« Non, tais toi, ne dis rien. Tiens toi droite ! Allons, souris ! Mieux que ça… Force toi un peu, allons, fais honneur à ta famille. »
Voilà ce qu’on lui répétait à longueur de journée, de nuit, d’instants…
Enfermée dans une étreinte de diamant ; visible mais immobile. Une poupée de porcelaine. Une sculpture de sucre que l’on ne peut qu’admirer. Elle devait se sentir bien seule entourée de tous… Dans le palais de marbre du Tikiten, isolé au milieu de nulle part. Petit royaume bloqué entre deux pays. Petite femme contrainte entre deux sourire à se taire. Jamais elle ne put hurler, et une fois seulement j’entendis le son de sa voix que je m’imaginais inexistante…
Au Tikiten, seules les femmes aux oreilles pointues, nommées ‘‘elfes’’, semble-t-il, pouvaient parler. Seules les pointues pouvaient converser avec les autres. Nokika était née princesse, humaine aux cheveux châtains, aux oreilles parfaitement rondes. Trop d’imperfections dans un corps taillé pour être l’épouse parfaite, le modèle parfait, le divin incarné, le futur parfait du Tikiten.
Maintes fois elle avait essayé de le dire, de parler… Toujours on le lui avait interdit, on l’avait censurée.
Aussi un jour prit-elle le pas.
Nokika s’enferma dans sa chambre, trois jours durant sans que personne ne s’en inquiète. Tout ce temps, je l’écoutai à travers la cloison, caché dans les chemins de services qui circulent dans les murs. Je l’entendais sangloter les premiers temps. Puis, je n’entendis plus que le crissement d’une plume sur du parchemin. Des pleurs, puis un encrier que l’on remplit, une plume que l’on taille, un mouchoir que l’on froisse… Ceci trois jours durant.
Je m’étais assoupi contre la cloison quand soudain, je tombai à la renverse sur le parquet lustré de la chambre de Nokika. C’est à cet instant que je fus charmé.
« M’espionnais-tu ? »
Je restai figé, pétrifié. Quelle douce et mélodieuse voix sortait de la tendre bouche rosée de Nokika. Je crus apercevoir quelques instant durant une elfe aux oreilles si distinctes devant mes yeux ensommeillés. Quand je fus de retour d’entre les songes, Nokika m’apparut clairement dans ses jupes et ses volants couleur miel qui allaient si bien avec ses yeux. Je ne pus que la dévisager. Quelle douce chaleur m’envahissait, quelle douce voix me parlait…
« M’entends-tu ?
- Oui princesse, comme jamais je n’ai pu le faire auparavant. »
Ce fut au tour de la tendre Nokika de me dévisager. L’ambiance chaleureuse et feutrée de la pièce accentuait le rose de ses joues. Ses yeux toujours me fixaient. Intensément. Je crois qu’elle rougit légèrement à mes paroles, je ne sais plus exactement.
« Qui es-tu, page ?
- Lanauh votre altesse. Mon nom est Lanauh. »
Soudain je pris conscience que j’étais toujours affalé, comme un buffle à l’étable, sur le parquet de Nokika, dans sa chambre. Prestement je me relevai et m’époussetai pour enlever l’hypothétique saleté de mon habit bleu flamboyant sous les chandelles ciselées des candélabres mordorés de la chambre de la douce Nokika. « Lanauh… Lanauh… » La princesse sans cesse répétait mon nom, ne prenant note de ma présence, comme si je n’existais pas, comme si je n’avais pas d’importance dans son monde de pierres précieuses et de cristal. Etait-ce peut-être la crue vérité ? Je n’étais qu’un page après tout…
Avec ses allures d’elfe, dans son corset trop serré pour paraître humain, elle faisait les cent pas, les mains croisées derrière le dos.
M’ignorait-elle cordialement ? Mais soudain, Nokika se retourna vers moi : mon estomac se noua et quelques instants durant je cessais de respirer.
« Lanauh. J’aimerais te confier un document, un précieux document. Il te faudra le cacher. Et dans quelques temps, quand tous les elfes de Tikiten auront disparus, donne-le à la Gardienne du Savoir… »
Je buvais ses paroles, abasourdi. Pour moi, une mission ? Nokika me parlant, Nokika me confiant un secret. C’en était trop. Je me mis à bafouiller quelques réponses, mais elle m’en empêcha bien avant qu’une syllabe compréhensible ne daigne sortir de ma bouche.
