Le visage impassible ponctué d’un sourire inexistant, elle marchait dans la rue, d’un pas égal, les longs pans de sa veste sombre accompagnant ses fins cheveux auburn dans la danse muette que leur imposait le vent froid d’un hiver tardif. Ses yeux bruns sans lueur trouvèrent un banc sous un abri bus. Voici bien longtemps que les hooligans des manifestations anti-drones avaient cassé l’affichage des heures de passage des antiques bus encore en service. Seule une poubelle en métal froid accompagnait le martèlement des escarpins rouges de cette femme sans espoirs. D’ailleurs, sans contempler l’affichage inexistant des bus, elle s’assit sur le banc, resserrant contre elle son imperméable foncé pour se protéger du vent. Elle remonta le col de sa doublure et attendit, longtemps, très longtemps avant de s’en retourner d’où elle était venue.
Le lendemain, l’abri de bus vit réapparaître la même jeune femme, vêtue du même imperméable de couleur foncé, ses cheveux auburn dans le vent de ce même hiver tardif. Ses yeux bruns ternis par cette absence de vie humaine autour d’elle ne cherchèrent même plus du regard ce banc, instinctivement ses escarpins la conduisirent à sa place, sur ce banc, ce vieux banc à côté du panneau d’affichage des horaires inexistant. Les yeux dans le vide, le col de sa doublure resserré contre elle, les jambes s’entrecroisant sous le banc, elle attendit, puis, quand la soirée fut bien avancée, elle rentra chez elle, sans un mot, sans un bruit, seuls ses escarpins rouges martelaient le sol de ses pas. Pourtant, ce n’est pas le bruit qui manquait dehors, des drones patrouillaient, des sans logis faisaient la manche, un vieux saxophoniste aveugle jouait pour quelques crédits ou tickets de restauration, des gamins des rues jouaient au football avec une canette en aluminium vide, même le ciel et ses éclairs faisaient un bruit tonitruant, se confondant souvent avec les réacteurs des jets privés des gens du Haut. Elle, était d'en Bas, pas dans un quartier mal famé, mais pas non plus prioritaire sur la liste des ravalement de façade du Ministère de l’Urbanisme, le Ministère Fantôme, comme elle se prenait à l’appeler dans ses moments d’égarements, où elle allait dans un bar proche, oublier qu’elle attendait…
Le surlendemain, elle retourna s’asseoir sur le banc sous cet abri bus qui se trouvait nulle part finalement quand on y réfléchissait ; cent mètres tout droit, puis prendre la première à gauche après la poste incendiée il y a cinq ans par des alter mondialistes, ensuite, rien de plus simple, suivre les sirènes de police jusqu’au commissariat central de la 5è, puis marcher encore quelques mètres pour trouver la rue de l’abri de bus.
Elle attendit jusqu’au soir, puis s’en retourna d’où elle était venue. Non loin de là, un drone l’observait, caché par une projection holographique d’une quelconque publicité de cosmétique qui faisait croire aux femmes qu’elles n’étaient belles et parfaites qu’avec toute la gamme de crèmes et de cosmétiques de cette grande firme mondiale. Il faut savoir que derrière chaque drone se trouve un humain qui sert d’opérateur, qui le contrôle à distance, ce fut le seul compromis que le ministère de la sécurité publique avait trouvé avec les manifestants après trois rassemblements de citoyens anti-drones plus que sanglants.
Cet humain caché derrière le drone observait la valse quotidienne de cette femme, des ses escarpins rouge et de son imperméable foncé, dont les pans de tissus accompagnaient ses longs cheveux auburn dans les souffles du vent de cet hiver tardif.
Le lendemain encore, la jeune femme revint, et cette fois ci, un drone approcha ; il sorti de derrière un panneau publicitaire et traversa la route, lévitant grâce à deux petits réacteurs à antimatière, ce nouveau concept fard qui faisait fureur chez les "droner", les opérateurs de drones.
« CONTRÔLE D’IDENTITE. VOS PAPIERS S’IL VOUS PLAIT. »
La jeune femme leva un regard sans vie vers le drone, avant de lentement sortir sa carte d’identité biométrique d’une poche intérieure, avant de la tendre à la pince métallique du petit drone équipé d’une caméra.
« TOUT EST EN ORDRE MADEMOISELLE GREY », dit-il d’une voix métallique en lui tendant sa carte, « VEUILLEZ CIRCULER. »
La jeune femme à l’imperméable sourit faiblement au drone, avant de secouer la tête, signifiant qu’elle n’avait ni intentions belliqueuses, ni l’envie de s’en aller. Soudain, on entendit un soupir, qui n’avait rien de métallique, provenir du drone ; l’humain aux commandes avait enlevé le filtre dissimulant sa voix masculine.
