Pendant un long moment, le parchemin demeura là sans autre effet que de balancer dans les courants d’air de la petite demeure. Il s’était enroulé soudainement comme un ressort longtemps étiré et était resté là sur l’écritoire, au pied duquel gisait une très vieille elfe. Il était tracé délicatement d’une écriture ferme et fine détonnant sur la décrépitude des lieux. Plus aucune vie, plus aucun souffle, même le silence n’osait interrompre ce moment paisible.
« Moi, Mearwën Fingaëna, fille de Curufingorn et d'Alinoë Aibreog, encore lucide et ayant toutes mes facultés, désire exprimer ici mes dernières volontés. Moi qui suis solitaire depuis déjà de bien longues années, aussi sages que peuvent l’être les fils et filles du grand arbre des origines de notre peuple, ai pourtant commis une erreur grave que je désire réparer en premier lieu.
De la clairière où mes jours s’écoulèrent jusqu’à mon retour parmi les étoiles, il sera dit qu’elle sera désormais le domaine de mes cousins, les parents directs de ce cher Andahmar, fils de Éloïmgell. Charge pour eux de l’entretenir et de la préserver de toute souillure de la part de nos ennemis.
Des pierres précieuses, à l’exception d’Eledhwen car elle seule est mon fardeau, il sera dit qu’elles seront distribuées aux quatre familles formées par mes frères et sœurs liés à mon père par l’union sous les étoiles. Charge pour eux de les sertir d’une façon quelconque afin que ma honte de trop avoir aimé les pierres soit ainsi exposée. Vous trouverez celle-ci dans le trou sous le vieux chêne.
Du gros rubis s’y trouvant aussi et que j’ai nommé Eledhwen, il sera dit qu’il sera enseveli avec ma dépouille en un lieu si éloigné de cette forêt que nul ne le trouvera jamais. Je ne désire pas léguer ce fardeau à quelqu’un d’autre. Jalousie, envie, guerre et violence, je vois en elle. Je confie cette tâche au seul être en qui j’ai entière confiance, mon cousin Firinn Fior fils de ma tante et qui, j’en suis certaine, ne dévoilera à personne le lieu de ma dernière demeure.
Signer et parafer en ce cent douzième jour de la deux mille trois cent cinquante-deuxième année de cet âge à Bëagalltòr o an Stéidh »
Firinn, qui était un habitué du lieu par ses nombreuses visites successives constata le décès de sa cousine la journée suivant le drame. Il enregistra le document auprès des anciens et s’empressa d’exécuter les dernières volontés de celle-ci. Il prit le temps de réfléchir et afin d’être sûr que l’on ne retrouverait pas les restes de sa cousine, fit incinérer celle-ci. Il cacha le gros rubis dans l’urne funéraire et l’emporta au loin avec plusieurs glands du chêne près duquel il avait trouvé les pierres. Il fut absent ainsi pendant très longtemps. Creusant la terre de ses mains et plantant des chênes de façon aléatoire sur son parcours. Dans l’un des trous qu’il creusa, il enterra l’urne et continua ainsi jusqu'à qu’il ne lui reste plus un seul gland. Il retourna alors d’où il était venu.
La clairière passa d’une main à l’autre, les familles s’y succédant avaient soin de nommer leur première fille du nom de Mearwën en l’honneur de celle qui leur avait laissé ce magnifique domaine. Plusieurs générations passèrent sans interruption jusqu'à ce qu’un autre elfe nommé Mearwën en hérite à son tour.
Les pierres quant à elle passèrent aussi d’une génération à l’autre mais perdirent leur signification première. N’ayant pas vraiment d’intérêt pour les pierres, les familles ayant hérité de celle-ci finirent par les vendre.
L’émeraude passa aux mains des nains, le grenat dans celle des faéries, le jade finit chez les orques qui avait attaqué un marchand mais celui-ci fut perdu à jamais dans un ravin profond, le saphir alla chez les gnomes qui la revendirent et cette pierre termina sa vie sur le bâton d’un magicien. Personne, à part Firinn, ne sut jamais ce qui était arrivé au gros cœur de rubis et il emporta avec lui cette information au sein même de la terre qui l’avait vue naître.
