Le carrosse avançait péniblement sur le sentier tortueux bordé d’arbres et recouvert de feuilles. Assis sur une banquette improvisée à l’avant, et serrant entre ses mains les rennes des montures, le cocher menait les chevaux à travers ce chemin pénible, forcé de contenir les deux bêtes qui le tiraient au trot, s’il voulait les conserver en état.
C’était un petit homme, qui avait néanmoins un visage dur, et des traits de bois. La trentaine sans doute. Il était crasseux et cachait le bas de son visage d’une sorte de foulard qu’il montait jusqu’au nez. Il était piètrement vêtu, un pantalon brun, sur des bottes de cuir recouvertes de boue et d’entailles, et un gilet sans manches, fait de cuir et de tissus, qu’il laissait entrouvert comme pour laisser apparaître les cicatrices sur son torse. A côté de lui, un autre homme, bien plus imposant, recouvert d’une armure de cuir complète, et qui portait une épée longue dans son dos. Ses cicatrices sur le visage témoignaient d’un rude passé de castagnes. Ce dernier scrutait la forêt d’un air inquiet. Il se tourna vers le conducteur et dit :
- Vivement qu’on sorte de là, ces arbres m’ont l’air suspects Rugo …
- Regarde la route, ça te changera les idées. Ou vas à l’intérieur avec nos … charmants passagers, répondit Rugo.
La brute ne put retenir un petit ricanement malsain, et souleva le grossier drap écarlate derrière lui, avant d’ouvrir une petite porte branlante en bois. Dans la cabine du carrosse, il y avait une demi-douzaine de passagers ; on pouvait voir deux femmes, richement vêtues, aux côtés d’un gros bourgeois, sans doute un couple et leur fille. Sur la banquette face à eux, il y avait un homme silencieux, fin et emmitouflé dans une cape sombre, qui scrutait le paysage à travers l’une des grossières vitres de la diligence. A côté de lui un homme presque aussi bien charpenté que la brute était appuyé sur son siège et visiblement plongé dans un sommeil profond. Le dernier passager était plongé dans la lecture d’un ouvrage dont le nombre de pages seul rendait malade les autres occupants de la cabine.
- Tout va comme vous le voulez ? demanda la brute, d’un ton qui cachait presque son anxiété.
La plupart hochèrent la tête, hormis l’homme enveloppé dans sa cape, qui continuait d’observer au dehors, le regard vide –et évidemment celui qui dormait. L’assistant sembla convaincu, et referma le drap avant de venir se rasseoir auprès de Rugo.
- C’est encore moins attrayant qu’ici … soupira-t-il. Je vais rester là, et attendre qu’on sorte de cette maudite forêt.
Rudo acquiesça, et constata que le sentier devenait un peu moins sinueux, alors il fouetta les flancs des chevaux et ceux-ci forcèrent l’allure, faisant trembler le carrosse, ce qui provoqua nombre d’expressions bien chargées à l’attention d’un conducteur de pacotille.
Cela faisait deux heures que le carrosse avait quitté les routes aiguillées qui menaient à Nuln, et avançait lentement sur les chemins incertains de l’étouffante forêt, quand une silhouette se profila à l’horizon.
- Hé, Dris, regarda là-bas, dit Rudo, pointant du dois la silhouette au loin.
La brute regarda et en tira rapidement sa propre conclusion :
- Bah, ça doit être un elfe, roule lui d’sus !
Mais soudain, alors qu’ils se rapprochaient, Dris jura, regrettant soudain que ce ne fût pas un elfe. Il était coiffé d’un chapeau de cuir outrageusement ouvragé et garni d’inscriptions, qui lui recouvrait les yeux et lui donnaient un air menaçant. Il portait une lourde armure de plaques sur le torse et sur les épaules, magnifiquement ciselée d’or et d’argent. Elle était recouverte d’un long manteau de cuir sombre qui lui retombait sur les jambes. Il restait la immobile, un sabre à la main et guettant le carrosse. Les deux cochers n’étaient pas sûrs de leur impression, mais leurs craintes se justifièrent tandis qu’ils étaient assez près pour discerner deux pistolets attachés à la ceinture de l’individu, et des nombreux sceaux qui ornaient son armure.
- Un répurgateur ! siffla Rudo.
Dris commençait à attraper son épée dans son dos, alors qu’une voix rauque, et forte venant de sa droite le fit sursauter :
- Je te le déconseille, vermine.