« Voici le premier feuillet. Reviens dans trois semaines, je te donnerais la suite. Reviens à la nouvelle lunaison, je te donnerais la fin. Va. »
Nokika me tendit le manuscrit caché dans un morceau d’étoffe miel et ambre. Je le saisis le cœur palpitant et le plaquaicontre mon torse. Je me souviens m’être incliné très bas, puis d’être reparti par les chemins de bonnes, Nokika fermant la petite embrasure de ses frêles bras. Je ne sais pas ce qui arriva durant les trois semaines qui suivirent ; je fus muté aux cuisines et je n’eus pas le loisir de retourner observer Nokika.
Je haïssais les cuisines, celles du palais du Tikiten ne faisaient pas exception ; tout ce faste, tous ces plats, ces couverts, ces boissons ; on disait pourtant que les elfes avaient un appétit tempéré. Les bonnes répétaient à qui voulait entendre, que les pointus mangeaient des grains de blés et des feuilles de pissenlits. Cruelle méprise : les elfes mangeaient de tout : des fruits – et surtout ceux des îles, des biscuits – plein de crème fouettée, et de la viande ! Durant ces trois semaines j’en appris plus sur les elfes, ces dédaigneux pointus, que durant toute ma vie passée à leur servir de porte-cape.
A la date convenue, je m’échappai des dortoirs des pages pour retrouver Nokika. Quelle ne fut pas ma surprise en trouvant contre le mur un paquet semblable au précédent. Je le pris contre moi avec beaucoup de délicatesse et je m’en fus le déposer avec l’autre sans demander mon reste. Tout le temps que dura le trajet, je fus embaumé du parfum suave dont était imprégné le tissu miel du document si précieux de ma tendre princesse.
Dès que la nuit tomba une lunaison plus tard, je me précipitai avec la même ferveur vers les appartements de Nokika. Encore une fois le document emballé était là, posé contre le mur. Pourtant il y avait quelque chose de différent, non seulement j’avais un mauvais pressentiment, mais il y avait un petit flacon posé à côté du document. J’en déchiffrai, avec beaucoup de difficultés, l’étiquette : « A mettre dans le réservoir d’eau des pointus ».
Ne voulant pas déplaire à Nokika, je m’exécutai sur le champ, déposant toutefois le précieux paquet avec les deux autres. Me faufilant le plus vite possible, et surtout très discrètement, à travers les chemins de bonnes et les jardins, j’arrivai enfin au réservoir d’eau. J’y versai le contenu du flacon, puis avec ma salive j’effaçai l’indication qui était notée dessus. Je jetai ensuite le flacon au loin et je retournai me coucher.
Une semaine plus tard, tous les pointus souffraient d’un mal étrange. Je ne fis pas immédiatement le lien avec le flacon de Nokika. Mais maintenant j’y suis bien forcé. Nokika, ma tendre et cruelle Nokika avait tué tous les elfes. Soit, ils étaient hautains, mais de là à tous les tuer… Je ne partage pas son point de vue.
Quand tous les pointus furent enterrés, je portai comme convenu les documents à la Gardienne du Savoir. Quelle ne fut pas ma surprise quand elle appela les gardes pour me saisir.
Voilà trois hivers que je suis enfermé dans la prison du Tikiten. Hier j’ai pu finir la lecture des manuscrits de Nokika, la princesse tant aimé de mon cœur. Je sais maintenant qui elle était.
C’était une femme remarquable et j’étais bien naïf. Je l’ai aidé, certes, mais pas comme je l’avais imaginé. Mon cœur ne cessera jamais de l’aimer, bien qu’elle m’ait compromis dans une sombre affaire dont je ne connaissais pas les tenants ni les aboutissants. Voilà trois hivers que je m’instruis dans ma cellule et jamais je n’aurais cru ça d’elle.
Tendre Nokika, qu’avez-vous fait ? Vous étiez aimée de tous. Maintenant que vous gouvernez je ne vous reconnais plus. Ma chère Nokika, grâce à vous je vais connaître le repos et ne verrai jamais votre déchéance. Merci de cet aimable cadeau dont je me serai allégrement dispensé.
Lanauh reposa sa plume sur son petit bureau et chercha une enveloppe entre les piles de livres de sa cellule. Il y déposa les feuillets quand l’encre fut sèche, puis il appela le geôlier:
« Prêtre du Temple ! Portez ceci à la Gardienne, qu’elle le consigne dans ses ouvrages, je suis prêt pour ma sentence. »
Le prêtre arriva en courant et ouvrit la porte de la cellule de l’ancien page. Il déposa un bol sur le bureau et prit le paquet en s’inclinant. Le prêtre porta les feuillets de Lanauh dans la grande bibliothèque, tandis que celui-ci avalait la décoction de cigüe, dédiant sa dernière prière à son aimée princesse : « Nokika… »