela ne le dérangea pas. Il était un paladin, et il avait confiance en ses propres capacités. Il leva bien haut sa lame, et provoqua le géant.
« Viens tâter de ma lame ! » Lança-t-il.
Pour toute réponse, le géant éclata de rire, leva son énorme masse, et l'abattit sur Ménéas. Le paladin para avec son épée et recula à peine sous la puissance du coup, à la grande surprise d'Ormagan.
« Oh, fit le géant, rares sont ceux qui peuvent se vanter d'avoir résister à ma masse !
- Et tu n'es pas au bout de tes surprises ! » Lança Ménéas en levant son épée.
Pourtant, sa lame rebondit sur l'armure noire d'Ormagan, provoquant à nouveau l'hilarité du géant. Il leva à nouveau sa masse, et frappa. Ménéas ne parvint pas à parer, et la masse le frappa, en bout de course, au niveau du torse. Ménéas quitta un instant le sol, et atterrit sur le derrière. Tout en se relevant, il baissa la tête sur son armure, et fut rassuré de voir qu'elle était intacte. Apercevant la même chose, Ormagan ne parvint pas à cacher sa surprise : aucune armure n'avait jamais résisté à sa masse. Enervé, le géant repartit à l'assaut.
Un peu plus loin, Rafaël et Razor s'affrontaient à une vitesse hallucinante. Les deux hommes se tournaient autour, frappant des coups rapides et précis, mais ils ne parvenaient pas à franchir la garde de l'autre. Rafaël semblait s'amuser, Razor s'énervait de plus en plus. A chaque attaque de Razor, le jongleur semblait esquiver au dernier moment, avec un sourire moqueur.
« Je vais t'arracher ce sourire, grogna Razor derrière son masque.
- Je t'attends » se moqua Rafaël.
La lame dentelée siffla à nouveau dans l'air, et Rafaël esquiva à nouveau. Au passage, le jongleur frappa Razor au niveau des côtes. Il y eut un bruit d'os brisés, mais Razor ne montra aucun signe de faiblesse.
« Si on passait aux choses sérieuses, proposa Rafaël.
- Tu es un homme mort » lui promit Razor.
Rafaël sourit, puis passa à l'attaque. En trois coups, il arracha un morceau du masque de Razor, lui cassa une clavicule et deux autres côtes. Razor commençait à manquer de souffle, et à montrer qu'il souffrait de ses blessures. Sur l'échange suivant, Rafaël se contenta d'esquiver, et de frapper quelques Noctules au passage.
« Alors, on fatigue » se moqua Rafaël.
Cette fois, Razor ne répondit pas et chargea à nouveau. Rafaël esquiva, et le frappa au niveau de la cuisse. Il sentit le muscle éclater, et Razor trébucha un instant. Rafaël ne perdit pas une seconde, et il repartit à l'assaut, frappant Razor au niveau de la clavicule qu'il avait déjà cassée. L'os se fissura encore, et cette fois Razor ne put retenir un cri de douleur. Toutefois, il leva sa lame et tenta de frapper Rafaël. Mais, ralenti par ses blessures, il ne fut pas assez rapide, et le jongleur esquiva sans peine, et le frappa encore une fois, au niveau du masque. Razor tituba un peu, mais parvint à rester debout. Rafaël prit quelques secondes pour abattre deux Noctules, puis il esquiva une attaque maladroite de Razor, et le frappa à la gorge. Cette fois, Razor tomba à genoux, la main sur la gorge. Passant derrière lui, Rafaël le frappa dans le bas du dos, faisant jaillir le sang.
Ormagan faisait reculer Ménéas à chaque coup, mais il ne parvenait pas à entamer son armure, ce qui ne cessait de l'énerver. A un point tel, qu'il finit par faucher une paire de Noctules sur un coup sensé pulvériser le paladin. Se calmant un peu, le géant prit le temps d'observer la scène du combat. Les Noctules avaient tué près de la moitié des villageois, mais il n'en restait qu'une demi-douzaine, dont deux furent justement tués par la louve garou, tandis que la sorcière en abattait un autre d'un projectile magique bien placé. En tournant la tête, il vit Razor s'effondrer, le corps brisé en divers endroits et une large tâche de sang dans le dos. La surprise le stoppa un instant, permettant à Ménéas de le frapper. L'épée du paladin arracha même un morceau de sa jambière. Ormagan riposta avec force, projetant Ménéas au sol, puis il chargea Rafaël.
Rafaël allait achever Razor lorsqu'il sentit le sol trembler. Il releva la tête et vit une énorme masse arriver vers lui. Il esquiva sans problème, mais Ormagan n'espérait pas vraiment atteindre le jongleur. Profitant qu'il s'était écarté, le géant ramassa Razor, puis il toucha la pierre noire incrustée dans le brassard de son armure. L'air sembla vibrer autour du géant, puis il disparut. Les Noctules survivants l'imitèrent aussitôt, et même les cadavres disparurent. Il ne restait comme preuve du combat que des tâches de sang et les cadavres des villageois.
