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Titre original : A Song for Arbonne
Ecrit par Guy Gavriel Kay. Uchronie (Année de parution : 1992), Canada
Synopsis :
Blaise du Nord est un mercenaire du Gorhaut récemment engagé par un noble d’Arbonne. Pour ce rude homme du Nord habitué au climat glacial de son pays natal, l’Arbonne est une bien étrange terre. Que penser de ce peuple apparemment frivole qui préfère à l’art de la guerre la poésie des troubadours ? Comment ne pas regarder avec condescendance ce pays dirigé par une femme et qui adore une déesse en lieu et place de Corannos, le brutal dieu du Nord ? Comment ne pas sourire à l’indolence de ses nobles qui semblent incapables de tenir une épée et laissent tant de libertés à leurs femmes ?
Mais sous une apparente tranquillité, l’Arbonne cache une réalité plus sombre. Convoitée pour ses richesses par ses voisins et minée par la rivalité de ses deux seigneurs les plus puissants, le pays risque de s’embraser à tout instant.
Dans la guerre qui s’annonce, le rôle de Blaise risque d’être déterminant. Mais quel parti prendra le mercenaire ? Rejoindra-t-il l’armée de son pays natal ou, au contraire, poursuivra-t-il sa route sur un chemin connu de lui seul ?
Ne tardez point et venez écouter la « Chanson d’Arbonne » de peur que sous peu les troubadours ne se taisent… peut-être à jamais.
Par
Styrion : 9/10
Une fois de plus Kay nous propose une œuvre d’une qualité rare, à tel point qu’il m’est difficile de ... Lire la suite...
Une fois de plus Kay nous propose une œuvre d’une qualité rare, à tel point qu’il m’est difficile de vous parler de « La chanson d’Arbonne » sans perdre toute objectivité. Ce roman est un pur moment d’évasion. Une invitation à la rêverie. Page après page, on s’immerge toujours plus profondément et avec délice dans un univers inconnu et pourtant étrangement familier. Car comme souvent Guy Gavriel Kay s’est inspiré de l’Histoire de notre monde pour poser les bases de son univers. Sans plus attendre, je vous invite à écouter avec moi quelques notes de cette envoutante chanson.
* * *
Commençons, si vous le voulez bien, par dire quelques mots du contexte historique de cette œuvre. Guy Gavriel Kay réussit une fois de plus l’exploit de ressusciter tout un pan de notre Histoire : le cœur du Moyen Age, une période trop souvent passée sous silence ou abordée de manière partielle. J’ai conscience qu’une critique littéraire n’est pas le lieu idéal pour improviser un cours d’histoire, mais permettez-moi néanmoins une courte digression. Je vous promets d’être bref.
En règle générale, les gens ont du Moyen Age une idée fausse. Ils n’en retiennent qu’une succession ininterrompue de batailles sanglantes. Ils imaginent un monde dominé par des croyances qui font la part belle à un obscurantisme teinté de superstition. Ils n’ont des élites qu’une connaissance superficielle et tendent à les décrire comme des profiteurs tirant bénéfice d’une population corvéable à merci. Il faut bien reconnaître que pendant de nombreuses années, les historiens eux-mêmes ont enrichi cette légende noire et ce n’est que depuis quelques décennies que de nouvelles problématiques ont fait leur apparition. Il est à présent clair que la société moyenâgeuse est bien plus complexe qu’on ne se l’imaginait. En ce sens, il est tout-à-fait pertinent de souligner que les contemporains avaient déjà noté les travers de leur société et tentaient d’y apporter une réponse. Examiné en détail, le Moyen Age semble bien éloigné de sa légende noire. Comment qualifier d’obscurantiste une période qui a vu apparaître les codes de chevalerie et l’amour courtois ? Pourquoi restreindre ces siècles à une succession de batailles alors même que certaines élites militaient pour, sinon pacifier la société tout au moins y faire cesser les luttes intestines ?
