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Sujets concernés par ce texte : Fantasy
Type de document : Conte

     
 

A Nedjma


Je suis folle. Je vogue dans des entrelacs de rêves –un tourbillon inextricable de rires et de bonheurs incompréhensibles. Je ne veux pas savoir combien je risque de m’y noyer. Trop de couleurs, de chaleur… Je vais m’y perdre. Tout tourne trop vite. Je suis grisée par tant de candeur et de cruautés délicieuses, tant de simplicité et de joies absconses, tant de sauvageries et de douceurs. Saoule de plaisir… Je m’enivre de ce vin que j’adore, cette drogue qui absorbe ma conscience et m’offre la naïveté de l’enfance. Le suc d’une passion vorace, ma gourmandise favorite, mon péché immortel.

Cette ardeur incontrôlée grignote sans que je n’y prenne garde mes doigts, elle se met lentement à me dévorer le bras droit, m’abandonnant à ma gaucherie. Qu’importe ! Ma passion m’a offert des ailes, et je vole, en tenant par la main une fée magnifique aux yeux hypnotisants. Ses cheveux d’ébène chantent les louanges des chimères tout autour de son visage d’ange, elle est mon rêve, je suis son songe –folles à deux. Mais elle me broie les doigts, je pleure en douleur. Elle l’ignore, et moi aussi, autant parce que je m’applique, soumise à son charme, à l’imiter docilement, que parce que les paysages fantasques que nous survolons m'obnubilent.

Des frissons parcourent mon corps jusqu’à… mes pieds ? Mes pieds, où sont-ils ? Je n’en ai pas eu usage depuis des ans, depuis que ma fée m’a enlevé de ma geôle terrestre, trop peuplée du commun des mortels si futiles et fades ; je n’ai pas marché sur le globe depuis des siècles. Les rêves dans les nuages, et toujours dans la lune… La folie a progressivement dévoré mes jambes inutiles, elle me mange tout entière. Je ne m’en soucie guère, je ris aux étoiles pour les remercier de m’éblouir tant ; je sens la chaleur et la lumière du soleil auprès duquel je vole –ma fée. Je n’ai plus de corps à présent, seules me restent mes ailes, pellicules cristallines à faire pâlir d’envie les libellules.

Oh, je suis folle ! Que jamais ne s’arrête ce voyage au pays Imaginaire des Merveilles, au royaume de l’enfance et de la joie ! Véritable tempête, la folie monte lécher de ses vagues immodérées le ciel où je plane, insouciante. Et dans ce tourbillon, sans bon sens et au gré des vents contraires et déments, cent mille papillons virevoltent, tournoient, s’entrechoquent, toupillent, se frôlent, pirouettent, s’embrassent, s’éloignent, reviennent, dansent une valse absurde à la cadence déraisonnablement rapide. Des mouvements illogiques qui me donnent le tournis. Pour ne pas m’évanouir, je serre ma fée, et nous nous laissons emporter avec ravissement par ce cortège anarchique de papillons en liesse. Ce vertige… Ils courent autour de moi, un étau enserre mon crâne innocent. Un carrousel fou qui, hilare, multiplie les tours  et accélère sa vitesse ; je suis la môme assise sur un cheval de bois peint et ne peut pas descendre, une forte fièvre assaillit mes tempes ; je demeure impuissante, à la fois effrayée et fascinée par ce manège en délire.  Des papillons exaltants et insupportables…

Les écailles de leurs ailes bigarrées forment des mosaïques merveilleuses représentant des scènes saisissantes. Sur ce papillon-ci, je vois deux filles qui batifolent et s’éclaboussent gaiement dans une rivière glacée par un temps humide et gris, sans se rendre compte que l’une d’elles saigne abondamment. Tapies sous la vase, les naïades observent leurs jeux d’enfants. Je vacille… Dis-moi, ma fée, n’ai-je jamais vu cette scène auparavant ?

Et sur ce papillon-là, que vois-je ? Deux gamines qui découvrent le château en ruine de la Belle au Bois Dormant –alors ce n’était pas qu’un conte… Puis elles explorent le parc, véritable jungle sauvage assiégée par les ronces et la flore grimpante ; le lierre espiègle court sur les troncs tordus et sinueux ; elles défient les épines sèches à la recherche de la princesse.

