Arrivés au port, Kami et les Teryae se séparèrent. Quand le clocher sonnerait midi, ils se retrouveraient juste devant la porte ouest du port de Mistville.
Torhkamil et Ehléwë achetèrent bon nombre de denrées peu périssables ainsi que de nouvelles gourdes en peau plus solides que les leurs. Peu avant les treize heures, tandis qu’Ehléwë et Torhkamil se baladaient un mangeant une brochette de poisson grillé achetée chez un marchand à la sauvette, la princesse remarqua une bijouterie, et sans attendre une quelconque autorisation de son garde du corps, elle marcha vers la vitrine comme hypnotisée. Torhkamil continua de marcher quelques pas avant de se rendre compte que sa protégée n’était plus là ! Il tourna la tête dans toutes les directions, affolé. Enfin il l’aperçut devant la bijouterie.
Torhkamil donna son repas à un gamin des rues qui était sur le point de lui subtiliser sa bourse et se mit à courir en direction de la vitrine, mais que devait-il crier ? Jale ? Ehléwë ? Il se décida :
« Jale ! »
Torhkamil s’élança vers elle.
« Quelle strige vous a donc piqué ? Vous auriez pu me prévenir tout de même ! »
Le colosse était en colère, mais au fond de lui il était si soulagé qu’il ne soit rien arrivé à Ehléwë, jamais il n’aurait pu se le pardonner… Il allait lui demander de s’expliquer, quand il aperçut une chaîne en argent, finement ouvragée dans la vitrine de l’artisan. Des souvenirs passèrent en flash dans sa tête, soudain il se souvint !
Il lâcha le poignet d’Ehléwë, elle entra dans la boutique, il resta dehors.
Une petite clochette retentit quand Ehléwë entra dans ladite boutique. Le plancher venait juste d’être ciré et notre elfe faillit trébucher. Les murs étaient couverts de sombres panneaux de bois lambrissés avec des tapisseries vert émeraude. Ehléwë se planta devant le comptoir de l’artisan. C’était un humain d’une quarantaine d’années environ. Quelques rides d’expression sur le front, des petites lunettes rondes de courtier et une montre en or qui pendait de son veston en velours. L’homme était un peu ventru et avait les tempes grisonnantes.
« Bonjour, j’aimerais acquérir la chaîne en argent qui est dans votre vitrine.
- Trente pièces d’or ma’m’zelle.
- C’est tout de même un peu exorbitant pour une simple chaîne en argent, non ? »
Ehléwë se mordit la lèvre, elle savait très bien que cette chaîne était beaucoup plus précieuse que le prix demandé par le marchand. Pourtant, elle devait le cacher aux yeux du commerçant qui en prendrait partie.
« Bon très bien, lâcha le marchand. Vingt-cinq !
- Tout de même, vous me feriez bien un prix ? »
Ehléwë ne cessait de dévisager le commerçant qui commençait à se sentir mal à l’aise. Au bout de quelques minutes il déclara :
« Bon, vingt mais vous êtes dure en affaire ma p’tite demoiselle. »
Ehléwë sourit et sortit négligemment sa bourse en cuir accrochée à son fin ceinturon, caché sous sa cape. Elle tendit les vingt pièces d’or au boutiquier, qui s’empressa de les empocher. L’homme appela un petit gnome, qui s’empressa de décrocher le bijou et de le porter à son maître. Le commençant tendit la chaîne à Ehléwë et se tourna vers une dame embourgeoisée qui venait de passer le seuil de la porte, une habituée de la boutique semblait-il. L’elfe sortit de la boutique en lançant un vague ‘‘Au revoir’’.
Torhkamil l’attendait adossé près de la sortie.
« Alors, est-ce la sienne ? »
Ehléwë desserra le poing dans lequel était emprisonné le bijou, elle regarda si une inscription était gravée à l’intérieur.
« Oui, c’est la sienne. Celle qu’il portait toujours au cou, le cadeau de sa mère avant qu’elle ne soit emportée par la grande Epidémie. »
Ehléwë referma son poing, puis réajusta sa cape de sa main de libre.
« Nous devrions partir, suggéra Torhkamil, il est bientôt l’heure.
- Tu as raison, ne nous attardons pas ici. »
Les Teryae marchèrent encore quelques temps dans la rue principale, restant vigilants à chaque pas qu’ils faisaient dans ce port aux abords mal famés.
Si l’on parcourait au hasard des rues les quartiers chics de la ville, et que l’on laissait nos pas nous guider, l’on pouvait voir apparaître la demeure du nouveau gouverneur. Celle-ci était représentante du faste et du luxe à l’état pur. Le gouverneur ne valait pas mieux qu’un homme après une bacchanale.
