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Sujets concernés par ce texte : Science Fiction
Type de document : Conte

     
 
 


« Les segments, il n’y avait rien à dire, mais les segments collent entre eux, à la perfection, comme des fragments d’ADN. Je persiste et je signe. Ils correspondent parfaitement à ce que j’aie toujours pressenti. Mais qu’est ce qu’ils avaient hier, ces enfoirés, à me regarder de travers quand j’affirmais à nouveau mes certitudes. Ils sont tous graves et jaloux en plus ! Je leur ai dit qu’il fallait poursuivre. J’avais raison, je le savais ! »

C’est avec cette pensée dans la tête que Nisse se réveille en sursaut, plonge sous la douche, enfile son collant moutarde, qui l’enveloppe comme une poupée Barbie du siècle dernier, et fonce vers le laboratoire après avoir pris soin de glisser dans son sac à dos poivre, une bande de chocolat énergétique basses calories. «Ils ne m’y reprendront pas deux fois. Le sommeil a porté conseil plus que de raison. Vous n’y croyiez pas mes gaillards ? Maintenant je sais, je sais comment vous surprendre et vous faire entendre raison. Je suis femme, mais j’ai plus d’une carte à sortir pour enfin vous convaincre ! Vous allez voir ce qu’il en coûte de me sous-estimer ! »

Lorsqu’elle sort de chez elle, elle plonge dans le premier bus à mains qui passe. Ce sont des véhicules sans chauffeur qui vous emmènent à la voix, vers votre destination, après que vous avez glissé dans une fente la carte crédit obligatoire que vous obtenez à votre majorité, fixée non pas en fonction de votre âge, mais en fonction de vos réussites intellectuelles ou physiques. Elle a été la première à obtenir ce sésame lors de sa septième année. Personne n’y était parvenu avant elle, personne n’a réussi à nouveau depuis, et pourtant la compétition est rude, et nombreux sont ceux qui n’obtiennent jamais cette carte qui leur permet d’être, de vivre au-dessus du sol à la lumière du jour, et de bénéficier de tous les avantages matériels et culturels de cette cité heureuse (c’est son nom).

Le véhicule de ce matin est bleu car on est jeudi, le jour de référence à l’esprit qui guide la civilisation.  Mais elle s’en moque totalement, comme des nuages qui peuplent le ciel par plaques, telles des incrustations de petits moutons blancs agglutinés les uns à côté des autres, au-delà des immenses surfaces de verres protecteurs de la cité. D’ailleurs elle n’a jamais vu de moutons, car ils n’existent plus depuis longtemps. Elle s’assied dans le siège transparent et crasseux, regarde les longues bâtisses verticales, assez distantes les unes des autres pour laisser une respiration aux piétons et à leur architecture, qui montent à l’assaut de l’île de Fierle, suspendue à quelques quatre cents mètres au-dessus du sol. L’artère qu’elle empreinte en ce moment court sur plus de deux cents kilomètres. Elle la quittera en son quart pour filer vers le siège de sa société : La Philharmonique. D’autres véhicules la croisent, passent sous elle, au-dessus, certains viennent à sa rencontre pour disparaître au moment où ils vont la heurter. Elle est trop habituée pour y prendre garde, pour même sans apercevoir.

Nisse jubile. Depuis le début de sa course, elle n’a pas cessé de sourire aux anges. Elle s’est toujours souvenue de cette expression qu’employaient ses grands-parents, et dont elle ne connaît pas le sens. Proche du but, elle sent un peu d’angoisse monter au niveau de sa poitrine, qu’elle porte haut. Elle passe la main dans sa chevelure rousse pour évacuer la tension qui monte également le long de ses reins. Elle respirerait presque mal, tellement l’angoisse la prend, au vrai sens du terme, plus elle approche de son but « Je leur avais bien dit, à tous ces nazes, que cette voie était la bonne, quelle nous permettrait, enfin, d’atteindre le but fixé. Dix ans qu’ils cherchaient et moi, la novice, celle qui vient d’arriver, toute fraîche, toute belle, innocente, je vois différemment et touche au but. L’équipe va me devoir une fière chandelle !  C’est super ce qui m’arrive, à moi, à moi… Enfin, à l’équipe d’en tirer profit ! Ça va tomber les tunes ! Et les articles dans la presse, les films promotionnels. Ah… Ah… C’est quasiment orgasmique ce qui m’arrive... Ah ! Bon, faut que je me calme, le cafard va amorcer le dernier virage ».