Je m’égare dans ce tourbillon déchaîné d’insectes graciles et effrénés… Sur les ailes vertes d’un autre papillon, des fillettes tournoient en se tenant les mains, tout gravite autour d’elles à une vitesse fulgurante. Leurs doigts glissent, alors elles s’effondrent dans les herbes indomptées ; leur rire vibrant d’allégresse s’élève plus haut dans le ciel que leurs rêves mêmes.

Trop, je n’en puis plus… Ces papillons me font plus folle que je ne le suis déjà… Pantelante, je tente vainement de me concentrer pour que cesse ce tournis merveilleusement atroce. Mais encore les motifs vivants des mosaïques s’imposent à mes yeux, ces yeux que ma fée a ouvert et que je garde exorbités malgré moi pour que m’absorbe mieux cette image : deux enfants défiant la fureur des éléments. Elles s’aventurent sur une digue, grossier amas de rocs sucés par algues et vagues. La démence de la mer et des vents équivaut presque celle des fillettes, les eaux se déploient dangereusement à leur rencontre mais elles ne craignent rien. Elles voient parfaitement parmi les flots ces sirènes suintantes d’ignominie et de jalousie –elles envient le pouvoir abyssal des enfants. Les femmes poissons s’élancent contre la digue pour les faire glisser de leurs souples queues écaillées, férocement désireuse de les voir couler dans les profondeurs hadales…

Que d’images, dans cette tornade détraquée, sur les ailes de ces insectes forcenés !  Ici, deux filles observent des dryades et caressent l’écorce de leur peau brune avant de grimper sur leurs mille bras feuillus. Là, elles cueillent de petites pâquerettes parmi des orties plus hautes qu’elles. Et sur ce papillon, elles dorment enlacées dans un lit à baldaquin, presque nues, comme un couple qui vient de faire l’amour.

Ces papillons –ces papillons me brûlent, ils embrasent mes sens… Tourbillon, enlève-moi, tue-moi, que je meurs emportée par ce cyclone de souvenirs étourdissants, que je quitte enfin cette maudite enveloppe charnelle qui met frein à mes rêves déchaînés. Quelle enveloppe charnelle ? Ma passion l’a dévorée sans que je ne m’en préoccupe, seule mon âme reste. Libérée, mon âme ? Hélas, je m’étais méprise…  O ma fée, tu ne me tiens plus la main car je n’en ai plus ! Comment me rattacher à toi ? Je sombre… Le tourbillon de papillon se saisit de moi, je me noie –n’était-ce pas ce que je désirais ? Inconsciente que j’étais ! Pouvais-je prévoir que dans cette tornade de gaieté en fleur et de souvenirs nantis, je me perdrais seule ? Diable, mes ailes ont disparu à leur tour, je ne peux plus voler !

Je tombe, et de si haut, une chute si glaciale ! L’œil du cyclone m’aspire, les papillons ne cessent de me gifler. Sur leurs ailes, une fillette, perdue dans un corps d’adolescente, lui-même drapé d’une ample jupe rouge, saigne de l’intérieur, elle pleure frénétiquement, seule.  Je ne te vois plus, ma fée, où es-tu ? Je coule, les papillons me fouettent, leurs ailes me blessent malgré mon absence de corps. Les vents jouent avec mon âme comme avec les feuilles d’octobre, tels les enfants qui s’adonnent à des jeux cruels.  Je ne vois plus rien… Tout est flou et s’efface. Je n’entends plus, le noir sonore se fait, un silence pesant qui perce les tympans que je n’ai plus. Que cela cesse… Que ce vide cesse… Rendez-moi ma tempête de liesse !

Depuis quand suis-je là, tristes cendres immobiles dans leur errance ? Je me souviens vaguement d’une chute fatale, qui me brisa les os que je n’ai plus. Je ne ressens plus rien qu’un vide poignant qui me ronge et me détruit atrocement. Je me sais fade et sans saveur, sans vie, plus rien ne vibre en moi –ma fibre primaire, quelle était-elle ?  Je ne me souviens plus de la splendeur de mes couleurs d’antan. Réduite à l’état de poussière de fée, âcre et terne,  dispersée par le mistral sur la Terre, une piteuse planète sur lequel le vide sec m’a laissée. Je me traîne, je ne suis plus qu’un spectre.

 
     

 
par --Eve--
le 12/03/2007
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