« Voici plusieurs jours que je vous observe, mademoiselle. Vous faites toujours le même chemin, vous vous asseyez toujours au même endroit et vous repartez toujours à la même heure. Si c’est un bus que vous cherchez, il n’en passe plus par ici, la plus proche station est dans la 6è et c’est un aérobus. »
La jeune femme secoua encore une fois la tête, avant de lever les yeux sur le drone. Elle avait toujours sa carte d’identité biométrique dans les mains ; elle la rangea lentement avant de prendre sa respiration.
« Je ne cherche pas de bus, opérateur drone. Dit-elle d’une voix sans souffle, comme dans un murmure. Non, pas de bus…
- Que faites-vous alors ? Vous m’intriguez à toujours rester assise sans bouger, comme ça… votre regard vide dans le vague… Comme ci… comme si vous n’étiez plus vraiment là… Et… »
La jeune femme laissa échapper un faible sourire à la commissure de ses lèvres rosées ; elle avait déduit de ce court échange de paroles que l’opérateur du drone n’avait de cesse de l’observer durant quelques temps déjà.
« J’attends. Dit-elle d’une faible voix, j’attends, voilà tout…
- Mais qu’attendez-vous ici, mademoiselle Grey ?
- Charlotte, je m’appelle Grey Charlotte…
- Qu’attendez-vous en ces lieux, mademoiselle Charlotte ?
- Et vous, quel est votre nom opérateur drone ?
- Francis, je m’appelle Francis Sparkle. Qu’attendez-vous, alors ? » Insista-il d’une voix qui pouvait paraître anxieuse.
« J’attends… quelqu’un… qui ne viendra sûrement pas…
- Qui ? Qui attendez-vous ? Etes vous une de ses illuminées qui forment des cercles, priant la Lune de faire passer le temps plus vite?
- …
- Alors ?
- …
- …
- Il est temps. Au revoir, opérateur drone…tout du moins, au revoir, Francis… »
La femme à l’imperméable foncé se leva, et, le bruit de ses escarpins rouges accompagnant le lever de la lune, elle s’en alla par où elle était venue.
« Au revoir, madem… Charlotte. Oui, c’est ça, Charlotte. Au revoir Charlotte… »
Que la nuit est longue ; passé quatre heures du matin, plus personne ne bouge, tout est calme, seuls les grésillements des panneaux publicitaires holographiques troublent le silence qui règne dans les rues sales et grises de la ville.
Le petit drone veillait toujours caché derrière le panneau publicitaire, mais l’opérateur Francis, lui dormait, ayant fini ses seize heures journalières de travail.
Le lendemain, Charlotte et ses escarpins, ses cheveux auburn dans le vent, accompagnant les pans de son imperméable foncé dans le vent, revinrent s’asseoir sur le banc de l’arrêt de bus. Le petit drone ne s’approcha pas tout de suite de la jeune femme, dont les yeux bruns fixaient le vide devant elle, le col de son imperméable remonté contre elle pour se protéger du vent froid de l’hiver qui avait du mal à s’en aller cette année. Soudain, le petit drone, comme prenant son courage à deux pinces, vint vers elle en fin d’après midi.
« BONSOIR… Bonsoir, mademoiselle Charlotte. »
L’intéressée leva le regard sur la petite caméra du drone, son visage arborait un sourire inexistant.
« Bonsoir, opérateur drone Francis.
- Excusez mes questions brusques d’hier, vous-ai je froissée ? Dit Francis d’un ton hésitant.
- Non, pas plus que ça. C’était l’heure, c’est tout.
- Mais… Vous n’avez pas répondu à ma question, du moins, pas comme je l’espérais. Qui attendez-vous assise ici tous les jours que l’Esprit Créateur fait ?
- …
- Excusez moi, je suis encore trop indiscret.
- Non. Je réfléchissais. Je me souvenais de la personne que j’attends chaque jour ici… J’attends un homme.
- Vous savez, j’ai quelques contacts au sein du ministère du recensement de la population, je pourrais peut-être retrouver cet homme que vous attendez… »
Charlotte sourit dans le vide, resserrant un peu plus le col de son imperméable contre sa gorge.
« Si vous voulez.
- J’aimerais vraiment vous aider, et puis… vous m’êtes fort sympathique alors…
- Al, il s’appelle Al Steen.
- Al ?
- Oui. Al.
- Vous êtes sûre que c’est son nom ?
- Oui.
- Certaine ? Personne ne porte un prénom de deux lettres dans tout le pays, et je peux vous le dire, j’en sais quelque chose, après avoir passé deux ans en contrat jeune dans les archives de la …ville…
- …
- … Bien. Je ferais des recherches.
