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Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Type de document : Essai

     
 
Lorsque je suis né par un bel après-midi de fin d’été, c’est le cliquetis lointain des rouleaux et des machines qui m’ont réveillé. Elles avaient commencé par me prendre sous leurs ailes protectrices assemblant avec amour les diverses parties de mon être, morceaux, plaquette, feuille et planche. Immaculée et vierge était mon âme alors. Sur un toboggan de métal avait glissé mon corps. Celui-ci avait fini par être enveloppé dans le papier brun avant d’atterrir dans une boîte de carton avec mes frères du moment. De grands tremblements ont alors fait vibrer notre boîte de façon étrange. Ses soubresauts finirent toutefois par devenir réguliers et durèrent un long moment.

J’ai fini par m’endormir sous le ronronnement régulier de ce frémissement pour me réveiller plus tard dans le silence de l’obscurité. J’ai longtemps attendu dans un recoin sombre de l’arrière-boutique où l’on m’avait livré. Puis, un beau jour de l’automne de cette même année, la lumière m’a heurté, glissant sur ma surface brillante et douce au toucher. Plus longtemps encore j’ai attendu dans la vitrine de ce magasin. Offert que j’étais à tous les regards dans ma livrée carrelée de rouge et de blanc avec ma petite fermeture de laiton. J’étais installé près d’un livre sur les pommes. Je me suis souvent posé la question, que pouvait bien être une pomme. La simple couleur de celle-ci, même si je n’y savais rien, aurait très bien pu faire mon affaire, moi qui ne connaissais rien au monde extérieur. Il arrivait parfois que certains objets disparaissent pour ne plus jamais revenir. De plus, ma vitrine se vidait toujours un peu plus. Je n’arrivais pas à comprendre. Pourquoi étais-je ainsi exposé sans que personne me réclame? Verrais-je le jour où des mains se poseraient sur moi?

J’étais alors heureux de mon ignorance tout en étant peiné de la solitude qui m’entourait de plus en plus. Un vieux voisin de vitrine, placé là à tout hasard, m’avait conté son histoire, il avait vu de bien sombres événements. Il arrivait de la capitale et ses anciens maîtres l’avaient vendu et abandonné ici dans leur fuite en attendant de meilleurs jours. Sa couverture décolorée et ses coins racornis laissaient apparaître quelques feuilles jaunies et emplies de symboles étranges. Il devait en avoir du vécu cet ancêtre pour avoir autant de marques intérieures. J’ignorais encore à l’époque ce qu’étaient les caractères d’imprimerie. Je ne le savais pas encore mais la langue étrange dans laquelle il était publié serait bientôt pour moi plus que bien connue. Mais avant toute chose laisser moi vous conter l’histoire qu’il a narrée des évènements dont il a été le témoin.

« Je suis encore jeune malgré mon état », disait-il. « J’espère que l’histoire que je vais te conter ne t’arrivera jamais. J’adorais mes maîtres, ils avaient soin de moi et me promenaient toujours avec eux. Je trônais aussi parfois avec d’autres confrères dans une belle bibliothèque de cèdre qui laissait sur moi l’odeur si particulière de ce bois et éloignait de moi la vermine qui grignotait habituellement les pages de mes amis que je rencontrais de temps à autre lors de conversations ou encore de thés au grand air. J’adorais être couché dans l’herbe fraîche même si celle-ci abîmait ma couverture. Me prélasser au soleil était aussi un vif plaisir même si ma couleur y laissait toujours un peu d’elle-même.

