Quelques heures se sont à présent écoulées dans le sablier du temps… minutes insaisissables qui nous échappent et glissent entre nos doigts impuissants… J’ai une fable à vous conter, je vous en prie venez auprès ; cher visiteur… tendez l’oreille… Oui je me dois de satisfaire… vos deux oreilles, pour vous complaire…
Ondine est une enfant farouche et sauvage qui est originaire des sombres rivages d’Inië… Orpheline de père mortel et d’une nymphe, elle fut sauvée… quelle chimère, par un vieillard, un pauvre hère… Mais ce pêcheur ne survécut, dans l’océan il fut déchu… Fuyant les limbes et la misère, la demie-nymphe fut poursuivie, par une âme noire qui veut sa vie… Mais dans le cœur de la taverne de Duruune, elle fit la rencontre d’un chasseur… C’est Caranthir, humble trappeur… La créature est venue pour chercher Ondine, mais en vain… et la nuit dans une chambre des plus simples, ne fait que commencer…
L’esprit alourdi par les affres du sommeil qui s’insinue dans son âme, Ondine exprime sa reconnaissance au chasseur, en esquissant un léger sourire… La nuit risque d’être longue… Je me souviens de tant de nuits rythmées par le cauchemar et l’amertume… parcourant les marais humides et nauséabonds comme une âme errante… Enveloppée dans l’opacité du brouillard qui daignait m’offrir son habit de fantôme… Ondine soupire un instant puis ferme furtivement les yeux, afin d’oublier les prémices de ses laborieuses pérégrinations…
Il est vrai que je n’ai guère eu l’occasion de dormir ces derniers temps. C’est devenu une sorte d’habitude…
La demi-elfe a l’esprit préoccupé par de nombreuses interrogations qui se bousculent dans sa tête, mais elle n’en montre rien à Caranthir. Enfin, soit, quelques heures salvatrices me feront sans doute le plus grand bien… et puis la nuit porte conseil… Ondine observe le chasseur en train de s’affairer à la préparation de la veillée nocturne. Il semble prévoyant pour parer à d’éventuelles attaques de mon assaillant… j’espère que cela suffira. Décidément, je n’ai pas coutume de faire confiance aux étrangers, il faudra que je m’habitue à ce nouveau sentiment qu’est la confiance… Mais loin de moi l’idée d’être candide…
La demi-elfe observe attentivement la lame traîtresse que Caranthir extirpe du fourreau. Les lueurs du feu dansent sur elle et la revêtent de son habit de lumière… Mais c’est une lumière inquiétante aux yeux d’Ondine… Le visage du chasseur s’y reflète, ce qui a pour effet de lui conférer une image floue… Un visage aux contours indécis, comme estompés par une quelconque magie… serait-ce la fatigue qui me joue des tours… sans doute…
« Vous aurez sûrement l'occasion d'apprendre à vous servir de telles armes quand vous serez à la Tour d’Alnéir», lui explique le chasseur.
Ondine observe furtivement ses mains diaphanes qui n’ont jamais daigné empoigner une quelconque arme… Nous verrons bien… Mais cela me paraît étrange… à moi dont les mains n’ont toujours recueilli que l’onde claire, ces mains seraient-elles destinées à saisir la lame du bourreau ? Ondine regarde l’épée qui se tient debout contre le montant droit du fauteuil… debout comme un redoutable mercenaire. Je sais bien que le monde recèle de créatures dont il faut se méfier, dont il faut se défendre… Mais serai-je jamais capable de pourfendre les ténèbres avec une lame traîtresse… Il faudra que je réfléchisse à cela… La nuit porte conseil… Ondine se dirige vers l’unique lit de la chambre qui lui semble en mauvais état… Pas grave, je ne fais pas grand cas du confort… Ce type de considération serait bien futile pour une enfant sauvage comme elle… Et puis j’ai pris l’habitude de coucher à même le sol, sur les mousses, la terre et les fougères… Perdue dans ses réflexions, Ondine retire lestement son pardessus qui fera office de couverture, comme à son habitude… Faisons fi des convenances… pas besoin de couvertures… Pendant que le chasseur a le dos tourné, Ondine remarque que sa tenue de voyage est usée par les intempéries et que les couleurs de ses guêtres sont fanées par le soleil et la poussière… La tunique blanchâtre qui enserre sa taille et son corsage a perdu son aspect d’autrefois… lacérée par endroit, elle lui rappelle des souvenirs houleux à cause de son adversaire… Mais ce genre de préoccupation est bien trop futile pour elle, enfant farouche qui vivait loin des terres hostiles des hommes et de leurs lois… Un froid pernicieux vient lui glacer l’échine, et le sommeil commence à l’étreindre de sa lourde main apaisante. La demi-nymphe se couche alors en se recroquevillant sous son pardessus.