- Oui… »
La jeune femme se tut, laissant place à un silence grandissant entre le drone et le banc sur lequel elle était assise. Francis n’avait toujours pas déplacé son drone, et il continuait de fixer Charlotte à travers la caméra. D’ailleurs, la jeune femme regardait dans le vide, rentrant sa tête dans ses épaules, pour que le froid paraisse moins agressif. Soudain, l’opérateur du drone fut le premier à rompre le silence.
« Excusez moi, mais je dois vous laisser. Au revoir, Charlotte.
- Au revoir, Francis. »
Sans autre forme de procès, la jeune femme sombra dans son silence, attendant que le drone s’en aille, puis que la nuit tombe, pour enfin attendre tout simplement l’heure, avant de s’en retourner d’où elle était venue.
Le lendemain, elle alla s’asseoir sur le banc, protégé par l’abri de bus, à côté de l’affichage des horaires inexistant d’une ligne de bus hors service. Charlotte attendit, puis la jeune femme s’en retourna, l’heure venue après que la nuit soit tombée, par où elle était venue.
Pendant plusieurs jours, le petit drone resta derrière le panneau publicitaire holographique, caché, attendant. Pendant plusieurs jours, Charlotte attendit, puis s’en retourna par où elle était venue.
Puis un jour, à peine fut elle assise sur le banc que le drone fila à toute vitesse vers elle.
« Excusez moi, mais j’ai trouvé les informations que vous cherchiez. Mais, je dois vous annoncer, mademoiselle Grey, que celui que vous attendez est…
- Porté disparu depuis cinq ans, juste après la guerre nucléaire au Moyen Orient.
- Vous le saviez ?
- Oui, je le savais.
- Mais il y a des risques qu’il soit…
- Mort. Je le sais. J’ai même reçu une lettre d’un Ministère me disant de faire mon deuil…
- Mais alors, pourquoi êtes vous ici ? Il ne viendra pas…
- Peut-être que si.
- Non, c’est physiquement impossible, qu’il soit doté de réacteurs anti-matière ne changerait rien à la donne, dit Francis en s’emportant sur les chemins de l’énervement. Votre ami ne viendra pas !
- Peut-être que si. Dit-elle sans modulation dans la voix. »
Charlotte était parfaitement calme, et elle avait prononcé ces paroles sans même lever les yeux vers le drone. Une mèche de ses cheveux dansa un instant, dans le souffle de vent qui venait de passer, avant de retomber.
« Pourquoi reviendrait-il d’entres les morts ?
- Parce que je l’attends. Parce que toujours je l’attendrai…
- Vous êtes complètement folle, mademoiselle Grey. J’ai regardé votre dossier, vous auriez pu devenir ministre des Arts à l’heure qu’il est, mais pourtant vous êtes là à attendre un homme qui ne viendra pas !
- Sûrement monsieur Sparkle. ... Mais dites moi, Francis, n’attendez vous pas quelque chose vous-même ? Tout au fond de vous, n’attendez vous pas ne serait-ce que le temps passe ? ... »
Francis garda le silence, pendant un instant, seul le drone grésilla dans l’atmosphère tendue entre eux deux.
« Quoi qu’il en soit, je n’attends pas de vous faire changer d’avis, il est trop tard pour cela. Adieu mademoiselle Charlotte Grey. »
La jeune femme ne répliqua pas, et laissa l’opérateur drone Francis reconduire son appareil au dessus de la rue, puis léviter loin de l’arrêt de bus.
Au coucher du soleil, le visage impassible ponctué d’un sourire inexistant, une jeune fille marchait dans la rue, d’un pas égal, seuls le martèlement de ses grosses chaussures à semelles compensées et les cliquetis des boucles en métal de son épais blouson rythmaient sa démarche. Ses cheveux, teints en vert et coupés courts, ne faisaient tiquer aucun passant, tous trop habitués à voir ce genre d’accoutrements ces derniers temps. Les yeux noirs sans lueurs de la jeune fille trouvèrent un banc sous un abri bus. Voici bien longtemps que les hooligans des manifestations anti-drones avaient cassé l’affichage des heures de passage de l’antique ligne de bus hors service proche de l'abri de bus. Seule une poubelle en métal froid accompagnait les pas de cette fille sans espoirs. D’ailleurs, sans contempler l’affichage inexistant des bus, elle s’approcha du banc, resserrant contre elle son vieux et épais blouson en cuir noir pour se protéger du vent. Elle s’arrêta et posa les yeux sur Charlotte qui leva les yeux vers la jeune fille.
« Dites, j’peux m’asseoir ?
- Faites donc, je vous en prie. »
La jeune fille remercia la jeune femme du regard et s’assit proche d’elle sur le banc protégé par l’abri de bus.
« J’m’appelle Rahn.
- Charlotte.
- Vous faites quoi ici ?
- J’attends quelqu’un… Et vous-même ?
- J’attends… quelqu’un, moi aussi, mais il ne viendra sûrement pas… »