Un certain soir de novembre, qui reste dans mes souvenirs pour être le plus triste de mon histoire, fut pour moi un choc tel que jamais je ne pourrais oublier ce qui advint cette nuit là.
Une de mes connaissances m’avait déjà mis en garde qu’un tel événement pouvait survenir car l’homme qui en était le propriétaire avait adopté des lois très restrictives concernant les elfes, les nains et autres entités non humaines qu’il jugeait alors comme inférieures. Une succession de nouvelles aussi alarmantes les unes que les autres étaient parvenues à mes feuilles attentives à tout mouvement. Le silence s’installa alors, indiquant la fermeture de la boutique dans laquelle j’étais exposé aux regards de tous. Le panorama de la fenêtre a laquelle j’avais accès cette nuit là, me fit comprendre toute l’horreur et toute l’ampleur de la bêtise humaine. Toute la journée j’avais vu des groupes se former petit à petit toujours de plus en plus nombreux et agités

 J’avais vu la grande place se remplir de monde gueulant et invectivant d’autres êtres de basse extraction. Des bruits de verres brisés étaient alors parvenus à  moi sans que je sache pour autant si danger il y avait. La foule lançait mes confrères dans la rue, à même le macadam nu de la grande place. Un tas immense s’y trouvait déjà lorsqu’une lueur inquiétante s’approcha. Une odeur d’essence flottait maintenant dans toute la rue. Une main humaine s’approcha et les flammes se propagèrent soudainement allant lécher mes comparses qui agitaient leurs feuilles pour essayer de protéger ce qui pouvait l’être. Mais plus ils bougeaient, plus les flammes avaient prise sur eux. Il ne restait plus que le grondement sonore du feu qui éclairait la place que déjà les douleurs de la perte de mes plus précieux amis s’infiltraient en moi tel un poison. Je regrettais déjà leurs longues conversations philosophiques et leur tendre rapprochement, quand nous étions collés les uns aux autres sur les rayonnages. »

Il m’avait conté tout cela la veille de mon départ, comme les prémisses d’une fin tragique qu’il pressentait sûrement. La clochette du magasin s’était mise à carillonner très tôt en ce matin du début du mois de juin. L’on m’avait retiré de ma vitrine et posé sur un comptoir de bois vernis. L’on avait ouvert ma fermeture pour observer mon intérieur. Je tentais bien de rester pudique en refermant mes feuilles sur les doigts de cet inconnu mais rien n’y fit. Après une courte tractation à voix basse, l’homme, d’une certaine corpulence, m’avait acquis alors contre de quelques billets et quelques pièces de monnaie. L’on m’avait de nouveau enveloppé dans un papier d’emballage de piètre qualité et j’étais parti au loin sans vraiment connaître mon destin. J’imaginais facilement mon ancien voisin qui regardait l’humain s’éloigner avec moi sous son bras, aveuglé momentanément que j’étais par le papier qui m’entourait.

L’on m’avait alors enfermé dans une petite cache sous le palier du grenier afin que nul ne me trouve. Je suis resté là, bien au sec, pendant un long moment perdant jusqu’au fil des jours. J’étais impatient de connaître le fin mot de cette histoire mystérieuse. Puis l’on m’avait ressorti pour m’offrir à une jeune fille. J’en étais immédiatement tombé amoureux tellement elle était jolie et menue avec ses oreilles pointues qui sortaient de ses cheveux légèrement bouclés et coiffés à la mode du temps. Sa petite robe lui seyait si bien. Elle m’a longtemps tenu dans ses mains toutes menues, caressant ma couverture avec affection, ouvrant et refermant ma fermeture à chaque fois qu’elle désirait me montrer tel cadeau d’anniversaire. Elle était tellement excitée ce soir-là qu’elle en oublia même le malheur qui s’abattait sur elle. Le simple repas qui suivit même s’il n’était fait que de quelques légumes escamotés dans les jardins alentours fut comme une fête organisée pour les beaux jours maintenant passés. La petite fille était impatiente de coucher les premiers mots qu’elle écrirait et qui me donneraient mon âme pour le restant de mes jours. La fin du repas finit par arriver et l’excitation de ma nouvelle maîtresse était si intense et les événements de l’époque si sombre qu’elle eut la permission d’aller s’installer près de son lit en silence. C’est alors que j’eus mon baptême car c’est d’une écriture toute carrée qu’elle écrivit sa première ligne, celle qui allait changer toute ma vie :

« Il faut que je résume l'histoire de ma vie, quoi qu'il m'en coûte. », journal de Anne Frank (1929-1945)

 
     

 
par Harald Le Rouge
le 21/05/2007
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