Si l’on redescendait vers la mer par des rues adjacentes, on découvrait en marchant près des murs pour éviter les seaux d’immondices lancés depuis les fenêtres, les quartiers moins favorisés par les généreuses baisses d’impôts. On pouvait à peine y respirer l’air lourd et nauséabond de la ville. En plus de l’odeur permanente de poisson, on pouvait respirer, aux grés des vents, une odeur subtile de pisse de chat ou de relent d’égouts bouchés. Et si l’on avait de la chance on pouvait avoir droit à l’odeur moribonde de quelques cadavres de rats en décomposition, voire de bourgeois imprudents, dépouillés de toutes possessions une nuit au hasard des rencontres. Non loin de là, une ruelle étroite, puante et crasseuse, descendait en serpentant jusqu’à la rue principale du port de Mistville. Une des seules rues à peu près fréquentables de jour, où il faisait bon vivre quand on avait de l’argent. C’était une grande rue commerciale bordant la mer, d’où l’on pouvait à loisir regarder les bateaux lever l’encre à tout heure du jour, quand la marée le leur permettait tout du moins. Si l’on regardait mieux, parmi la foule des passants pressés et des commerçants bruyants, on pouvait apercevoir Ehléwë et Torhkamil se frayant un chemin, jusqu’à la porte ouest de Mistville.
Voilà plusieurs minutes que la jeune princesse était silencieuse, le poing toujours serré. Torhkamil commençait à être un peu inquiet. Elle qui parlait toujours et qui voulait toujours avoir le dernier mot ; l’elfe gardait presque obstinément un silence digne d’une tombe.
« Ehléwë, comment allez vous ? »
Elle ne lui répondit pas. Elle se contentait de regarder dans le vague.
« Je vous en prie répondez moi, vous me faites peur à ne rien dire ! »
- Je… C’est bon, ne t’inquiète pas. Ça ira. J’étais juste… pensive.
- Vous semblez l’être beaucoup trop depuis que nous avons quittés la bijouterie ? Ca ira ? »
Ehléwë hocha la tête, puis toujours perdue dans ses conjectures, ajouta :
« Pourquoi sa chaîne était-elle dans cette vitrine ? Lui qui l’avait toujours autour du cou…
- Je ne sais pas. Il y a mille et une raisons, vous savez… De plus, il ne me plait guère de faire des suppositions hasardeuses sur un sujet si sensible pour vous. »
Ehléwë opina du chef. Elle passa discrètement la chaîne à son cou et massa sa main endolorie. L’elfe avait fermé son poing avec tant de force, que ses jointures en étaient devenues blanches, son sang avait peu à peu quitté sa main, maintenant, elle en avait des fourmis dans tout le bras.
« Dépêchons nous de quitter cet endroit. Il ne m’inspire guère confiance et la rue est trop bondée à mon goût, dit Ehléwë une fois la chaîne de Nalwihogys autour du cou. »
Torhkamil hocha de la tête, et allongea sa foulée.
Les Teryae retrouvèrent Kami comme prévu, et tout les trois partirent en direction de l’embarcadère.
Quand ils arrivèrent, Barty avait les traits tendus et le visage grave. Ehléwë ne s’en inquiéta pas plus que ça. Mais, Torhkamil n’était du même avis : son instinct lui titillait légèrement l’esprit : quelque chose n’allait pas. Tandis qu’Ehléwë resserrait les nœuds des paquetages pour éviter qu’ils ne s’ouvrent durant la traversée, Torhkamil s’approcha d’elle.
« L’atmosphère est tendue, quelque chose cloche. Restez sur vos gardes.
- Détends toi, il n’y a qu’un pêcheur et son fils. »
Torhkamil refoula à grands peine sa colère : quelle insouciance!
« Quelque chose cloche, faites moi confiance. Restez sur vos gardes. C’est un ordre ! »
Quand le colosse fit valoir son autorité sur elle, Ehléwë ne douta plus de la véracité des propos de son garde du corps ; de plus la voix de Torhkamil semblait tendue. Elle hocha la tête et finit de vérifier les nœuds, puis les transporta un à un, avec l’aide de Kami, sur le dos de l’étrange Matigone. Ehléwë s’autorisa à flatter la tête de la dragonne. L’immense créature se mit à fredonner :
« Cours petite fée avant que la nuit ne t’attrape.
Cours petite fée car tu es en danger.
Cours petite fée avant que les ténèbres ne te happent.
Cours petite fée car tu es recherchée… »
L’elfe ne saisit que vaguement le sens de la comptine, mais elle était dorénavant sûre qu’il se passait quelque chose d’étrange. Elle s’approcha du pêcheur ; celui-ci était en grande discussion avec Torhkamil sur les horaires d’arrivée ainsi que sur les détails du trajet.
« Excusez moi de vous interrompre Barty, mais il me semble que tout le monde est prêt. Serait-il possible de partir à présent ? »
Torhkamil lui lança un vague regard, avant d’appuyer la demande de sa protégée. Le rythme cardiaque de Barty accéléra, il devait les garder le plus longtemps à terre.
« Oui, partons. Mais avant, il faut que je ferme ma maison et que je nourrisse mon chat.
- Il ne semblait pas avoir vu un chat hier soir, dans votre maison, Barty. Répondit calmement Ehléwë.
- Il me semble qu’elle ait raison. Je suis allergique aux chats, je l’aurais senti si vous en aviez un… »
Silence.
« Chercheriez vous à nous cacher quelque chose mon petit Barty ? Ajouta Torhkamil avec un sourire. »
Barty, mi figue, mi raisin, ne commenta pas les propos accusateurs du colosse, et monta sur le dos de la dragonne.
Puis il ajouta dans un sourire :
« Bon et bien, partons si tout le monde est prêt ! Kami ! Monte sur Matigone nous partons ! »