Morgano avait une conception du destin bien particulière, et il avait apprit avec le temps et l'enseignement que lui offrait sa mère, que l'avenir se rit toujours des mortels et les entraîne toujours sur les pentes les plus abruptes.
Dès son plus jeune âge, l'enfant s'était résolu à une vie sans cesse bousculée par les coudes du destin, se préparant mentalement à ne pas vivre ce à quoi il s'attendait...en fin de compte, il s'attendait à tout et rien. Mais certainement pas à ça. Comment même les confins de son imagination aurait-elle put prévoir l'existence d'un mage exilé du reste du monde et qui semblait attendre sa venue avec une impatiente troublante. Non, Morgano avait beau se dire que n'importe quel garçon aurait put être à sa place, il n'arrivait pas à s'en convaincre et Blendam se chargeait de lui prouver brutalement le contraire.
Les premiers jours passés en compagnie du vieil homme se révélèrent calmes et reposants, comme le gamin en avait de toute manière besoin. Il buvait et se baignait à volonté, retrouvant peu à peu ses forces et son énergie. Blendam se contentait de lui fournir nourriture et toit pour la nuit, mais il feignait une indifférence si étrange, que l'enfant crut que les précédentes paroles du sorcier, n'avaient été que divagations d'un vieillard. Bien sur, il en était tout autre.
Le sixième matin, alors que le ciel baignait encore dans une douce lumière voilée par la lune et que le mage se plongeait comme à son habitude, dans ses parchemins interminables, Morgano sentit une main qui le secouait avec vigueur. L'enfant s'était forgé au cours des derniers jours, une paresse propre à son état de vieillard chétif et cela semblait finalement lui convenir. Il grogna donc quand l'homme le tira de son sommeil mais finit par se lever pour ne pas manquer de respect envers son hôte. Blendam lui fournit une large cape sombre que l'enfant enfila sans protester, encore sous les charmes des doux rêves enfantins qui venaient danser dans ses paisibles nuits.
Ils sortirent dans le vent glacial et meurtrier qui soufflait sur les sommets des monts, avec rage et fureur contre le ciel lui même. Morgano suivait le vieux sorcier silencieusement, tout en doutant de la qualité de raisonnement du vieillard qui l'emmenait courir sur les sentiers abrupts en pleine nuit. Mais Blendam semblait savoir où aller, le visage fermé et les yeux fixés sur le lointain, il allait d'un bon pas, obligeant le garçon à le suivre en courant.
Au bout d'un moment, le sorcier s'arrêta net et retint l'enfant dans sa course tête baissée, d'un geste vif et autoritaire. Morgano plissa les yeux et la clarté de la lune lui permit de découvrir qu'ils se trouvaient au bord d'une falaise qui piquait sur un ravin dont on ne voyait pas le fond dans la nuit. L'enfant regarda le mage, s'attendant à des explications de la part de l'homme mais celui-ci se contentait de fixer les étoiles, en fronçant les sourcils. Au bout d'un certain temps, le garçon trépignait sur place, sentant ses muscles s'engourdirent par le froid et ses dents s'entraîner aux claquettes.
- Qu'est-ce qu'on attend ?
- Tais-toi ! Lâcha-t-il si strictement que Morgano ne tenta même pas de répondre de son habituelle insolence et impatiente.
Les minutes passèrent, puis des heures entières, et aux premières lueurs du jour, le sorcier tourna les talons pour retrouver sa masure, tandis que l'enfant le suivit en fronçant les sourcils, réprimant ses questions dont il aurait bien fait part au vieillard.
D'autres jours passèrent, tous aussi ennuyeux et lassants pour le garçon qui les regardait passer en marchant dans les hautes herbes des sommets, jetant un regard mélancolique vers l'horizon où il imaginait sa mère, cachée dans les roseaux de sa rivière. Plus d'une fois, Morgano pensa s'enfuir d'ici. En fin de compte, il n'était pas prisonnier, et avec ses forces retrouvées, il était totalement capable d'entreprendre le retour de son voyage. Mais les dernières paroles du sorcier, ainsi que la volonté d’Enwahnel le laissaient perplexe et il se jura d'attendre encore une semaine, pour voir si rien ne changeait. Si d'ici là, Blendam ne lui avait toujours pas donné d'explications, Morgano partirait de nuit, retrouver et sauver celle qui l'avait fait naître et élevé.
Chaque nuit, le vieillard emmenait l'enfant au bord de la falaise et ils guettaient ensemble le ciel étoile. Morgano observait le ciel lui aussi, mais ne sachant pas ce qu'il attendait, contrairement au mage... quoi qu'il commença à en douter sévèrement. Pourtant, un soir enfin, alors que Morgano s'engourdissait en claquant des dents sur le pic rocheux et que le vieil homme arpentait de son regard vide, le ciel noir tout aussi dénué de sens, un sifflement semblable à celui de la chute d'un objet attira son attention. Il leva les yeux au ciel, scrutant la galaxie avec curiosité, se demandant si ce que le sorcier attendait allait enfin arriver.
