La charrette avançait tranquillement entre les arbres, après avoir quitté la route. Ménéas suivait les indications de Joséfia, qui s'extasiait devant le cheval mécanique. A l'arrière, Jaad'Nur écrivait, Rafaël jonglait et Jezabel parcourait son petit carnet. Gia marchait à côté de la charrette, toujours aux aguets.
- Tu révises, fit Rafaël à l'attention de Jezabel.
Le jeune femme repéra la note sarcastique dans le ton du jongleur.
- As tu une idée du savoir contenu dans ce carnet ? Dit elle en arrêtant sa lecture.
- Est-ce vraiment une question ?
- Non, admit Jezabel. Ce n'est pas une liste de sorts, mais une liste de possibilités. C'est au sorcier d'imaginer les sorts, d'adapter sa maîtrise des énergies magiques à la situation. C'est cette capacité à inventer qui différencie les sorciers. La créativité est une chose importante pour les sorciers. Rafaël s'arrêta de jongler et se rapprocha de Jezabel.
- Le talent aussi, dit il. Pour prétendre être sorcier, il faut avoir un don. Et pour intégrer l'école des Iles de Khaa, il faut avoir plus qu'un simple don.
- Je suis née avec du pouvoir, c'est vrai, admit Jezabel.
- Du pouvoir ! La coupa Rafaël. Tu possèdes plus de pouvoir que l'ensemble des sorciers de ces onze derniers siècles !
- Et je suis incapable d'en mobiliser ne serait-ce que dix pour-cent !
- Ca viendra, la rassura Rafaël, tu progresses chaque jour.
- En attendant, nous devons fuir.
- Nous ne fuyons pas, rectifia Rafaël, nous cherchons la Pierre du Kila.
- Qui doit me permettre de vaincre Nox, je sais. Toriban m'a assez saoûlé avec cette histoire. Sauf que personne ne sait où elle se trouve cette fichu pierre.
- Ni même si elle existe, fit Rafaël. En fait, je ne pense pas que la pierre est une grande importance en elle même, c'est le chemin que tu vas parcourir, que nous allons parcourir, pour la trouver qui est vraiment important.
- Tu crois ? Interrogea Jezabel.
Rafaël prit le temps de réfléchir.
- Je ne sais pas, dit il finalement. Mais j'ai beaucoup voyagé et je peux dire que les voyages sont toujours intéressants.
- Pourquoi m'accompagnez vous ? Demanda subitement Jezabel. Toi, Gia et Ménéas ?
- Parce que Toriban nous l'a demandé. Parce que tu possèdes un pouvoir immense en toi et que tu es l'espoir de vaincre Nox, et de le bannir pour toujours des Neuf Mondes.
- Je suis jeune, mais pas idiote, Rafaël. Tu n'as aucun intérêt à m'accompagner dans ce voyage.
- J'ai beaucoup d'intérêts à t'accompagner, réfuta Rafaël, et la plupart ne te regarde pas. Je pourrais te dire simplement que j'avais une dette envers Toriban, mais tu me demanderais alors ...
- ... pourquoi tu as fait ce Pacte de Vie ? Termina Jezabel. Pourquoi es tu prêt à mourir à ma place ?
- Parce que je crois en toi, répondit Rafaël. Je n'ai pas le don des sorciers mais j'ai une certaine sensibilité à la magie, et je peux sentir ton pouvoir.
- Je te remercie, mais j'ai l'impression que tu me caches des choses.
- Tu devras te contenter de cela, au moins pour l'instant.
Ils échangèrent un sourire.
- Je suis fatiguée, dit finalement Jezabel.
Et elle confirma avec un grand bâillement. Rafaël se redressa.
- Dans combien temps arriverons nous ? Demanda-t-il.
- Pas avant demain, répondit Joséfia, en milieu de matinée.
- Vous pouvez dormir derrière, fit Ménéas.
- Je vais pas me priver, fit Jezabel avec un nouveau bâillement.
Elle prit une couverture dans le tas à l'arrière de la charrette et se roula en boule dans un coin.
- Je vais en faire autant, déclara Jaad'Nur.
Le génie rangea ses notes et disparut à l'intérieur du médaillon. Rafaël s'accouda au rebord de la charrette et interpella Gia.
- Pas trop fatiguée ?
- Les druides ne sont jamais fatigués de marcher, rétorqua-t-elle.
- Bien. Puisque vous êtes deux en pleine forme, je vais m'accorder une petite séance de repos.
- Fais toi plaisir, fit Ménéas.
- Réveilles moi quand tu auras envie de dormir.
- Je ne te confierais jamais mon cheval, assena Ménéas.
- Tu préfères le confier à Gia.
Ménéas ne répondit pas.
- Je n'aime pas les animaux mécaniques, fit Gia. Je suis druide, je vous rappelle.
