Sujets concernés par ce texte : Fantasy, Science Fiction
Type de document : Conte
L’eau verte glisse sur son corps. Elle est comme une seconde peau, souple, élastique, protectrice face au monde extérieur. De part et d’autre, sur les berges et au-delà, ce qui semble des herbes roses grésille, courbé par le vent. C’est comme un chant à l’oreille, celui de l’automne. Un peu plus loin quelques arbres épars qu’il ne connaît pas rythment le paysage qui défile autour de lui. Ils secouent leurs branches et laissent aller les feuilles qui sont prêtes à partir. À intervalles irréguliers, dans un piaillement suraigu, de minuscules oiseaux jaunes se laissent tomber dans les hautes touffes grises qui parsèment les champs à perte de vue. C’est au moment où le vent soulève de petites vaguelettes à la surface de l’eau translucide, qu’un corps bleu pâle surgit devant lui.
C’est Linelune, sa promise.
Ses yeux sortent de leurs orbites en même temps qu’il recule, surpris par une peur qui se faufile dans les moindres recoins de son être ; il a l’impression de ne plus savoir qui il est, ni ce qu’il cherche, ni pourquoi il se trouve en cet endroit. Il agit, il bouge, sans être capable de contrôler le moindre de ses mouvements. Au sens propre et au figuré il perd pied. Tout se met par instants à tourner, puis redevient comme avant.
Il ne s’y attendait pas, pas si tôt dans la journée, plus tard oui, mais pas maintenant alors qu’il avait envie d’être seul. Mais elle est là, face à lui, les seins dressés qui frissonnent presque, les deux bras tendus vers lui à l’unisson de ses lèvres blanches qui frémissent.
Il recule encore, il n’est pas prêt.
Cependant Linelune avance et lui projette de l’eau au visage dans un grand éclat de rire qui découvre sa dentition parfaite aux reflets de cristal. Ses yeux mangent tout ce qui l’entoure.
Il recule encore comme s’il avait peur d’être dévoré par cet être qui, d’autre part, lui semble délicieux Il a envie de fuir, de lui tourner le dos, de nager, nager jusqu’à la berge et de se mettre à courir pour il ne sait où. Ce dont il est certain c’est que s’il y parvient il ne voudra plus revenir, non, plus jamais revenir, non, non.
Non, il n’est pas prêt, pas prêt du tout.
Lorsqu’il a mis assez de distance entre elle et lui il s’arrête et contemple son dépit, son dépit à elle, son interrogation, ses yeux, ses grands yeux de Linelune qui battent les mesures du chant.
Peut-il résister ?
C’est la question qui se faufile dans son esprit. N’est ce pas ce qui est prévu pour lui, de longue date ?
Peux-t-il y échapper ? Quelqu’un comme lui a-t-il déjà réussi ?
Il ne faut pas qu’il se laisse prendre, demain peut-être, mais pas aujourd’hui alors qu’il n’est pas prêt. On lui a pourtant tout expliqué, il connaît par cœur le rituel et ce qui s’en suivra. Seulement, voilà, il hésite et Linelune est si pressante, si fluide, si belle ! Sa gorge se serre, il tente de déglutir sans y parvenir. Son cœur bat à l’unisson de tout ce qui l’entoure.
L’eau verte dessine des cercles autour de lui, les herbes roses se tordent à chaque fois qu’un gros oiseau rouge s’extrait des hautes touffes grises, et s’élance, après avoir poussé un cri, vers le ciel mauve.
Linelune, un instant étonnée, avance à nouveau. Elle ondule. Ses bras laissent maintenant transparaître ses veines bleues, sombres, presque vertes. Il les regarde avec envie, mais se dit que ce ne peut être aujourd’hui parce qu’il a prévu de… Il n’a rien prévu, que des regards sur les berges, des plongeons au très profond du fleuve, des courses avec les silernes, ces longs poissons couleur de glaise qui font deux fois sa taille et avec lesquels il aime se mesurer, parce qu’ils sont doux. Passer au-dessus des gouffres, éviter leurs aspirations fatales, bondir des chimères, ces longues langues de roche verticale qui sont comme des forêts d’obsidienne ; s’asseoir sur le fond, tendre l’oreille et capter au loin le chant des narlones, longs filaments qui se déplacent en bancs et que l’on peut attirer vers soi.
Linelune est arrivée trop tôt, mais c’était écrit et souhaité depuis tellement longtemps, se dit-il en tournant à nouveau son regard embué vers les berges où un oiseau jaune vient de manquer sa chute et s’enfonce dans les herbes hautes, plus roses, plus frémissantes, plus attirantes comme des longs cils de Linelune. Il lui dit alors :
- « Linelune. Si tu savais ce que le fleuve raconte parfois. »
- “Ne te sauve pas. Tu sais bien que nos parents ont arrangé l’affaire depuis bien des lustres maintenant et qu’il faut que tu t’y fasses.”
- « Que je me fasse à quoi Linelune ? Je ne vois vraiment pas à quoi je devrais me faire si ce n’est me laisser bercer par les flots et les algues. N’approche plus Linelune où je plonge. »
- « Je veux bien attendre encore un peu Lineline, mais d’une façon ou d’une autre il faudra bien que le serment engagé depuis notre venue au monde soit tenu par nous. Il en va de notre salut. »
- « Regarde autour de toi Linelune et sent l’herbe rose. N’est-ce pas un enchantement pour les yeux et les narines ? »
- « Tu as raison Linelune. J’entends même le vent dans les herbes, le chant des oiseaux jaunes, la longue mélopée du ballet des touffes grises, les dessins des vaguelettes à la surface de l’eau. Je pressens l’apparition des narlones et le frottement des silernes sur mes jambes, le chant des gouffres aussi m’attire. C’était hier Lineline, hier. Maintenant approche toi et viens me donner la main. Nous sommes de la couleur du ciel Lineline, alors viens. »
Il hésite un moment encore, respire à pleins poumons. Il n’a pas eu le temps de filer vers la mer et de s’y perdre. Il est trop tard. Il fait un pas en avant et Linelune frémit, de ces frémissements qui sont presque une danse. Un parfum se répand dans l’eau autour de son corps. Il forme des dessins à la surface de l’eau et s’évapore, vite, très vite…
Lineline approche de Linelune.
Il lui prend la main et leurs deux yeux jaunes regardent l’une des berges. Quelques pas et ils sortent. L’eau ruisselle et les herbes les griffes. Quelques pas encore et de longues traînées rouges forment des plaies ouvertes sur leurs deux corps bleus. Lorsqu’ils parviennent enfin au centre de la touffe grise, ils ne sont plus que des chaires sanguinolantes, mais ils ont réussi. Leurs cœurs battent à l’unisson.
Alors, simplement ils s’enlacent, parce que c’est l’unique chose qu’ils peuvent faire dorénavant. Au moment de leur dernier souffle Linelune et Lineline sourient. Ils ont réussi, et leur lignée est sauve.
Bientôt, ils vont s’élancer vers le ciel, oiseau jaune, oiseau jaune dans le ciel. Ils ont été deux pour un oiseau jaune. Plus tard, ils seront quatre pour un oiseau rouge et ainsi jusqu’à épuiser toutes les formes de vie.