Silvar sentait la haine monter en lui et il se mit à trembler. Ses poings se serrèrent, ses yeux modifièrent leur douce teinte pour prendre un reflet métallique, aussi son regard fut-il d’un coup, froid, acéré, poignard meurtrier s’il en avait été capable. Elle était là et s’installait dans les moindres recoins de son être, conquérante
Marbrouc le regarda et ne fit pas un geste d’apaisement, comme s’il attendait que tout explose, pour ensuite, ramasser les morceaux épars. Il ressentit dans sa sève ce sentiment inconnu qui le répugnait toujours et qu’il savait ronger comme la gangrène, celui qui le portait. Il l’avait connu parfois lorsque des combats se déroulaient sous ses branches ou à proximité et en avait même ressenti les premiers effets dans son esprit, pour ne pas dire dans sa chair. C’était une formidable énergie dont la puissance emportait tout sur son passage jusqu’à noyer en entier celui qui l’entretenait et la portait. Il s’en était débarrassé très vite, conscient de tout ce qu’elle pouvait impliquer. Marbrouc était un sage parmi les siens, et nombre de ses histoires circulaient d’arbre en arbre, soutenues pas l’air. Il avait coupé le contact au moment propice et pensait avoir évité une catastrophe. Il entrevoyait des possibles, mais savait devoir les conserver pour lui. Rien qui pouvait entraver la marche des événements ne devait être entrepris pour l’heure, en mettant cet elfe au courant de quelques bribes éventuelles, qui, d’ailleurs, pouvaient changer au détour d’un chemin, il modifierait peut-être un élément important de la trame du temps en déplaçant imperceptiblement un point de libre-arbitre de son visiteur. De cela il n’en était pas question et allait à l’encontre de sa philosophie même, de sa marche de vie. Silvar lui apparaissait comme un elfe digne de confiance, mais si jeune encore, si jeune, si impulsif ! Émotion qu’il ne connaissait pas non plus, encore une, mais c’était ainsi et il le savait.
Chacun à sa place dans la création.
À chacun son rôle et son destin.
À chacun ses armes.
Telle était la devise de son peuple, devise à laquelle il s’était toujours tenu et qui, jusque-là, les avait toujours sauvegardés.
De son côté Silvar parvenait à contenir puis à se détacher de cette fulgurante émotion qui avait tenté de le submerger, de s’enraciner, de l’emprisonner, pour en faire sa chose. Enfin, ce n’était peut-être pas aussi clair dans son esprit, mais il paraissait reprendre son souffle et revenir avec son hôte. La chaude ambiance qui régnait dans le lieu où il se trouvait finit par l’envahir à nouveau et le calme revint en lui, même si, quelque part, il était conscient que quelque chose demeurait tapie, à la lisière de sa conscience, prête à bondir n’importe comment et n’importe où, si elle n’était tenue à distance, à défaut d’être contrôlée. Il pensa alors que ce pouvait être une arme, une arme dont il aurait certainement besoin, et puis il regarda Marbrouc avec un sourire de grand benêt confus. Ce dernier le lui rendit, tout en se disant qu’il lui faudrait certainement revoir, un autre jour, ce jeune elfe fringant dont la maîtrise le surprenait. « Intéressant, intéressant » se dit-il, « mais qu’il n’en fasse pas trop car je ne suis pas dupe ». Il croisa ses mains sur son ventre et, s’asseyant de nouveau dans son siège, ses longues jambes étalées devant lui il fit signe à son vis-à-vis de faire de même. Lorsqu’ils furent tous deux bien calés dans leurs fauteuils respectifs Marbrouc lui posa la seule question qui lui venait à l’esprit, pour n’influer en rien sur les réponses qui devaient en découler :
- « Alors ? »
- « Bah… Maître Marbrouc je ne sais comment vous dire… »
- « Prends ton temps Silvar. Il ne sert à rien de courir. Les mots justes sortent quand on ne les attend pas. Alors respire calmement et détends-toi. Nous avons toutes les heures nécessaires pour ça. »
- « Toutes les heures ? »
- « Oui, ici tout va moins vite, beaucoup moins vite. »
- « C’est vrai, on me l’a dit. »
Il venait de répondre par deux fois avec un tel détachement, que Marbrouc demeura un bref instant interdit. Le silence tomba comme une chape de plomb et il remarqua que dans les yeux de son interlocuteur, il manquait quelque chose d’indispensable pour qu’il fut en entier dans leur réalité. Il se leva d’un bond vers Silvar, le secoua. Rien n’y fit. Il demeura interdit, sans comprendre, mais surtout sans réaction. Il comprit alors qu’il avait laissé un morceau de lui-même à la forteresse de Lim et qu’il était nécessaire d’y retourner très vite avant que n’arrive le pire. À moins qu’il n’y soit reparti de son plein grès ! Mais ça ne changeait rien à l’affaire et le temps, dorénavant, jouait contre eux.
