La forêt l’avait recouvert, alliée toujours présente. Elle qui souffrait de la haine et en ressentait chaque souffle, elle répondait cependant toujours aux elfes, et en particulier aux elfes sylvains. Si dans sa sève avait toujours coulé le venin qui naissait des formes pensées les plus infimes, générées par les êtres vivants inconscients de cette pollution qu’ils produisaient bien souvent à chaque instant, elle était jusqu’à cet âge sombre, toujours parvenue à recycler cette forme d’énergie. Aujourd’hui, elle portait des plaies en ses flancs, sa sève impuissante ainsi que sa conscience, ne parvenaient plus à contrôler puis modifier ces flots, qui, telle une tempête, l’assiégeaient de toute part. Elle le savait, les elfes en étaient conscients aussi, rien qui existait ne pouvait stopper la mort en marche en son sein. Elle disparaîtrait de cette région et ne subsisteraient que ces lambeaux.
Silvar volait presque entre les arbres et leurs branches. Il désirait rentrer au plus vite, bien avant le moment convenu. « Ce que j’ai vu est trop important pour que notre vénérable ne soit pas averti de suite ! » se disait-il sans cesse en scrutant devant lui les dessins de la nuit. La boiterie avait disparu et rien ne le gênait dans sa course. Que signifiaient ces vers ? Ces vers que prononçait souvent le Vénérable Ancien :
Lorsque le rouge et l’or se marieront en pays d’orque
L’équilibre sera rompu.
Etait-ce un danger, une menace, l’annonce d’une attaque, la perte des elfes ? Toutes ces questions et bien d’autres se bousculaient, s’échappaient, revenaient dans son esprit en vagues si acharnées qu’il préféra s’arrêter.
Il se posa sur la mousse au pied d’un chêne, s’assit, puis plaqua son dos contre son large tronc, les jambes allongées devant lui, les mains sur ses cuisses. Il ferma les yeux et se mit à respirer lentement. Il savait le lien qui l’unissait à chaque être végétal, ce lien qui définissait sa race et de ce fait le serment qui avait été passé de part et d’autre, à l’aube du monde.
Sa respiration devint plus calme, ses muscles se détendirent et derrière ses paupières baissées, qui tremblaient sans qu’il s’en rende compte, une tenture dorée apparut. Elle était lisse, légèrement plissée, occupait tout son champ de vision et frémissait, ou plus exactement pulsait d’une vie propre. C’est alors qu’apparurent sur elle, d’abord des lignes roses puis une bouche fermée qui en s’entrouvrant se mit à former un mot :
« Entre, tu es le bienvenu, je t’attendais. »
À ces mots Silvar sourit intérieurement. Il appréciait toujours cet instant de magie où il passait à une autre vibration, du visible à l’invisible.
« Que la Paix des Anciens soit sur toi et que ma bouche ne prononce que ce qui est juste. »
Ces paroles rituelles ouvrirent la voie. Le voile se volatilisa et Silvar se retrouva debout dans une grande salle aux murs et au sol en bois. C’était comme s’il se trouvait à l’intérieur du tronc de l’arbre auquel il s’était adossé quelques instants plus tôt. En fait, ce n’était pas une illusion, il était bien à l’endroit où battait le cœur de l’arbre centenaire.
Il avait simplement changé de plan, mais ce phénomène le remplissait toujours d’émerveillement et, bien qu’y étant habitué, il en percevait toute la beauté et toute la confiance qu’il avait fallu entretenir par les pensées et les actes de tout un peuple, le sien, millénaire après millénaire. Et lui-même comme celui qu’il venait visiter se référait aux serments passés à l’aube des temps, pour se faire une confiance mutuelle.