Sur une butte se tenait un autre homme, encore plus menaçant de par sa stature imposante et sa robuste monture. Dris ne prêta attention qu’à la hache que ce dernier portait sur l’épaule, ce qui le fit renoncer à sortir son épée. Quelques instants plus tard, la voiture s’était totalement arrêtée, provoquant une nouvelle protestation étouffée provenant de la cabine. Rudo prit la parole :
- Nous pouvons peut-être vous aider, Sigmarites ?
L’homme qui se tenait debout sur le sentier s’approcha, et passa une main sûre sur l’encolure d’une des bêtes du coche.
- Nous poursuivions un groupe de voleurs quand mon cheval a été fauché par un tir de pistolet, dit-il. Je me nomme Glin Okhonner, et voici mon compagnon, Rokhna Thulnam.
- Enchanté, je m’appelle Rudo, et voici Dris. Nous escortons quelques braves gens à Nuln.
Glin lança un regard sceptique à son compagnon, qui ne laissait afficher nulle expression.
- Vous êtes à au moins une semaine de Nuln, vous le savez ? demanda-t-il.
Il se permit d’ouvrir la porte latérale du coche, et de dévisager les passagers.
- Bonjour à vous !
Personne ne répondit, mais tous furent surpris.
- Alors, quand repartons-nous ? Grommela le gros bourgeois sur son siège.
- D’abord nous allons voir si votre voiture peut rouler avec un seul cheval pour la tirer, ensuite nous verrons, répondit calmement Glin.
Dris sursauta, et mit pied à terre, pour aller à la rencontre du répurgateur.
- Qu’est-ce que tu … euh, vous racontez ?
- Vous n’avez pas entendu ? Nous avons perdu un cheval, et nous comptons sur votre bonté pour nous dépanner, répondit Glin.
Son compagnon fit dévaler la petite pente à son cheval et vint se placer derrière lui, sa hache bien en évidence pour dissuader une nouvelle fois le cocher de tenter quoique se soit.
Rudo se joignit à la conversation, restant tout de même sur le siège et gardant une main sûre sur les rennes.
- Bon, Dris, remonte on s’en va, laissons donc ces chasseurs chasser en paix.
A peine eut-il fini sa phrase que sa gorge explosa en une gerbe de sang tandis qu’une flèche venait de la transpercer, et de se ficher dans la porte du carrosse.
- Rudo ! hurla Dris, en se ruant sur le cadavre de son compagnon.
Glin regarda en direction du tir, et aperçut un archer entièrement vêtu de noir, debout sur un rocher à une centaine de mètres.
- Ce sont eux, dit-il tout bas, à l’attention de Rokhna.
D’un habile moulinet, il trancha les rennes d’une des montures et bondit dessus dans le même mouvement.
- Rokhna ! Met-les à l’abris ! Hurla-t-il, en éperonnant son cheval, qui se rua en direction du tir.
Les passagers s’étaient rués en dehors du carrosse, alertés par le cri du cocher, et une panique générale les ébranlait.
- A l’intérieur vous tous ! Allez ! grogna Rokhna.
Dris avait dégainé sa longue épée et s’était abrité derrière un chêne au tronc large. De nouveaux claquements de cordes retentirent, et criblèrent le carrosse de parts et d’autres. On entendit un hurlement de douleur et une complainte dramatique, tandis que le gros bourgeois s’étai fait percer le thorax. Pris de panique, celui qui lisait un gros livre quelques instants auparavant tenta de fuir et sortit en trombe de la voiture. Il n’avait pas fait cinq mètres qu’il fut fauché d’un trait noir. Dans le carrosse, l’homme qui dormait avait sorti une épée courte et une targe en bois, tandis que celui qui était enveloppé dans sa cape se révélait être un rôdeur, et était déjà en train d’empenner sa première flèche d’un coup de langue, cherchant d’où provenaient les tirs. Il rabattit son capuchon, laissant apparaître des oreilles pointues.
Glin avait sorti un de ses pistolets, et, après avoir esquivé une flèche qui lui fonçait sur le crâne, avait riposté en tirant sur un fin tronc d’arbre, d’où semblait provenir le tir. Celui-ci explosa, et une gerbe de sang vint se joindre aux maintes échardes.
- Vous deux, dit Rokhna, à l’attention de l’elfe et du guerrier, vous protégez le coche ! Toi, Dris, en selle et suis-moi !
L’Elfe aperçut le sommet du crâne de l’un des bandits, et n’attendit pas d’en voir plus pour décocher, alors que sa flèche vint se ficher dans l’oeil du brigand, qui fut projeté en arrière et tomba au sol. Le guerrier eut un formidable réflexe et brandit son bouclier au moment où une flèche vint s’y planter en vibrant.
- Hé ! L’Elfe ! cria-t-il.