Elle laisse encore traîner son regard sur ses longues jambes galbées puis oriente ses yeux vers le bâtiment de La Philharmonique. Contrairement à ceux qui l’entourent il ne comporte que deux étages, mais sa base est immense, ses flancs larges, et ses ailes où se situent les différentes coursives qui délimitent les étages visibles, de véritables joyaux. « On dirait un oiseau en plein vol » se dit Nisse, la bouche ouverte comme chaque matin, lorsqu’elle découvre cette architecture de métal, de plexi et de couleurs qui se modifient avec la luminosité. Un bref instant elle a l’impression qu’il est en vie, elle qui n’a jamais vu un oiseau de prêt, sauf, bien entendu, dans les films en 3D qui enveloppent comme un vêtement en vous entraînant dans leurs délires. « Mais quand même, c’est comme un oiseau » pense-t-elle à nouveau.
« Et on descend ! J’ai presque envie de courir mais attention. Ils m’attendent, cool, cool, ma vieille. Mon coup de fil a dû les surprendre et ils ne doivent pas me croire du tout. Ils sont assez curieux cependant, pour être arrivés dard, dard. »

Après la reconnaissance DVOV (Digitale, Verbale, Olfactive, Visuelle) elle parvient enfin à l’ascenseur qui mène au saint des saints : le labo, qui se situe à quelque cent mètres au-dessous du sol, pour plus de précautions, pour le secret, pour respecter la tradition. C’est là que l’équipe de quatre personnes dont elle est l’un des membres passe la plupart de son temps. « Jorg, Nivel et Raph doivent m’attendre avec impatience pour me faire chuter, mais j’ai tout prévu. La solution se situe déjà sur ma machine. La démonstration et la preuve vont couler de source ».

Au moment où les portes coulisses un “Hourra” et des applaudissements l’accueillent. Elle ouvre des grands yeux, si grands qu’elle se sent un moment déséquilibrée et recule, comme pour reprendre de façon dérisoire, l’équilibre. Jorg, Nivel et Raph sont là, avec un grand sourire dessiné sur leurs visages.

« Bravo Nisse. Approche. On a gagné grâce à toi. Approche. »
Portée par un élan irrésistible d’orgueil, d’enthousiasme et de reconnaissance mêlés, elle les rejoint. Ils l’embrassent, la congratulent, la poussent au centre de la pièce, puis s’éloignent, la laissant seule, en lui demandant par des gestes et des regards tendres de demeurer où ils l’ont placée. Pleine de confiance, elle ne bouge pas, et ses récriminations mentales du matin à leur encontre se diluent dans les larmes de joie qui glissent sur ses joues.
« Regarde, nous avons travaillé toute la nuit. Merci d’avoir envoyé ton rapport et laissé toutes tes notes ici. Nous avons une surprise pour toi. Regarde, oui, mets-toi là, là. C’est bien. C’est parfait. »
“Mais ?”
“Chut !”

Elle est sous un dôme, son dôme, celui dont elle a toujours rêvé. « Ils l’on construit en une nuit, une seule nuit, pour me faire plaisir. Ils sont super, super mes trois mecs ! »
« Et il fonctionne ? »
« Oui, tu vas voir. Ne bouge pas ! Ne te tracasse pas ! on l’a essayé plusieurs fois !» répond Raph
« Allez-y !» leur crie-t-elle, le visage déformé par l’attente, la joie, le plaisir.

Un bruit, un son comme elle n’en a jamais entendu, la tire quasiment à l’extérieur de son corps. Elle entend alors comme dans un tube trois voix à l’unisson qui lui disent : « Les segments collent entre eux, à la perfection, comme des fragments d’ADN. Tu avais oublié une chose dans ton enthousiasme : il fallait leur fournir un modèle vivant, et ça, tu ne voulais pas le reconnaître. Merci pour cette révolution ! Vive le nouveau microprocesseur NISSE ! Tu seras toujours avec nous, tout au moins jusqu’à ce que tu sois dépassée. Merci Nisse. Vive le microprocesseur NISSE ! »
Elle voudrait, mais elle ne peut plus leur répondre, éparpillée maintenant aux coins de l’espace-temps de sa création.
 
 
     

 
par Sahim
le 04/03/2007
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