« J'ai besoin de repos, siffla Gia. Je me suis trop transformée ces derniers jours, la bête risque de me submerger.
- Si ça arrive, je t'assomme, la rassura Ménéas.
- J'aimerais bien voir ça »fit Rafaël.
Le jongleur avait l'air énervé, ce qui ne lui ressemblait pas.
« Qu'est-ce qui ne va pas ? Lui demanda Jezabel. On a gagné.
- J'étais à deux doigts de le tuer, grommela Rafaël. J'aurais pu le tuer cinq ou six fois, et j'ai fait durer le plaisir.
- C'est pas trop ton genre, pourtant, remarqua Ménéas.
- Je sais, mais celui-ci était un adversaire vraiment intéressant, expliqua Rafaël. J'ai voulu en profiter pour me faire plaisir. Et il m'a échappé.
- Vois le bon côté, suggéra Ménéas, ils pensaient nous écraser, et on leur a mis une raclée. Avant qu'il récupère des blessures que tu lui as infligées, on devrait être un peu plus tranquille.
- Espérons, souffla le jongleur. Ce qui m'énerve le plus, c'est que ma ligne de conduite c'est "frappe vite et fort". Et je ne l'ai pas appliquée.
- Si on bougeait, intervint Jezabel. Tout ce sang, et ces cadavres, ça me file la gerbe.
- Et il faut ramener les corps au village, fit Ménéas.
- Je pense qu'on a un peu de temps devant nous, dit Rafaël. Mais il ne faudra pas rester dans les parages trop longtemps quand même. »
Et, dans un grand silence, les villageois survivants, Ménéas, Gia, Jezabel et Rafaël repartirent vers le village, en transportant les cadavres.
Très loin de là, dans une contrée où régnait une nuit permanente, une haute tour noire dominait une petite ville côtière. Et, au sommet de cette tour, dans une grande pièce circulaire où trônait un bassin de pierre, une grande silhouette qui semblait faite d'ombre sous sa longue cape noire et violette, exprimait sa colère.
« Je ne suis pas content ! » Tonna Nox.
Autour du bassin, Ormagan et Razor, qui s'appuyait sur son épée, regardaient leurs pieds sans oser parler.
« Vingt Noctules, et deux de mes plus puissants lieutenants, reprit Nox. Défaits par de pauvres villageois et quatre guerriers. »
Ormagan et Razor continuèrent de regarder leurs pieds en silence.
« C'est inadmissible ! »
Une jeune femme vêtue de courts habits noirs, ses longs cheveux blancs tressés, et le visage barré par une vilaine cicatrice, osa intervenir.
« Ils ont des circonstances atténuantes, maître, dit elle.
- Essayerais tu de les défendre, Kendra ? Demanda Nox.
- Je dis qu'ils n'étaient peut être pas excellemment préparés.
- Tu penses que tu aurais pu faire mieux, siffla Razor.
- Silence, Razor ! Intervint Nox. Développe ta pensée, Kendra.
- Nous connaissons mal nos ennemis, expliqua Kendra. Qui aurait pu prévoir que l'armure de ce chevalier résisterait à la masse d'Ormagan, et que ce jongleur serait plus rapide que Razor. Cela me trouble, d'ailleurs, ajouta-t-elle en portant la main à sa cicatrice.
- Aurais tu déjà rencontré ce guerrier ? S'enquit le vieil homme qui se tenait dans l'ombre de Nox, au bord du bassin.
- Pas lui, Asképion, mais quelqu'un de semblable, répondit Kendra. Celui qui m'a fait cette marque combattait de la même façon. Mais ça n'était pas lui, il était différent.
- Ils appartiennent peut être à une sorte d'ordre secret, fit le vieil homme d'un air songeur.
- Alors, nous devons trouver cetordre, et exterminer tous ses membres, décida Nox. Quand à vous, la prochaine fois, vous serez préparés, et je n'accepterais aucune excuse.
- Nous serons prêts, assura Ormagan.
- Je l'espère, pour vous » conclut Nox.
Après avoir rapatrié les cadavres, Jezabel et ses compagnons avaient passé une nuit dans le village, ponctuée par un grand festin de remerciement. Dès le lendemain matin, ils repartirent à travers les bois, dans un silence uniquement perturbé par le bruit des pas du cheval mécanique. Dans la charrette, Gia dormait, Rafaël jonglait, Jezabel étudiait son carnet et Jaad'Nur écrivait sa version personnelle de leur aventure.
Nous partîmes du village comme des héros, pourtant l'ambiance dans notre petit groupe était plutôt lourde. Plus que jamais, nous savions que Nox et ses agents nous traquaient, et même si nous avions remporté une belle victoire, nous savions tous qu'ils reviendraient. Nous avançâmes dans la forêt, plongés dans une obscurité constante, nous dirigeant vaguement vers l'ouest, et les Monts d'Acier...