Il lui semblait entrevoir le début d'une explication. C'était comme si son esprit était semblable au lac, troublé, confus. Il lui semblait que derrière les brumes de la mémoire se trouvait la solution. Quelqu'un de très puissant avait du lui bloquer ses souvenirs. Les yeux profonds de la licorne plongeaient dans ceux de la fée. La corne immaculée se mit à luire.
Tout doucement des rideaux de brume se déchirèrent des images revinrent à son esprit. Une grande douleur, des cris, du sang et quelqu'un dans un robe noire scintillante qui emmenait quelque chose dans ses bras. On lui avait enlevé une partie d'elle-même. Pourtant c'était impossible! Depuis des siècles elle savait qu'elle ne pourrait jamais avoir d'enfant!
Mais son esprit ne pouvait entrevoir aucune autre hypothèse. Elle avait bien conçu et des mains immenses lui avaient enlevé son bébé. Et si c'était cela qui était le père? Qui était assez puissant pour l'avoir fécondée sans qu'elle en ait le moindre souvenir. Elle avait connu la chaleur des bras de Merlin mais lui comme elle, ne pouvait concevoir. Elle revoyait encore avec beaucoup de tendresse la profondeur des yeux de son amant. Mais lui de toutes façons avait choisi son destin.
Mordred alors, mais il était mort transpercé par Excalibur, déchiré par la force du bras de son père. Lancelot, impossible, celui-ci n'aurait même pas osé lever les yeux sur elle sans sa permission.
Au fur et à mesure que son esprit procédait aux hypothèses, une odeur de plus en plus forte s'installait dans ses narines. Cela ne venait pas de l'extérieur mais plutôt de sa mémoire. Il lui revenait encore des images. La corne de la licorne brillait de plus en plus fort, faisant reculer la demi obscurité qui régnait sur l'étang putride.
Elle plongea son regard dans l'eau glauque et le cresson commença à se déchirer. Une eau noire et visqueuse prit sa place. Un miroir de naphte s'établit entre les algues. Il commença à frissonner sans que le moindre souffle d'air ne se fasse sentir. La surface se mit à ondoyer. La corne lançait maintenant des éclairs de lumière sur une séquence de plus en plus rapide. La lumière passait par toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Des bulles éclatèrent à la surface du lac, exhalant une fragrance méphitique. Un tourbillon se créa au milieu du disque d'obsidienne, s'élevant au-dessus de la surface.
Un grondement sourd se fit entendre, des vibrations de plus en plus fortes se firent sentir sous ses pieds. Elle avait du mal à conserver son équilibre. Le tourbillon se mit à la verticale, laissant apparaître un couloir d'obscurité. Une main de la taille d'une patte d'ours sortit du tunnel. Elle fut suivie par un avant bras gros comme une cuisse d'homme. Au poignet se trouvait un bracelet qui aurait payé la rançon d'un roi. Le rubis qui l'ornait était énorme. Il semblait luire d'une vie propre. Le bras continua sa progression, une tête sortit du tourbillon. Sa peau était noire, d'un noir plus profond que l'ébène. La lumière de la corne y créait des reflets inconnus de la terre. Les yeux s'ouvrirent laissant entrevoir un éclair jaune. Quand la bouche se plissa dans un sourire, Viviane sentit son cœur s'arrêter. Les lèvres se détendirent laissant apercevoir des dents d'une blancheur éclatante. Les crocs étaient longs et pointus. La suite du corps s'extirpa du tourbillon qui retombait dans un fracas sonore sur les plantes aquatiques. Le corps se déplia et dominant la fée de toute sa hauteur, il commença à détailler le visage d'une pâleur de craie de la Dame.
Une voix d'outre tombe se fit entendre, résonnant dans toute les parties du corps de Viviane. Elle semblait assourdissante et inaudible à la fois. Elle évoquait le raclement d'un couteau sur une assiette et ses accents de basse la faisait vibrer de tout son être lui rappelant des émotions charnelles depuis longtemps oubliées .Sa voix était tout à la fois, promesse de plaisir comme mort imminente. Il s'exprimait dans une langue qu'elle n'avait jamais entendue et pourtant certains de ses accents lui étaient familiers.
Son esprit était totalement embrouillé.
Elle ne savait que faire......
Alors elle se souvint... “ Le lion, fils de l'ours et de la panthère ” annonceraient le retour de Merlin! Mais où avait-elle entendu celà?
En tous cas, la vision qui s'offrait à Viviane là, avait tout à fait l'aspect d'un "lion humain"!
La licorne fit un bond sur le côté! Merlin serait-il dans les parages?
Après tout ce temps? Mais alors, elle avait dû être inconsciente pour une longue décade et avait par là même tout "oublié" que ce soit voulu ou non?
Elle poursuivit le fil de sa pensée qui la mena à se demander en quel endroit mystérieux ces événements s'étaient produits? Où était l'enfant si enfant il y avait? Elle entendit une voix, ou plutôt son esprit recevait des ondes télépathes. C'était la licorne qui les lui envoyait, une licorne était toujours symbole du bien et Viviane fit confiance à la tradition en ce domaine.
"Viviane, le moment est venu de te révéler pourquoi tu as perdu tous tes souvenirs. Tu ne devais pas procréer et tu le sais bien, mais Merlin a transgressé la "loi" et a voulu te prouver qu'il t'aimait plus que tout en essayant de te donner un enfant!"
La licorne transmettait en vieil anglais et c'était la raison pour laquelle elle ne semblait plus comprendre au début, mais des bribes lui revenaient de ci, de là, et elle comprenait mieux à présent.
Le rubis brillait et le "lion-panthère" était devenu déjà plus familier.
L’odeur qu'elle avait sentie à l’intérieur d'elle-même était l'odeur qui avait accompagné la naissance, une odeur de souffre mêlé de sang, très âcre et à la fois emplie de tiédeur.
Son enfant, elle voulait le voir! Soudain elle sentit sous ses pieds l'herbe jaunie qui remuait, et entendit comme un cliquetis venant du sol. Le lac ressemblait à du vif argent en cet endroit car la noirceur semblait un peu se dissiper. Un mouvement léger semblait faire se mouvoir l'herbe et en regardant de plus près, elle vit.........des fées et des elfes qui couraient sur la rive, les ailes des fées battant l'air contre ses jambes, ce qui lui donnait de drôles de picotements…
A mesure que le mouvement s'amplifiait, elle voyait le lac s'éclaircir, et le ciel reprendre un peu de sa couleur bleutée. Les elfes lui firent comprendre qu'il fallait qu'elle se laisse faire et qu'ils allaient l'emmener avec eux pour lui redonner des forces et la faire se reposer. Viviane se laissa faire sans rechigner car elle était exténuée, après toutes les épreuves qu'elle avait dû affronter en si peu de temps!
Le tourbillon était calmé, mais elle sentait que ce n'était qu'une accalmie, il fallait en profiter pour reprendre des forces et ces elfes sylvains semblaient accueillants! Elle les suivit et se retrouva bientôt dans un lit de feuilles préparé sans doute pour elle, vu la taille, qui n'était pas celle des elfes! Elle s’endormit...