Il était une fois une princesse qui attendait son prince en sommeillant. Elle reposait dans la plus haute tour que l’on ait jamais vue, perdue au milieu d’une vaste forêt sauvage et inhospitalière, dévorée à sa base par de bestiales ronces piquetées de haine. Le bâtiment, froid, imprenable et gris, s’hérissait, droit comme la fierté, tout à fait inapproprié à la douceur de son hôte.
Dans ce triste environnement, dormait la charmante princesse. Le lit qui servait d’écrin à ce bijou vivant était couronné d’une moustiquaire d’un rose opalin, ornée de papillons en faïence, et dont le dôme de velours prune s’agrémentait de perles et de quelques plantes brodées en de chatoyantes teintes. De petites fleurs cueillies par des servantes et répandues sur le confortable matelas embaumaient la pièce de leurs effluves suaves sans jamais flétrir. De temps à autres, un rayon de soleil passait par la lucarne armée de barreaux, et la moustiquaire le filtrait lascivement avant qu’il ne vienne fondre avec délicatesse sur la joue de la princesse.
Sur l’oreiller d’un blanc virginal s’éparpillaient une myriade de mèches noires et souples, tantôt bouclées comme celle d’une poupée de collection, tantôt lisses comme celle des femmes séduisantes. De légères paupières cachaient des yeux dont la couleur rappelait celle de la peau écorcée des dryades élégantes. Les sourcils de la princesse, dessinés avec grâce par la nature, s’arquaient souplement sur un front lisse de tout souci. Ses lèvres pulpeuses et pourtant d’une inexplicable pureté se tendait imperceptiblement, comme en attente d’un baiser. Tous les traits parfaits de son visage respiraient la douceur et faisaient preuve d’une profonde chasteté de corps et d’âme. Sa poitrine mûre se gonflait et s’abaissait doucement au rythme d’une respiration tranquille, témoin de son sommeil.
La princesse était vêtue d’une robe splendide malgré sa simplicité, dont le corsage mettait en valeur un buste superbe. Des perles au reflet de pluie printanière parsemaient sa chevelure de geais en un charmant diadème, et à chacune de ses oreilles, pendait une boucle noire. Enfin, un ruban enveloppé de véritables feuilles d’or et bordé de quelques paillettes enserrait délicatement son cou fin.
Si un prince arrivait à franchir l’obstacle de la forêt rude et les pièges tendus par la sorcière, alors il demeurerait interdit devant tant de beauté, de pureté, de douceur. Mais s’il parvenait à reprendre le contrôle de ses mouvements et de ses sens immobilisés et engourdis par un tel spectacle, et s’il s’approchait du lit pour offrir à la princesse le baiser tant attendu qui la réveillerait de sa léthargie magique, alors il noterait peut être quelques détails déconcertants.
En effet, un coin de la bouche de la princesse souriait différemment de l’autre, et la courbe d’une oreille ondoyait d’une manière dissemblable de sa jumelle, à moins que ce ne soit le lobe qui soit plus collé à la tête d’un côté que de l’autre. L’extrémité droite de son nez était légèrement plus arrondie que l’autre, plus affinée. Un œil était orné de cils plus longs, l’autre de cils plus foncés, et une rangée de dents semblait plus blanche, dans sa bouche entrouverte. Sur une même main, les doigts étaient plus ou moins courts ou filiformes, et les ongles luisants alternaient avec des plus mats. Le menton de la princesse, selon que le profil soit droit ou gauche, était allongé ou rebondi. Peut être n’était-ce que l’effet des jeux de lumière, mais sa peau semblait à certains endroits pâle, comme baignée par l’éclat exsangue la lune, et hâlée à d’autres, comme gorgée de soleil.
Ce ne sont que des vétilles qui éveillent quelques soupçons quant à l’unité de la princesse. En effet, le corps de la jeune fille renfermait des mystères ésotériques. Sa poitrine délicieuse et gonflée consistait en réalité en une superposition de deux pairs de seins adolescents. Ce détail intriguant qui peut paraître comme duperie n’était pas le fruit éhonté d’un désir de tromper, mais lui était nécessaire car son cœur battait si fort qu’un seul sein gauche n’aurait suffit à le contenir. Et de toute façon, quel prince courtois aurait eu l’audace de délacer son corsage et d’en découvrir le secret ?
Quel amant aurait eu l’effronterie de froisser le tissus léger de sa robe pour trouver en dessous quatre jambes –de quoi être dérouté ? Qui pourrait deviner qu’elle tenait son habileté sans pareil du fait qu’elle était munie de deux mains droites ?
Sûrement pas ce prince charmant là qui pénétra la salle culminante de la tour, chambre de la princesse. Il avait bravé mille dangers pour secourir la belle et l’extraire du sommeil qui la possédait depuis voilà cent ans. Son fier destrier blanc l’attendait en bas de la tour ; sur sa croupe, le prince emporterait la princesse, qu’il épouserait, avec qui il vivrait heureux et à qui il donnerait beaucoup d’enfants.
L’homme s’approcha lentement du lit, en couvant d’un regard débordant de tendresse et d’émotion la plus belle damoiselle que jamais il n’avait vue. D’un geste assuré malgré son trouble, le prince charmant souleva un pan de la moustiquaire, et sa figure se retrouva à quelques pouces de celle de la princesse. Il sentait sur son visage son souffle délicieux. Il ferma les yeux et avança ses lèvres vers les sienne.
C’est alors que la démone ouvrit grand la bouche, découvrant deux rangées de dents pointues et acérées, et d’un large coup de crocs, balafra le prince.