C’est ici, mes chers amis, que commence ma propre histoire.
Un scribe de mon espèce, historien et chercheur de surcroît, aime toujours faire de nouvelle découverte. J’ai commencé assez jeune à travailler pour la bibliothèque de notre cité. Le chef de la bibliothèque m’a demandé d’aller me présenter dans le royaume elfe voisin afin d’en rapporter l’histoire. Je me suis présenté au Roi en lui demandant la permission d’accéder à la bibliothèque de son peuple. Mon but était de faire la chronique de son royaume du point de vue humain afin d’améliorer la compréhension entre nos deux royaumes. Cependant, les archives de celui-ci étaient bien mal organisées pour réussir à narrer les annales de cette communauté dans le temps qui m’était imparti.
J’ai rapidement fait le tri des principales familles et me suis lancé à corps perdu dans ma tâche. J’ai consulté sans relâche les archives pour colliger les informations afin d’en faire une histoire assez complète sans toutefois tomber dans la redondance.
Vers la fin de mon séjour, alors que je me trouvais dans la bibliothèque à retranscrire mes notes pour les présenter au Roi, l’archiviste du royaume apporta un grand sac de parchemin qu’il avait trouvé posé dans un recoin et que je n’avais pas encore consulté. Comme il me restait un peu de temps, je regardais ceux-ci sans trop d’attente puisque j’avais pour ainsi dire terminé ma tâche. Une trentaine de documents en tout provenant d’une province lointaine et qu’il n’avait pas encore eu le temps de classer dans les cases prévues à cet effet.
C’est à ce moment que je découvris un document rédigé en haut elfique, fait rarissime pour ce royaume. Le document devait certainement être très ancien et d’une grande importance puisque seuls les parchemins à caractères légaux étaient rédigés ainsi. Heureusement, le traducteur qui avait été mis à ma disposition n’avait pas encore pris congé de moi cette journée-là. Il attendait en effet que ma chronique soit terminée pour la traduire à son tour en elfique.
Lui demandant alors de me traduire celui que je venais de découvrir, il m’indiqua que c’était un testament très ancien. Même la forme du texte transcrit relevait d’une période assez peu connue. Il était question d’une clairière située dans une province loin à l’est du royaume ainsi que de legs de pierres précieuses à différentes familles liées au Roi par cousinage dont une avait été retirée du lot vu l’exceptionnelle dimension de la pierre.
Je terminais donc mon travail puisque les documents trouvés au dernier moment ne me fournissaient aucune information vraiment pertinente à ajouter. Puis, après avoir salué le bibliothécaire et l’archiviste du Roi, j’allais présenter mes respects à Sa Majesté en lui indiquant mon désir de visiter le pays pendant un certain temps. Il m’accorda cette faveur en ajoutant un sauf-conduit de sa part afin que tous sachent que j’étais son invité de marque.
Je me dirigeais donc vers l’est puisque mon intérêt venait d’être piqué au vif par le dernier parchemin que l’on m’avait traduit.
Longtemps, je fis enquête pour connaître le fin mot de cette histoire. J’eus de la difficulté à retrouver la clairière, son nom avait évolué pour être transformé en langue commune en « Forêt de Bagall »
Elle se trouve immédiatement au sud d’un cercle de pierre nommée Dubh Runes située à l’est de la cité de Duruune. J’ai su que ce nom se traduisait par « Runes Noir » probablement en référence aux caractères étranges que l’on retrouve sur les pierres du site mégalithique. Il ne reste rien là-bas sauf quelques roches moussues et patinées par le temps. La pierre précieuse, quant à elle, a disparu mystérieusement sans que l’on sache à quel endroit elle pouvait bien être.
Voilà tout ce que j'ai réussi à apprendre pendant le peu de temps que j'ai voyagé par là. Je suis revenu chez moi sans avoir rien de mieux à faire que de trier des livres et des parchemins. J'ai remis ma chronique rédigée en commun à mon bibliothécaire. Je conserve pour moi les informations que j'ai réussi à glaner et en attendant un prochain départ, j'économise en prévision de mes vieux jours.