Je me trouvais assis dans une taverne, tranquillement en train de boire un verre de lait, seule boisson que l'on accepte de vendre à un mineur dans ce bar, à l'exception de l'eau, lorsque arriva quelque chose de particulier. C'est le genre de chose que l'on ne peut oublier, qui change notre vie, mais je ne le savais pas encore, à l'époque.
Un homme entra. Un homme grand, portant un imperméable en cuir, fermé, usé jusqu'à la corde par les intempéries, descendant jusqu'à des bottes craquelées et pleines de boue. Sa capuche était relevée malgré le beau temps, ne laissant voir que des yeux bleus, perçants. C'est cela qui attira mon attention. Son regard fit le tour de la salle en moins de temps qu'il ne lui en fallut pour avancer d'un pas en direction du comptoir. Il était rapide et agile. Il commanda une bière, et prit tranquillement le temps de la boire avant de se diriger de nouveau vers la porte. Cet homme m'intriguait, c'était le moins que l'on puisse dire, et il semblait avoir fait le même effet sur tous les clients du bar. Au dernier moment, au moment où il allait fermer la porte, il se retourna légèrement et adressa un signe dans le vide. Un signe clair, précis, direct. Le genre de geste auquel on ne penserait même pas à désobéir, pourtant il ne semblait être adressé à personne en particulier. Tout le monde se regardait, pour voir qui pouvait bien penser que le geste lui était destiné. Moi j'avais le regard fixé sur la porte. J'avais l'étrange impression que ce signe m'était adressé, mais je n'osais pas bouger, de peur que ce ne soit pas le cas, et aussi de peur de la réaction des autres clients. Je venais souvent dans ce bar, et je ne pouvais risquer ma réputation pour un geste de quelqu'un que je ne connaissait pas, et dont je n'étais même pas sûr qu'il m'était destiné. Je finis par me lever, lentement, et à me diriger vers la sortie. Les autres ne me regardèrent même pas, pensant peut-être que le signe ne pouvait m'être adressé. Je sortis.
Cette taverne était à la sortie du village, et par une étrange idée, son premier propriétaire avais décidé d'installer la porte vers l'extérieur du village. En sortant, je me trouvais donc face à une belle et interminable prairie, où paissaient quelques chevaux sauvages. Plus loin, à trois kilomètres, commençait la forêt, grande de plusieurs centaines d'hectares. Peu de bûcherons s'aventuraient à plus d'un kilomètre de la lisière, car elle détient une légende assez particulière. En effet, la Forêt des Captifs a poussé, raconte t-on, sur un ancien et immense champ de bataille, où de nombreux hommes seraient morts en livrant un combat acharné. Depuis, la forêt est dite hantée, et cette légende est entretenue par de régulières disparitions. Trois ans auparavant, par exemple, sept personnes ont disparues au cours de l'année. C'est pourtant droit vers cette forêt, et d'un pas on ne peut plus décidé, que se dirigeait l'homme au pardessus de cuir. Je me précipitais dans sa direction afin de l'arrêter, mais il parvint à la lisière avant que j'eus pu le rattraper. Je n'aimais pas cette forêt, du moins pas ses profondeurs. Mes parents avaient disparu parmi les sept personnes, trois ans avant cela.
Depuis, j'avais osé retourner aux abords de la forêt, qui était avant la disparition de mes parents un de mes lieux préférés, et où je m'étais même construit une cabane dans un arbre, mais je n'avais jamais plus passé sa lisière. Pourtant, j'étais peut-être le seul à pouvoir empêcher l'homme d'aller trop loin, de risquer sa vie. Jamais je n'avais été confronté à un tel dilemme, pourtant, je me lançais bientôt à sa poursuite. Ma réflexion avait à peine duré une seconde. Une vie importait plus qu'une simple peur ancienne. Je n'étais pas rassuré lorsque je rentrais lentement dans le bois, mais je me forçais bien vite à me remettre à courir. Je rattrapais l'homme, quelques mètres plus loin. Il s'était arrêté et me faisait face, assis en tailleur, le dos appuyé à un arbre et les yeux fermés. Son capuchon étais rabattu, et je pus voir son visage. Il n'était pas très vieux, et avait peut-être l'âge d'être mon père. Son nez fin n'était pas très pointu, et sa bouche et son menton étaient couverts par un bouc court, d'un noir de jais parfaitement assortit à ses cheveux mi-longs. Il se releva lorsque j'arrivais et me regarda droit dans les yeux. J'eus l'impression qu'il pouvait voir en moi aussi facilement qu'il pouvait voir mon visage, et j'en eus la chair de poule.
