Volk attendait dans la plus parfaite immobilité dont il était capable. Un peu plus loin le Shabir regardait sa monture à la robe noire, prise en main par un palefrenier, partir vers les écuries. Il n’avait pas l’air particulièrement pressé. Silvar et Marbrouc, penchés sur la scène, observaient. Silvar avait voulu dire un mot, mais il était demeuré au bord de ses lèvres, arrêté net par l’index levé de son hôte et son regard. Il en déduisit qu’ils pouvaient être entendus et resta muet, retenant sa respiration le plus possible.
L’avertissement était bien celui-ci, car un large sourire illumina derechef le visage de Marbrouc qui, d’ailleurs, avait cessé de rire au moment même où l’image était devenue nette à leurs yeux quelques instants avant qu’il ne lui envoie ce message, d’un geste. Il lui semblait se trouver comme au bord d’une falaise et en tendant l’oreille il s’aperçut qu’il captait le pas du cheval sur les dalles de la grand-place de Lim, celle qui donne sur les portes monumentales. Ainsi pourrait-il entendre les paroles qui seraient prononcées. L’orque qu’il connaissait, si l’on peut s’exprimer ainsi, brillait de rouge et d’or mêlés comme la dernière fois, mais il demeura à distance pour que ce dernier ne puisse sentir une autre énergie, comme cela c’était déjà produit.
Le Shabir porta son regard sur Volk, sans bouger de l’endroit où il se tenait. La nuit ne les empêchait pas de se voir, car les torches et braseros qui brûlaient et avaient été allumés en grand nombre pour leur arrivée fournissaient suffisamment de lumière. A cet instant, un oiseau de nuit piqua vers Volk, puis poussa un cri strident au moment où il entama sa remontée vers le ciel pour l’éviter. Gorlak tourna son regard vers ce qu’il venait d’entendre, saisit l’arbalète qu’il portait à son flanc, visa sans précipitation et abattit l’oiseau qui tomba à quelques pas de lui.
L’action s’était déroulée en quelques secondes.
Au moment où l’oiseau se trouva transpercé, Volk porta la main à son cœur, une violente douleur le transperça. S’il ne poussa aucun cri, les deux observateurs remarquèrent la crispation de son visage comme sous un impact, et Silvar vit l’or et le rouge former de multiples tresses et attraper l’énergie de l’oiseau qui venait de mourir. L’orque repris avec rapidité et douleur sa posture, et quand son supérieur laissa à nouveau son regard tomber sur lui, il était revenu à sa position antérieure comme s’il ne s’était rien passé, ni à l’extérieur, ni en lui. Pourtant, sans pouvoir distinguer nettement le corps de l’oiseau abattu, il savait que c’était un grand-duc. Avant de s’avancer vers lui pour converser, Shabir Gorlak s’approcha de l’animal et, d’un coup de pied précis, l’envoya sous les pattes d’un chien qui somnolait près d’un brasero. Alors, satisfait et en se frottant les mains, il se dirigea vers Volk, un sourire aux lèvres.
Sa démarche puissante, ses larges épaules, sa mâchoire proéminente, ses deux longs crocs aiguisés et jaunâtres rappelèrent à Volk, s’il en était besoin, que son supérieur était et demeurerait toujours un adversaire plus que redoutable, car il était ambitieux et appréciait le pouvoir. Pourtant, il était bien obligé de reconnaître, malgré ces constatations et sa méfiance, qu’il l’avait appuyé et lui avait permis d’atteindre ce grade. De cela, il lui était reconnaissant, et quelque part il sut, à ce moment précis, qu’il lui faudrait, un jour, payer cette dette, ou peut-être plus. Car, lui aussi s’avérait un combattant craint, reconnu, qui portait loin la mort sur ses ennemis et dont nombre de ses camarades se méfiaient.
« Il n’était pas bon de tomber dans ses pattes » disaient-ils souvent en riant, mais c’était un rire jaune qui faisait référence aux affrontements multiples qui l’avaient vu sortir vainqueur, même contre ses semblables. Il avait la carrure d’un chef et personne n’aurait remis en cause cette constatation.
- « Repos Volk.» À ces mots, il détendit ses quatre membres en accomplissant quelques flexions douloureuses cependant, car ses articulations le faisaient maintenant souffrir.
-« C’est la dernière fois que je m’adresse à toi de cette façon. J’ai reçu l’ordre avant de partir de te remettre ton nouveau grade aussitôt arrivés. Tu n’es plus sous mes ordres Volk Shabir, tu es mon égal dans la hiérarchie ; dès maintenant ! » Sur ces mots, très raide, il lui donna l’accolade, puis sorti de sa poche l’insigne d’or circulaire marqué du portrait de Rascal. « Je l’ai sorti de mes fontes avant de laisser aller ma monture » lui dit-il tout en la fixant à l’aide d’une épingle d’or blanc à la gauche de sa poitrine, au niveau du cœur.