- Elfaïr ! répondit ce dernier, tout en tirant un autre trait, qui ne fit pas mouche.
- Enchanté, moi c’est Burka ! Regarde là-bas, dit-il en pointant de sa lame un tronc en forme de y, où l’on pouvait apercevoir un tireur embusqué.
L’Elfe ne se fit pas prier et l’abattit d’un carreau entre les deux yeux. Soudain la pluie de traits noirs se fit plus intense, et Elfaïr dû se mettre à couvert.
Dris était en selle, et lançait sa monture au galop derrière Rokhna, qui venait au secours de Glin.
- Il faut les couvrir ! cria Burka.
Elfaïr risqua un coup d’oeil, et tira à l’aveuglette un trait grossier, qui se scinda en trois flèches avant de cribler un buisson, qui ne semblait abriter personne. A une cinquantaine de mètres, on pouvait voir les trois cavaliers quitter le sentier en grimper sur la butte à la recherche des archers ennemis, tandis qu’on apercevait de temps à autre de vives ombres noires se faufiler à travers la flore et les arbres, mais même Elfaïr ne pouvait les aligner correctement.
Dris était à l’affût et balayait du regard la zone tout autour de lui, tandis que Glin avait trouvé l’un des bandits et l’avait tranché d’un mortel coup de lame. La monture de Rokhna fut percée de deux carreaux en plein fouet et vacilla sur le côté. Il eut juste le temps de se dégager avant qu’elle ne lui brise la jambe. A peine fût-il à terre qu’un homme tout vêtu de noir lui bondit dessus, une lame à la main. Rokhna se dégagea d’un coup de botte en plein visage, et se releva pour se mettre en garde. Le bandit décrivait de grands moulinets avec son épée tandis qu’il avançait doucement vers Rokhna. Alors qu’il élançait, un coup de feu retentit, et sa tête vola en esquisses tout autour de lui.
- Ah ! Merci pour mon armure hein ! grogna Rokhna à l’attention, de Glin, qui lui sourit.
Soudain, deux claquements de cordes bien distincts retentirent, et dans la même seconde, Dris tomba au sol, deux carreaux empennés de noir dans la poitrine. Glin se rua pour lui porter secours, mais un des bandits lui bondit dessus depuis un arbre et se retrouva à terre avec lui, alors que sa monture s’échappait. L’homme en face de lui avait deux épées en main, et se lança à l’attaque, sans même prendre le temps de considérer celui qu’il attaquait. Et ce fut sa dernière erreur. Glin para deux coups d’estoc et posa son pistolet contre le menton de son opposant. Il tourna rapidement la tête et pressa la gâchette. La tête du brigand vola en morceaux tandis qu’une pluie écarlate courte mais intense s’abattait sur les environs. Quand il se retourna, il vit que deux voleurs gisaient au sol, ensanglantés, aux pieds de Rokhna, et il fut surpris de trouver Dris debout, en train de décapiter un autre malfrat.
Du côté du carrosse, les tirs avaient cessé, mais on voyait à une centaine de mètres une dizaine de guerriers, semblables à des tâches noirâtres avançant rapidement vers les rescapés.
- Tu as le temps de tous les avoir ! dit Burka, avec un ton rassurant.
- Le temps, oui, mais pas les flèches. Il ne m’en reste que cinq, répondit l’Elfe, soucieux.
Il un autre trait qui se scinda en deux et vint faucher deux autres malfrats, alors que leur chute ne semblait même pas ralentir les autres. Il décocha ses trois derniers traits, tuant autant de bandit, puis fut en manque de munitions.
- Dans des circonstances pareilles, j’utilise habituellement les flèches que les archers d’en face nous tirent, mais là, elles sont inutilisables ; soit enfoncées trop profond dans les arbres, soit brisées sur le carrosse.
Il hocha la tête, et dégaina deux longs couteaux qui pendaient à sa ceinture. Puis lui et le guerrier se mirent à courir en direction des malfrats qui restaient.
Dris fut mit à terre d’un revers de masse dans le crâne, tandis que Rokhna tranchait littéralement en deux un brigand pour lui venir en aide. Il ne fut pas assez rapide, tandis qu’un autre –le seul qui laissait apparaître son visage- enfonçait profondément sa lame dans le torse de Dris pour l’achever. Derrière lui, il ne restait que quatre combattants, armés de lames grossières et recourbées. Ils se jetèrent sur Rokhna et Glin qui absorbèrent la charge et les repoussant. Glin vida ses deux dernières cartouches dans le torse de l’un d’eux, tandis que Rokhna tranchait d’un même revers les deux jambes d’un autre, avant de parer une attaque sur le côté, et de riposter d’un coup de poing dans la mâchoire, qui fit vaciller le guerrier, que Glin acheva en lui tranchant la gorge.
