L'enfant plaqua une main contre le tronc d'un vieux chêne et ferma les yeux. Il sentait la vie qui coulait dans la sève de l'arbre comme un nectar qui faisait battre le coeur de la nature. Derrière lui, une nymphe à la peau laiteuse et aux cheveux bleus le regardait et l'assistait en mère et professeur.
Elle s'approcha de son oreille et murmura ces mots :
« Ecoute ce que te dit l'arbre...Laisse toi porter par la vie qui est en lui et reçois sa sagesse. »
Morgano fronça les sourcils et se concentra de nouveau. Il y était presque, il entendait presque l'arbre lui parler, lui murmurer puis tout d'un coup, la nature se tut et l'enfant se rendit compte que son esprit avait pénétré le coeur même de l'arbre. Il pouvait désormais étudier son chant et traduire ces émotions.
L'arbre lui parla de la forêt, et des hommes qui selon un cousin aux abords des bois, se rassemblaient pour exterminer et raser la forêt des Landes, des créatures qui la peuplaient.
Morgano interrompit le lien avec le vieil être de feuillage pour se retourner face à sa mère, apeuré.
« L'arbre m'a parlé Mère ! Les humains veulent nous détruire. Ils se rassemblent dans les villages. »
La nymphe n'eut pas l'air surprise. Elle ne faisait qu'un avec la rivière et le courant d'eau douce descendait plus loin que les villages des hommes.
« Je sais mon fils. Ils attaqueront bientôt » dit-elle d'un ton insupportablement calme.
Morgano se releva et prit sa mère par les mains.
« Pourquoi ? Pourquoi font-ils ça ?
- Ils ont peur de l'inconnu, peur des bêtes de magie qui vivent dans cette forêt. Ils veulent supprimer la peur pour pouvoir occuper notre forêt.
- Je ne les laisserais pas faire. Il faut regrouper tout le monde, il faut se battre pour survivre.
La nymphe sourit tristement en lui caressant le visage.
- Ils sont rusés et traîtres. Nous ne pourrons pas résister bien longtemps. »
Morgano siffla et bientôt, une grande gazelle blanche aux cornes d'or sortit d'un bosquet. L'enfant sauta sur son dos et sourit à sa mère :
« Je vais prévenir tout le monde. Attends-moi à la rivière. »
Et l'enfant s'élança au galop.
Morgano ne réussit tout d'abord à convaincre que le quart des habitants de la forêt des landes. Mais quand les hommes lancèrent une première attaque sur les abords des bois, la plupart durent se rendre à l'évidence de cette triste vérité.
Les centaures, les élans blancs, les nymphes, les naïades, les loups gris de Blea, quelques gnomes des bois mais surtout le Seigneur Oloko, maître de la forêt des Landes : une sagesse infinie, un ours de force immense.
La bataille allait avoir lieu aujourd'hui. Les êtres de la forêt se rassemblaient devant les bois et les humains sortaient armés d'épées et de fourches devant le village. Ils étaient une centaine, les villages s'étant regroupés pour faire face à la cinquantaine de créatures qui attendaient le combat avec courage mais horreur.
Morgano était à la rivière avec sa mère, prêt à partir lui aussi du haut de ses dix années, livrer bataille contre leurs ennemis.
Sa mère ne pouvait trop quitter la rivière, elle le serrait dans ses bras avec la peur de perdre son petit.
Il l'embrassa et lui promit de rester en vie, puis Morgano partit.
Les hommes s'élancèrent en criant, grimpant à vive allure la colline qui bordait les bois sacrés. Morgano attrapa fermement son long bâton et talonna l'élan blanc qui lui servait de monture.
Les créatures s'élancèrent à leur tour, mugissant, grognant, hurlant, guidés par Okolo qui chargeait avec rage.
LA rencontre fut fatale aux deux camps. Le sang gicla avec fracas et s'ensuivit une bataille courte mais horrible. Les êtres des bois se montraient courageux, ils savaient qu'ils allaient perdre mais ils continuaient à se battre pour la forêt, pour la vie.
Bientôt l'avantage fut flagrant, beaucoup de cadavres mais surtout du clan de la forêt des Landes.
MOrgano se battait avec la même fougue qu'au début, recouvert de sang qui n'était pas le sien.
Tout alla ensuite trop vite. L'enfant apeuré par la défaite progressive des siens, se mit à entrer dans une transe de dernier recours pour permettre aux survivants de fuir et de se cacher dans la forêt.
Les villageois leurs barraient la route, les encerclant pour les exterminer jusqu'au dernier. Morgano fit appel à une force ancestrale, cachée au fond de lui comme un secret qu'il ignorait encore et qu'il ne savait maîtriser.
Il sentait de la puissance en lui, une extrême puissance qui allait de plus en plus vite au fur et à mesure, qu'il s'élevait dans les airs, porté par cette étrange aura.
Ses iris ne devinrent bientôt que deux petites boules blanches et l'enfant, d'une main tendue, lança un sortilège d'une puissance extrême qui atteint les hommes de plein fouet. Ils n'étaient pas morts, juste emprisonnés pour un certain temps du sortilège.
Morgano tomba au sol, épuisé. Un loup gros hurla la retraite et ramena le jeune garçon dans le coeur de la forêt.
Sa mère le secoua sous l'eau. Il ouvrit les yeux et sortit de sous la rivière.
« Mère ! Il faut fuir ! Les humains envahiront bientôt la forêt...Okolo est mort, nous ne résisterons pas.
- Cette bataille t'aura au moins permis de comprendre de ce que tu es capable mon fils. Pars vers l'Ouest et trouve Blendam.
- Mais mère ?
- Pars vers l'Ouest mon fils ! Ne t'inquiète pas pour moi, je saurais me cacher dans le lit de la rivière. Ils ne me trouveront pas ! Pars... »
L'enfant n'insista pas. Il quitta la forêt. Sur son chemin, tous les animaux fuyaient. Les hommes avaient gagné la bataille. Il n'était qu'un gamin impuissant contre eux, mais bientôt, il trouvera Blendam, bientôt il saurait maîtriser cette force en lui.