- « Cet insigne te va parfaitement. » Et après un moment de silence :
- « Viens avec moi maintenant pour trouver ta monture, tu as de la chance, tu as un choix vraiment très large, car les hommes de Lim ont capturé ces jours derniers quelques dizaines de chevaux sauvages. » Il se retourna alors dans la direction du porche situé derrière lui et se mit en marche. Volk le suivit, sans être capable de prononcer un mot. Trop d’événements se précipitaient sur lui et trop aussi se déroulaient en lui pour qu’il ne soit pas hébété devant tant d’acharnement, pensait-il, en une seule journée. Que les dieux me viennent en aide ! fut l’unique phrase qui lui vint à l’esprit et lui permit, à peine disparue, de retrouver ses sens. Alors il se mit à parler :
- « Merci Gorlak Shabir, merci. Les temps changent. »
- « Tu ne crois pas si bien dire. Rascal arrive dans quatre jours à la forteresse. Au passage, laisse tomber mon grade lorsque tu t’adresses à moi, comme je le ferai moi-même à ton égard, si tu es d’accord.
- « Aucun problème Gorlak. Mais tu disais ? »
- « Ah Oui ! Une cérémonie officielle pour les cinq nouveaux promus du royaume aura lieu le jour de son arrivée, tu fais partie de cette promotion, les quatre autres viennent des régions du Nord. Je ne les connais pas. »
- « Tu ne vas pas me dire que Rascal vient jusqu’ici pour une cérémonie de promotion. Il a certainement autre chose dans la tête. » Ils marchaient de front tous deux quand ils passèrent sous le porche, s’arrêtèrent et se tournèrent l’un vers l’autre.
- « Tu es très perspicace Volk, et c’est ce que j’apprécie en toi. Je ne regrette pas ta promotion qui brûle les étapes. Tu as raison, Rascal ne vient pas pour t’honorer. Le gouverneur de la forteresse n’est même pas encore au courant, je le préviendrai officiellement demain matin à la première heure, en lui remettant une missive signée par notre monarque lui-même. »
- « Étrange, oui, bien étrange ce déplacement de notre souverain ! En saurais-tu un peu plus Gorlak ? »
- « Non. Je sais qu’il est très impatient d’arriver et qu’il sera accompagné, en plus des troupes ordinaires, des nouvelles recrues que les cinq promus devront prendre en main, pour former la cohorte qui sera sous leurs ordres. Chacun d’entre-vous devra choisir ses hommes parmi eux, sauf les dix anciens compagnons que tu prendras parmi mes hommes, si tu le veux, et comme il est de coutume. Mais tu sais très bien toi-même que tu risques d’être bien loin des dix.»
- « Tu as raison, peut-être trois ou quatre, que tu remplaceras facilement. »
- « Nous apprendrons en temps voulu. Toutes les frontières sont pacifiées et les troupes assez nombreuses et entraînées pour maintenir cette situation. Mais Rascal ronge son frein et… » «Et », poursuivi Volk, « on ne sait jamais ce qui peut sortir de lui dans ces moments-là. »
Tous deux se mirent alors à rire et leurs deux voix résonnèrent loin dans la forteresse, répercutée par les murs épais qui la constituaient. Elles prirent les couloirs étroits, les coursives, les passages secrets pour ensuite disparaître dans le silence nocturne. Les quelques palefreniers encore debout entendirent, une orque qui passait sur la grand-place aussi, mais qu’importait, leur complicité venait de s’établir dans un respect mutuel.
Loin de là mais si proches pourtant, l’elfe et l’esprit-chêne ne perdaient pas un mot de la discussion. Sur leurs visages respectifs passaient nombre d’interrogations muettes et le lieu dans lequel ils se trouvaient réagissait de même en modifiant ses teintes et ses formes.
Un instant, simplement un instant se dit Marbrouc, et serra ses eux mains en même temps. La sphère disparue et il se mit à parler :
- « Vois-tu mon ami, vois-tu maintenant pourquoi je t’ai demandé de rester pour l’instant dans cette région ? » Silvar demeura silencieux.
- « Ne vois-tu pas que ton ami va avoir besoin de toi ? »
- « Quel ami ? »
- « Mais l’orque Silvar, l’orque nommé Volk. »
- « Ça, jamais, jamais ! »