"Bonjour, je t'attendais", me dit-il. La première pensée qui me vint à l'esprit fut : qui êtes-vous, mais je me dis qu'il valait mieux ne pas lui poser la question, et demandais plutôt:
"Bonjour. Pourquoi vouliez-vous me voir?" J'essayais de me convaincre que ce serait peut-être pour une raison quelconque, comme avoir l'adresse de quelqu'un, mais je ne me faisait pas trop d'illusions.
"Tu m'intéresses, me répondit-il. Sais-tu qui je suis?
-Non, monsieur.
-Bien sûr."
Il enleva alors son manteau, le laissant tomber à terre, mais mes yeux ne le voyaient plus. Sous ce manteau vieux et fatigué, l'homme portait une robe bleue, une robe qui hantait tous mes rêves. Une robe bleue roi, avec à l'ourlet du bas, de magnifiques flammes, d'un bleu ciel à couper le souffle. Aux manches, des étoiles faisaient l'ourlet, du même bleu, alors que le col présentait des croissants de Lune entrecroisés, eux aussi bleu ciel, le tout cousu par du fil d'or. En dessous de la pointe du col, posé sur la poitrine, un pendentif de saphir représentait un soleil bleu d'un incroyable éclat. Je n'avais plus de souffle. La tenue de la guilde des magiciens, et le pendentif des membres éminents de la confrérie des ensorceleurs! Cet homme était l'un des sept plus puissants mages du pays, et il se tenait devant moi, il me parlait, il m'attendait!
"Je cherche un apprenti, me dit-il, et je pense que tu as du potentiel.
- Moi, un apprenti magicien? Je n'osais pas le croire. Trop ému pour trouver autre chose à dire, je lui demandais:
"Qui êtes-vous?".
Au moment même où il allait me le dire, il m'arriva la chose la plus effroyable que je pouvais imaginer en cet instant. Quelque chose qui me hantait. Je me réveillais. Chouquette, ma chatte, venait de me sauter dessus. Je m'étais éveillé dans ma chambre, seul, déçu que tout cela n'eut été qu'un rêve. Je me levais et parcourais en traînant les quelques pas menant de mon lit à la fenêtre, et jetais un coup d'œil dehors. Un jardin glacé, joliment fleuri en été, me faisait à présent face. Je descendis l'escalier pour aller me préparer de quoi manger, sachant que si je voulais tenir l'hiver, je devrais travailler dur aujourd'hui.
Après manger, je remontais dans ma chambre mettre des habits plus chauds, puis redescendis une fois encore pour aller prendre des outils dans la remise. J'atteignais presque la porte lorsque des coups frappés à celle-ci m'arrêtèrent. Qui donc pouvait bien venir me voir à cette heure-ci ? J'avançais lentement jusqu'à la porte, puis l'ouvrit dans un mélange d'inquiétude et de curiosité. Un homme se tenait sur le seuil, un manteau usé sur le dos, ouvert, capuche rabaissée. Il n'était pas très vieux, de l'âge de mon père, environ, avec un bouc assez court, aussi noir que ses cheveux. Sous ce manteau, je pus voir au premier coup d'œil une robe bleue, avec des ourlets plus clairs, aux motifs bien particuliers. Un pendentif, bien visible, reposait sur sa poitrine, un soleil d'un bleu saphir éclatant dans la lumière du soleil hivernal. Un grand sourire étira ses lèvre lorsque, m'appelant par mon nom, il me dit bonjour. Il me fallut deux bonnes secondes pour reprendre mes esprits, et il m'en fallut tout autant pour me rappeler…
"Balthazar!"