- Je te réveillerais si je veux dormir.
- Au pire, tu dormiras au village, conclut Rafaël.
Puis il prit lui aussi une couverture et s'installa le plus confortablement possible. Une secousse légère sur son épaule réveilla Rafaël. Il ouvrit les yeux, pour découvrir le visage de Gia penché sur le sien.
- Bien dormi ? Interrogea-t-elle.
- Parfaitement, répondit il. Que se passe-t-il ?
- Je vais dormir. Et je pense que quelqu'un doit monter au moins un semblant de garde.
- Il y a Ménéas.
- Il discute avec la paysanne, expliqua Gia, il n'est pas en état de monter la garde. Et puis il n'a pas notre sensibilité pour détecter les menaces. Et il vaut mieux qu'il y ait deux gardes en faction avec ces brigands à nos trousses.
- Stop, l'arrêta Rafaël. C'est bon, je te relève.
- Merci.
- Tu sais que tu peux être presque aussi soûlante que Jaad'Nur par moments.
- Venant de toi, je me demande si ce n'est pas un compliment.
Sur quoi, sans prendre de couverture, elle se roula en boule et s'endormit presque instantanément. Rafaël s'assit sur le rebord de la charrette, ressortit ses balles et commença à jongler. Ménéas et la paysanne semblaient plonger dans une grande discussion, et ils ne lui accordèrent aucune attention. Lorsque le soleil se leva, il y eut une subtile variation dans l'intensité de l'obscurité du sous-bois. Un autre signe du lever du jour fut que Gia imita le soleil et se leva également. Rafaël jonglait toujours, Ménéas et la paysanne discutaient encore et Jezabel dormait toujours. Gia leva les yeux vers les feuillages, comme si elle voulait regarder l'aube.
- Bien dormi ? S'enquit Rafaël.
- Ca va. J'ai connu des nuits pires.
- Parle moins fort, la petite dort encore.
- On devrait peut être la réveiller, suggéra Gia en baissant le ton.
- Attendons d'être au village.
- D'accord. Gia se déplaça vers l'avant, ce qui attira l'attention de Ménéas.
- Tiens, tu es réveillée. Bien dormi ?
- Ca va. Quand arriverons nous ?
- D'ici deux ou trois heures, répondit Joséfia.
- Merci. Elle revint vers l'arrière, en enjambant Jezabel.
- Alors ? S'enquit Rafaël. Quelles nouvelles ?
- On arrive dans deux ou trois heures.
- Ca n'a pas l'air de te réjouir, remarqua Rafaël.
- J'ai faim, expliqua Gia. Et, sans mauvais jeu de mots, j'ai une faim de loup.
- Va chasser, proposa Rafaël. C'est une forêt, il doit y avoir du gibier.
- C'est tentant. Mais il faut que je me retiennes. Lutter contre la faim, c'est aussi lutter contre la bête.
- Ton combat quotidien, fit Rafaël.
- Le combat de tous les garous, rectifia Gia. L'humanité contre la bestialité. Il y a un équilibre à trouver.
- Equilibre instable.
- Lorsque je me transforme, je libère la bête, expliqua Gia. Et quand j'ai goûté au sang, il me faut un peu de temps pour revenir à l'équilibre.
- Comme lors de notre petite friction.
Gia sourit.
- La bête est légèrement, disons, susceptible.
Tous deux éclatèrent d'un rire clair, qui réveilla Jezabel.
- Qu'est-ce qui est drôle ? Demanda-t-elle d'une voix fatiguée.
- On arrive ! S'écria Joséfia. Le village est là !
Et entre deux arbres, une palissade de bois noir apparut. Une douzaine de huttes et de cabanes de bois sombres, rassemblées en un demi-cercle autour d'un large puits au rebord de pierre, et entourées par une haute palissade de bois noir, formaient le village de Joséfia. Une seule entrée était ouverte dans la palissade, assez large pour laisser entrer deux charrettes de front, et pouvant être fermée par une porte de bois renforcée de cuivre. A la porte, trois hommes armés de piques rouillées et d'arcs montaient la garde. Ils portaient des vêtements de toile sous des protections de cuir. Sur un signe de Joséfia, ils laissèrent la charrette entrer. Ménéas les guida vers le puits, où la majorité des villageois se rassembla. Un homme assez âgé, aux longs cheveux blancs et au visage ridé sortit des rangs et s'approcha de la charrette. Ménéas, Gia et Rafaël en descendirent, puis le paladin aida Joséfia à en faire de même. Jezabel se mit debout, mais resta à l'intérieur.
- Bienvenue, étrangers, amorça le vieil homme.
Mais avant qu'il ne puisse en dire plus, une femme fendit la foule assemblée en criant et serra Joséfia dans ses bras, les yeux remplis de larmes.
- Mon bébé, parvint elle à articuler. Tu es revenue !