- Tu vas payer pour mon cheval, grogna Glin, tandis qu’il apercevait le pistolet du chef brigand.
Ce dernier ne répondit rien, et se contenta de se jeter sur les répurgateurs, délivrant une attaque horizontale, que les deux Sigmarites durent parer en même temps. Il enchaînait les attaques à une vitesse folle, répartissant aussi bien les coups sur Rokhna que sur Glin ; estoc, frontal, basse, parade, il maîtrisait tout à merveille. Il perça l’armure de Rokhna à la jointure du coude, provoquant une entaille superficielle, ce qui plongea ce dernier dans une rage sanglante, alors qu’il délivra un terrible coup dont l’élan provenait de derrière lui, si puissant que sa hache trancha l’épée et le bras du malfrat, qui agitait son moignon sanguinolent dans un spectacle pitoyable. Il saisit une dague à sa ceinture avec son bras valide, et, aveuglé par un rideau de sang, se jeta sur Glin, qui l’empala sur le coup. Il dégagea sa lame du ventre de son adversaire et le décapita d’un même revers, éclaboussant une nouvelle fois son compagnon.
- Tu m’énerve, dit-il en ricanant.
Glin sourit, mais son sourire s’estompa dans la seconde, tandis qu’il s’écriait :
- La voiture !
- Et les chevaux ! Enchaîna Rokhna.
- Je vais au carrosse, toi, vas rattraper les bêtes ! ordonna Glin.
Glin se mit à courir du plus vite qu’il pût et regagna le sentier, s’apercevant avec horreur qu’une demi-douzaine de brigands étaient sur l’Elfe et l’Homme. Derrière lui, Rokhna entamait une lente course, qui faisait trembler sa lourde cuirasse.
Elfaïr parvint à passer la garde de son opposant, et enfonça l’une de ses lames dans la gorge de son adversaire, tandis qu’il déviait in extremis une attaque de front, avec l’autre. A ses côtés, Burka assénait un terrible revers de bouclier sur l’un des brigands, et déviait un coup de lance sur le côté. Il profita du trou creusé dans la garde de ses deux adversaires, et planta profondément son épée dans le dos de celui qu’il avait dégagé avec son bouclier, tandis que le revers venait strier le visage de l’autre, alors que les deux malfrats s’écroulaient. L’un des malfrats brisa furieusement la garde d’Elfaïr et lui martela le visage de deux uppercuts du droit, le faisant s’écrouler au sol, et lâcher ses lames. Alors qu’il levait sa hache pour l’achever, un coup de feu retentit, et son torse fut transpercé, tandis que le projectile ressortait de l’autre coté. Il s’écroula sur le côté dans un soupir saccadé. Les deux voleurs restants se retournèrent et aperçurent Glin, debout face à eux, à une vingtaine de mètres. Il pointait son arme dans leur direction. Burka profita de leur déconcentration pour trancher la nuque de celui qui lui faisait face, et il se décala rapidement, pour éviter d’être blessé par le tir de Glin. Le dernier fut touché en pleine gorge, stoppant son cri de guerre suicidaire alors qu’il fonçait sur Glin. Il tituba, puis s’écroula à son tour.
Burka aida Elfaïr à se relever, tandis que Glin avançait vers eux.
- Une chance que mon cheval soit mort on dirait ! dit-il.
Elfaïr acquiesça.
- Nous vous devons la vie, dit Burka en s’inclinant. Où est le cocher ?
- Il est mort, répondit Glin, l’air grave.
Rokhna avait récupéré les deux bêtes qui s’étaient échappé, et avait harnaché la selle de feu sa monture sur l’une d’entre elles. Sentant que le calme était retombé, les dames osèrent quelques pas en dehors du carrosse, encore toutes tremblantes, et choquées de la mort de leur homme. Glin monta en selle, et Rokhna fit de même.
- Mais … vous ne nous en laissez pas une ? Comment allons-nous gagner Nuln maintenant ! s’exclama Burka.
- Hé bien, vous n’avez qu’à faire ce que font les hommes depuis bien avant l’avènement de Sigmar, et le début de l’Empire, répondit Glin.
Voyant les visages abasourdis des survivants, il poursuivit :
- Marcher …
Et, rabaissant son chapeau et s’inclinant pour les saluer, il fit volte face, et les deux cavaliers disparurent au galop au fond du sentier parsemé de cadavres.