« Que la Paix des Anciens soit sur toi et que ma bouche ne prononce que ce qui est juste. Tu es bien le fils de tes pères, et en cela je te reconnais. Je suis Marbrouc, ou, si tu préfères, celui qui écoute et entend. Exprime clairement ce qui te préoccupe et je te dirai si je le peux, car les possibles sont nombreux à un embranchement, et chaque instant voile certains possibles pour en faire apparaître de nouveaux. »
« Que la Paix des Anciens soit sur toi et que ma bouche ne prononce que ce qui est juste. Marbrouc, sage de la forêt, toi le chêne, merci d’accepter de me recevoir en ta demeure. Elle est belle et sa chaleur me protège. »
Tandis qu’il prononçait ces phrases rituelles son regard se porta sur ce qui l’entourait. Il se sentait parfaitement à son aise. La chaleur y était douce, et les couleurs propres au chêne ajoutaient à son bien-être. Aucune ouverture, mais la pièce palpitait d’une lumière moirée. Devant lui, matériel, se tenait un grand être assis dans un fauteuil d’or sculpté de feuilles de chêne. À sa droite, un siège plus sombre, de couleur acajou, s’était matérialisé également durant le rituel, il était sans ornement, et à l’invite de son hôte, il s’y assit. Le lieu palpitait de bienveillance et il se sentait comme dans une main protectrice, et quelques images de son enfance surgirent furtivement de sa mémoire. Marbrouc le regardait, dans son regard, il pouvait lire une tendresse et une écoute infinies. Son corps était couleur de miel, son visage palpitait et changeait sans cesse au gré des émotions qui le parcouraient, lui, Silvar.
Alors, il se lança, et bien que désirant faire un récit clair, ordonné et réaliste en ne rapportant que les faits, uniquement ceux-ci, il laissa passer ses craintes, ses doutes, sa panique et il eut l’impression de débiter un fatras inintelligible. Et puis, d’un coup, ce flot tourmenté s’arrêta net et un silence l’enveloppa.
Penaud il attendit ; d’ailleurs, il savait que plus aucun son ne pourrait sortir de sa bouche, même s’il le désirait. C’était comme si son épanchement l’avait vidé jusqu’à la dernière goutte, de tout désir de dire. Alors, alors seulement il se détendit.
Lorsque se fut fait la voix de son hôte se répandit comme un baume cicatrisant dans tout son être.
« Et ce que tu n’as pas vu, l’orque a les yeux verts, et cette rareté, ajoute à son mystère. »
La voix était douce et s’accompagnait d’un sourire malicieux sur des lèvres charnues. C’était comme s’il chantait. Étrangement il ne sentit en lui aucun malaise lorsqu’il l’entendit, c’était un simple constat et aucune émotion ne vint le troubler. Et il dit :
« Que faut-il en déduire, alors ?
- Déjà, qu’il n’est pas nécessaire que tu cours, maintenant, vers le Vénérable Ancien. »
Surpris il répondit :
« Mais c’est mon devoir ! » Le ton de sa voix révélait une incompréhension totale mais aucune colère. »
Que pouvait-il face à cette incommensurable sagesse qui l’enveloppait de toute part ? Ce qu’on lui demandait de faire, contredisait totalement les règles qu’on lui avait inculquées. Seul le Vénérable Ancien pouvait décider de ce qu’il convenait de faire en certaines circonstances, et ce qu’il venait de voir correspondait à l’une d’elle. Il n’eus pas le temps, cependant, de poursuivre, son vis à vis répliqua de suite :
« Quelques jours de plus ou de moins ne changeront rien à cette affaire. Nous nous chargerons de ton message. Ainsi ne seras-tu pas en contradiction avec les règles de ton clan et de ton peuple.»
Marbrouc étendit ses bras devant lui et continua à fixer son regard sur Silvar. Il sentit un léger amusement se matérialiser au coin de ses yeux, mais il le retint. Il ne fallait pas incommoder son invité. L’enjeu était de taille et il était nécessaire qu’il poursuive son observation pendant encore quelques jours. Après, il pourrait aller vers les siens, et c’est ce qu’il y aurait de moins sûr. Le temps créait sans cesse de nouveaux chemins.
« Ton arc et ta courte épée sont toujours à côté de toi, et toi tu es toujours adossé à mon tronc. Mais viens, approche, je veux te montrer quelque chose qui va t’intéresser au plus au point. »
Tandis qu’il prononçait ces paroles et que l’elfe dans sa tunique bleue se levait et avançait, une boule cristalline apparue dans les deux paumes de Marbrouc qu’il avait mises en coupe.
Silvar était dans un émerveillement serin, le visage de son hôte ne cessait de le surprendre, car il en émanait la joie et l’assurance, la douceur et la fermeté. La sphère palpitait et peu à peu la forteresse de Lim s’y matérialisa.
« Approche, approche encore, mais ne te penche pas trop, car tu risquerais de tomber et de te retrouver là-bas. Ce serait un très mauvais quart d’heure pour toi !»
Alors Marbrouc se mit à rire de bon cœur et lâcha la boule de vision, qui demeura suspendue dans les airs, pour se tenir les côtes.