« Vous savez Caranthir, je n’ai guère eu l’occasion d’avoir des compagnons de voyage durant mon étrange périple… Vous serez donc mes yeux et mes oreilles pour cette nuit… Réveillez-moi si vous avez envie de dormir… » Mais ses mots se perdent dans un infime murmure, car Ondine a déjà fermé les yeux et se laisse envahir par le sommeil… mais un rêve étrange commence à faire surface devant elle…
Ondine est couchée dans ce qui lui semble être du sable, à même le sol… ses deux yeux verts qui pétillent de lumière s’ouvrent sur un ciel d’azur immense… Pas un nuage, juste les cieux qui semblent s’étendre à perte de vue devant elle… Ondine semble se noyer dans la pureté azurée qui recouvre la planète… La demi-elfe perçoit la caresse du vent qui vient bercer ses courbes voluptueuses de demi-nymphe… Elle ne porte plus son encombrante tenue de voyage, mais une simple tunique vient épouser les courbes de son corps de jeune fille sauvage… Le lin blanchâtre lui étreint délicatement la taille et le corsage… Le vent enlace Ondine de ses doigts qui l’effleurent sous des airs de malice ingénue… Une brise enfantine vient jouer dans le feuillage de ses cheveux qui s’entrelacent timidement sur son visage… ses cheveux sont comme des filaments d’ébène qui viennent dessiner des lignes entremêlées, sur son visage de porcelaine… Un sourire malicieux se dessine sur ses lèvres baignées par la rosée… Ondine a retrouvé le rivage lumineux d’Inië où elle a toujours vécu… loin des sombres mortels et des autres créatures de la ville… Un endroit sauvage et désert où peu d’hommes ont daigné souiller la pureté et l’innocence…
Soudain, le grondement des vagues fait irruption à ses oreilles comme une lointaine mélodie… Ondine s’assoit… Elle se trouve sur le rivage d’Inië où elle attendait patiemment son père adoptif durant de longues heures, qui lui paraissaient interminables. Visiblement, il est déjà parti au large des flots pour recueillir les ressources bénies de la mer… Ondine a bien conscience que le travail de pêcheur du vieil homme est indispensable pour survivre… et pour bénéficier de quelques agréments de confort, le vieil homme part de longues semaines à la ville, afin de vendre le poisson… Pourquoi a-t-il toujours refusé que je l’accompagne là-bas… Pourquoi ne veut-il pas que je découvre comment vivent les hommes et les autres créatures… Une vois résonne dans son esprit comme un lointain souvenir… C’est pour ton bien Ondine, crois-moi, les autres êtres vivants ne sont pas comme nous, ils ont une double nature qui tôt ou tard se révèle fatale pour des gens comme nous… Il voulait me protéger de quelque chose…
Le vrombissement des vagues et du ressac se fait de plus en plus bruyant, comme une complainte qui voudrait attirer son attention… Ondine observe l’horizon, mais seul l’océan semble s’étendre à perte de vue pour se fondre avec le ciel. Le silence est rythmé par le chant des vagues et le vent qui murmure à ses oreilles… CRAC ! Ondine se retourne furtivement et scrute les entrailles de la forêt qui s’étend derrière son dos… Une corneille prend son envol et vient bouleverser la quiétude de l’endroit, par son cri rauque qui glace l’échine de la demi-elfe… Ondine a le souffle court et se retourne avec agilité… chhhh… Le vieux pêcheur est assis sur ses talons à quelques mètres d’elle… Mais il ressemble à un vieillard qui courbe l’échine, en supportant un poids qui domine la voûte de son dos… Ses yeux sont blancs… sans pupilles, ni couleurs, juste blancs comme la neige… Le ciel et l’océan sont parés d’une robe grise qui ondule, comme annonçant les prémices d’une tempête… Ces yeux… ils me toisent d’un air accusateur qui me fait mal au cœur… Je ne peux croire que c’est l’homme qui m’a recueilli… Les lèvres du vieil homme décharné remuent dans le vide, mais aucun son, aucune parole ne parvient aux oreilles de la demi-nymphe qui commence à avoir froid…
Dans la taverne, Ondine semble avoir un sommeil agité… Elle se recroqueville un peu plus dans son pardessus… Une voix résonne dans son esprit… C’est cela que tu veux Ondine… La voix gutturale du vieillard se fait menaçante dans son esprit… Tu ne dois pas rejoindre les villes… Tu n’as pas le droit de souiller tes mains en utilisant les armes des impies… Dans son sommeil, Ondine s’agite de plus en plus… Non… non… pourquoi tu me parles comme ça Pily… Pourquoi tu ne veux pas… Mais le vieillard rétorque cyniquement dans une ultime expiration : Tu… ne… lui… échapperas…pas…
C’est alors qu’Ondine regarde ses mains… HORREUR… des mains souillées par un sang presque noirâtre… Non, ce n’est qu’un cauchemar… non… des mains décharnées jaillissent du sable autour d’elle pour l’empoigner de part et d’autre… Elle résiste, mais toute tentative d’évasion lui semble impossible… Des larmes coulent sur son visage… La voix entrecoupée de sanglots qui enserrent sa gorge et son cœur… noooon… De longues mains mêlées de chairs et d’os veulent la saisir pour l’enterrer vivante… sous le sable… Tout son corps s’engouffre subrepticement au cœur du sable qui s’insinue dans ses yeux, dans ses oreilles, dans ses poumons… Ondine étouffe… Le souffle court, elle ne peut respirer… dans la taverne, Ondine se contorsionne comme pour échapper à ses assaillants… le visage convulsé par le manque d’oxygène… puis soudain… c’est le noir total… La plénitude…
Silence... Le soleil ouvre ses mains dorées sur un monde empreint de sagesse. Le seigneur irradiant se dresse sur son trône flamboyant, afin de régner sur le vaste empire céleste… L’azur des cieux se mêle à la douceur de l’océan qui dévoile sa triste mélodie aux visiteurs… Le vent se répand comme un murmure qui vient bercer les âmes en peine… Personne sur la plage déserte…
Mais… daignez baisser les yeux sur le sable qui témoigne… Il nous révèle croyez le bien, une présence des plus étrange… des pas humides qui s’enfoncent dans sa chair… Mais si voyez, elles s’éloignent les empreintes… serait-ce un esprit vagabond… ou bien une âme qui s’est perdue, dans le dédale du vaste monde… Mais penchez-vous encore un peu… Là dans ces pas… c’est l’onde claire… issue de la nymphe éphémère…