- « Silvar ? »
Aucune réponse ne vint. Comment faire ? Plonger en lui ou ouvrir à nouveau le passage ? Plonger en lui était dangereux pour eux deux et il ne l’avait jamais fait, il n’était pas sorcier et les avait vu simplement faire. Ce n’était pas suffisant pour s’engager dans cette fois, d’ailleurs saurait-il reproduire et pour se retrouver où ? Rouvrir la brèche était également périlleux, mais à un degré moindre, parce qu’il maîtrisait cet art dans ses plus petits détails et l’avait maintes fois pratiqué.
Là-bas, Volk et Gorlak étaient parvenus, après avoir dépassé les boxes, devant l’enclos aux chevaux. Ils riaient des aventures qu’ils se racontaient et avaient parfois partagées. Volk, cependant, eut l’impression qu’il était observé et jeta quelques fois un rapide regard par-dessus son épaule droite, et puis il remisa cette idée dans un recoin de son esprit, en se disant que c’était son imagination qui se libérait un peu plus à cause de la fatigue. Il se concentra alors sur la conversation qu’il tenait avec son nouveau camarade. Gorlak ne remarqua rien, souvent plié de rire, et Volk se dit que c’était mieux ainsi. Lorsqu’ils arrivèrent enfin, il s’émerveilla béatement du spectacle qui se déroulait devant lui. Gorlak plaça son bras droit autour de ses épaules et lui dit :
- « Tu n’as plus qu’à choisir maintenant. »
Dans l’enclos d’une centaine de mètres de diamètre, dont les limites, pour trois quarts, étaient données par les remparts, une trentaine de chevaux, debouts ou couchés, attendaient le bon vouloir des Maîtres de la forteresse. Ce pouvait être le dressage, la prise de possession comme ce soir-là par un officier supérieur, ou, mais très rarement, les cuisines, pour un animal par trop blessé et jugé non-récupérable. Car si l’abondance avait été au rendez-vous ces dernières semaines, il n’en allait pas toujours de même. Les guerres successives à cause des morts qu’elles entraînaient aboutissaient souvent à une pénurie de monture. Or nul n’imaginait un officier supérieur sans la sienne.
Volk observait l’intérieur de l’enclos. Les robes étaient baie, isabelle ou blanches. Certains animaux étaient plus massifs que d’autres, mais il n’en connaissait pas la race, et puis, son regard se figea, comme attrapé par un filet. Il pointa son index en tendant son bras droit en direction de la partie la plus sombre de l’enclos, le long des remparts, à sa gauche.
- « Gorlak, regarde tout au fond, c’est lui que je veux. »
- « Wha ! Volk, je ne l’avais pas remarqué, il est splendide. Entrons dans ce cas. »
- « Allons-y, il me tarde. »
C’était un cheval pie qui s’apparenterait au Irish Cob ou Tinker de notre monde. Il avait la crinière et la queue beiges ainsi que des fanons très abondants, de même teinte, derrière ses canons (2).
Les yeux de Silvar, attentifs à toute la scène, observaient, non loin, dans l’ombre d’une meurtrière. Ils étaient bleu gris.
(2)Canon : Chez les équidés, les ruminants, partie d’un membre comprise entre le jarret et le boulet (à l’arrière) ou bien le genoux et le boulet (à l’avant).