Des ténèbres de la nuit, un point lumineux, brillant et aveuglant grossissait à vue d'œil, éclatant l'obscurité du ciel à une vitesse fulgurante. Morgano fronça les sourcils et jeta un regard interrogateur à son maître qui à sa grande surprise, reculait tout en le fixant en souriant.
L'enfant voulut le suivre à son tour, mais Blendam l'interrompit d'un geste ferme et d'une voix cassante:
- Ne bouge pas !
- Par les démons de Soras ! Vous êtes fou ! Cette chose nous fonce droit dessus, répliqua l'enfant en jetant un regard paniqué au point lumineux qui devenait de plus en plus éblouissant.
- Morgano ! Fais-moi confiance, lâcha le vieil homme d'un ton plus doux, presque amical.
Pétrifié par le comportement de cet homme dont il ne connaissait rien et l'arrivée de cette chose inconnue, Morgano se tourna face au ciel, ferma les yeux, ébloui par la lumière de l'astre et se protégea le visage dans une panique incontrôlable.
Rien...Morgano attendait presque la douleur et la mort, comme une chose évidente qui ne pouvait être évitée. Il hésitait à ouvrir les yeux, craignant ce qu'il allait voir mais l'absence du bruit du vent et de l'air glacial de la nuit, lui fit relever la tête.
Le néant... Il ne touchait ni le sol, ni le ciel, d'ailleurs il n'y en avait pas. Tout était blanc autour de lui et l'enfant flottait dans cet infini inexplicable comme une bulle d'air dans une étendue d'eau immense. Il voulut crier, apeuré par cet étrange phénomène qu'il mit aussitôt sur le compte de la sorcellerie et des démons, impliquant Blendam dans cette histoire qui l'effrayait. Une voix le prit par l'esprit, s'influant dans tout son être et lui soufflant avec calme et sérénité :
- Bienvenue Morgano, fils de Morgan et d’Enwahnel. Nous t'attendions.
- Qui êtes-vous ? demanda t-il naïvement. Il en avait conscience mais c'était la première question avant tant d'autres qui lui était venue à l'esprit.
- Des esprits, des prophètes, des ombres de ton âme, tes meilleurs alliés ou tes pires ennemis... qu'importe ce que nous sommes. Tu es beaucoup plus important que nous, pauvres âmes damnées à veiller sur toi...
- Encore ces mystéres et ce brouillard de paroles incompréhensibles. J'en ai assez moi, je veux comprendre ce qu'il m'arrive !
Morgano se sentait lasse en effet, il désirait en finir avec ce flou qui lui embrumait le cerveau et le faisait étouffer.
- Blendam a bien manipulé l'affaire, nous avons toujours su qu'il réussirait...Ses efforts seront récompensés petit mortel, qu'il soit ton maître et te guide dans le droit chemin.
- Quel chemin ?
- Deux chemins...L'un conduit aux ténèbres, rongé par le feu et la destruction. L'autre te mènera vers ton propre pouvoir, dissimulé dans les entrailles de ton âme, un pouvoir élémental aussi pur que l'eau d'une source mais aussi immense que l'intensité de l'océan...
- Je ne comprends pas tout.
La chaleur l'envahissait comme une onde bienveillante. Le discours des esprits le passionnait mais il le redoutait avec la même force dissimulée.
- Le sorcier n'aura qu'à t'enseigner le pourquoi de ton existence. Le pouvoir élémental est déjà en toi, il t'apprendra à le découvrir et le développer.
- Je suivrais les instructions de Blendam, mais répondez-moi. Qu'attendez-vous de moi?
- Pauvre petit sauvage perdu dans les bois des landes, petit sauvage n'a jamais entendu parler du Roi Brulefeu, terrible seigneur qui vient d'accéder au trône, un élémentaliste de feu, destructeur et ravageur, qui ne désire que le pouvoir et la domination.
- Qu'est-ce que j'ai à voir avec ça moi ? S’impatienta le garçon.
- Le feu contre l'eau, le Roi contre le sauvage, deux élémentalistes mais un seul survivra et un seul décidera du destin de notre terre.
Morgano avait comprit, il n'en était pas sur mais tout semblait désormais clair et précis.
- Je représente l'élémentaliste de l'eau...
Les esprits soufflèrent et Morgano se retrouva sur la falaise, balancé dans les bourrasques du vent, dans la pénombre de la nuit. Il leva les yeux sur le sorcier qui le regardait de cet air strict et formel dont il venait de s'envelopper de nouveau. Il sentit soudain une douleur cuisante l'assaillir, il se tordit au sol, prit de sursauts qui le faisaient se tordre au sol, poussant des gémissements avant de rester là, inconscient dans l'herbe humide de la rosée du matin.
Blendam le prit dans ses bras et contempla le cristal bleu gravé dans son front, représentant avec finesse et délicatesse la forme d'une goutte d'eau. Le mage sourit satisfait et reprit la direction de sa vieille demeure. Maintenant il savait, il en était sur...Tout se déroulait selon ses espérances.
- Dors mon garçon. Demain, ton destin prendra un tout autre chemin...