- Nous vous remercions étrangers, reprit le vieil homme. Je m'appelle Julian, et je suis le chef de ce village.
- Enchanté, répondit Ménéas. Je suis Ménéas de Belcantor, paladin errant de l'Ordre de la Wyverne Ocre, et voici,
- Gia Virin, je suis druide.
- Rafaël, jongleur, ajouta l'intéressé avec une révérence, pour vous servir.
- Jezabel d'Iberis, magicienne.
- Vous les bienvenus dans notre village, fit le chef, nous sommes très heureux de revoir Joséfia.
- Nous sommes heureux de votre hospitalité, répondit Ménéas. Mais nous ne pouvons rester que quelques jours, nous faisons un long voyage.
- Qui vous a mené jusque dans la Forêt d'Ouzkan.
- Ils vont revenir ! Cria subitement un villageois dans la foule.
Un murmure parcourut l'assemblée. D'autre voix s'élevèrent. Le chef leva la main.
- Silence, dit il d'une voix forte. Le silence revint subitement.
- Qui va revenir ? S'enquit Rafaël.
- Les brigands, expliqua Julian, ils attaquent le village une fois par lune, et enlèvent une jeune femme à chaque fois. Si vous avez libéré Joséfia, ils risquent effectivement de venir en chercher une autre.
- Nous vous protégerons, intervint Jezabel. Nous vous aiderons à les repousser.
- Je vous remercie, dit Julian. Mais vous devez avoir faim, nous étions en train de prendre le petit déjeuner.
Ils suivirent le chef et le reste de son village dans la plus grandes des habitations. Une grande table en bois était dressée à l'intérieur, avec de longs bancs et un grand fauteuil à un bout. Des bols contenant une sorte de bouillie jaunâtre, des tartines de pain et des verres remplis d'un liquide mauve étaient posés sur la table. Le chef fit installer Ménéas, Gia, Rafaël et Jezabel près de lui, et on leur apporta un bol, un verre et deux tartines chacun.
Au dessus du village, la lumière du jour parvenait à percer le feuillage. Les villageois partageaient leur temps entre la chasse, la culture des quelques potagers et vergers qui fournissaient les légumes et les fruits, et les autres occupations quotidiennes. Chaque soir, l'ensemble du village, à l'exception des gardes de nuit, se retrouvait sur la place, où des animations étaient présentées.
Ménéas aidait chaque jour aux travaux les plus physiques, notamment en accompagnant les bûcherons. Gia accompagnait les chasseurs, et partait parfois s'isoler en forêt pour "communier avec la nature". Jezabel se rendait utile comme elle pouvait, passant la majorité de son temps à errer dans le village, apportant son aide où elle était nécessaire. Rafaël et Jaad'Nur se produisaient lors des spectacles nocturnes. Les villageois étaient enchantés par les jongleries et les pitreries de Rafaël, et ils écoutaient avec une attention incompréhensible pour Rafaël et Gia, les longues histoires du génie.
- On dirait qu'ils sont fascinés, fit Jezabel un soir.
Elle était assise avec les villageois, à côté de Ménéas. Gia était invisible, sans doute partie "communier" dans la forêt. Rafaël s'était écarté et jonglait pour le privilège de deux jeunes paysannes.
- C'est un mystère pour moi aussi, avoua Ménéas. J'aime bien Jaad, mais il est parfois barbant.
Jezabel eut un petit rire.
- Pourquoi m'accompagnes tu ? Demanda-t-elle abruptement.
Ménéas se tourna vers elle.
- Parce que tu vas sauver les Neuf Mondes, répondit il finalement.
- Merci de ta confiance.
- Ce n'est pas une question de confiance. C'est le destin.
- Comment peux tu être si sûr ?
- Je suis un paladin, expliqua Ménéas, j'ai la foi. En toi, et en Toriban.
- Tu le connaissais depuis longtemps ?
- Une de mes premières missions en temps que paladin de l'Ordre de la Wyverne Ocre était de l'escorter. Nous avons beaucoup discuté durant cette mission, et nous avons développé une certaine relation. Au fil des années, nous nous sommes revu régulièrement, et nous sommes devenus amis. Aussi, lorsqu'il m'a contacté, et m'a parlé de ton cas, je n'ai pas hésité une seconde.
- Et tu crois vraiment que je pourrais vaincre Nox ? Interrogea Jezabel.
- Tout espoir est bon à prendre, répondit Ménéas.
- Tu es d'un optimisme, ironisa Jezabel.
- Tu as le potentiel pour vaincre Nox, mais ce ne sera pas simple. Les choses de ce genre ne sont jamais simples.
- Mais pourquoi est-ce tombé sur moi ?
- C'est le destin, répondit simplement Ménéas.
- Je te trouve un peu fataliste, fit Jezabel.
Ménéas haussa les épaules.