Or Guy Gavriel Kay explique dans sa préface s’être grandement reposé sur les dernières recherches historiques et avoir pris grand soin à ressusciter un Moyen Age complexe et plein de paradoxes. En outre, il ne cache pas s’être inspiré de la Provence des XIIe et XIIIe siècles, et plus particulièrement du personnage d’Aliénor d’Aquitaine, pour écrire « La chanson d’Arbonne ». Comme dans notre monde, l’Arbonne – l’Aquitaine – est gouvernée par une femme. Cette dernière, en raison de son amour des arts, a fait de sa province un refuge pour tous les artistes de son temps. Ces-derniers, reconnaissants envers leur mécène, développent à son attention un nouveau genre littéraire : le fine amor ou l’amour courtois. Parallèlement, ils mettent en exergue les vertus chevaleresques et vantent les mérites d’une société policée où la violence peut être contrôlée.
A présent que le décor historique est planté, il est plus que temps de nous intéresser au roman en lui-même. En préambule, je crois bon de rassurer tous les lecteurs de Kay : ce roman est du même tonneau que « Tigane » ou « Les lions d’Al-Rassan » pour ne citer que les plus connus. Si vous avez apprécié ces titres, n’hésitez pas une seconde et foncez chez votre libraire.
Bien entendu, vous comprendrez tous que je ne dise mot de l’histoire. Je pense que le synopsis décrit suffisamment la trame générale pour que je n’aie pas à m’y appesantir. Tout au plus vais-je apporter un léger éclaircissement. A la lecture du synopsis, on pourrait avoir l’impression que « La chanson d’Arbonne » est un énième roman de Fantasy qui ne va parler que de guerres et de massacres. Il n’en est rien. Certes, le lecteur sent bien que de violents combats se profilent à l’horizon, mais l’essentiel du livre présente des protagonistes soucieux d’épargner à l’Arbonne les affres d’une guerre.
Ce point éclairci, intéressons-nous à la spécificité de ce livre : ses personnages féminins. Guy Gavriel Kay a en effet pris le parti de placer la femme au cœur même de son récit. On sent bien là un hommage que rend l’auteur au roman courtois. Certains pourraient me rétorquer que ce n’est pas une nouveauté et qu’il y a une pléthore de figures féminines qui occupent les premiers rôles d’ouvrages de Fantasy. Oui, peut-être. Mais j’ai trop souvent l’impression que la femme en Fantasy est réduite à une caricature tracée à grands traits pour contenter un lectorat masculin. Soyons réalistes, dans nombre de romans les femmes ne sont, au choix, que : des objets de quêtes - qu’il faille les délivrer ou les conquérir ; des matrones rusées ; des « hommes qui s’ignorent » - douées de talents martiaux incompatibles avec leur féminité et, de fait, décrites comme des monstres.
Kay au contraire s’attache à doter ses héroïnes d’une psychologie complexe et, somme toute, réaliste. L’atmosphère du livre en est complètement transformée. C’est un phénomène difficile à décrire, mais si je devais m’y risquer, je dirais que l’écriture semble plus posée et réfléchie.
Outre les femmes, d’autres protagonistes participent à créer cette ambiance éthérée. « La chanson d’Arbonne » fait en effet la part belle aux troubadours. Ces derniers sont en quelque sorte les champions qui portent haut les couleurs de l’Arbonne. Ils luttent avec leurs propres armes contre la brutalité du Gorhaut. A travers eux, Kay approfondit l’un de ses thèmes majeurs : la supériorité de la culture sur la seule force.
Je ne peux terminer cette critique sans vous dire deux mots du personnage principal : Blaise du Gorhaut. Au début du roman, il n’est qu’un étranger en Arbonne et les coutumes de ce pays lui semblent bizarres. Il ne comprend pas comment des hommes peuvent se laisser dicter leur conduite par des femmes. Il conçoit difficilement que des guerriers puissent se passionner pour des poèmes. Pourtant, page après page, il va apprendre à apprécier l’Arbonne.
Ce personnage apporte tout son sel au roman. Il est au confluent de deux cultures et perpétuellement tiraillé entre ces origines et son pays d’adoption. Il permet au lecteur de s’habituer en douceur au rythme que Kay a voulu donner à ce livre. Il est le pont qui permet au lecteur de passer de la Fantasy traditionnelle à cette uchronie onirique.
* * *
Que vous dire en conclusion ? Je crains que cette critique ne soit déjà trop longue, aussi vais-je faire court.
« La chanson d’Arbonne » est une œuvre majeure de Guy Gavriel Kay. Très honnêtement, je suis persuadé que ce livre à toutes les qualités pour plaire à un grand nombre d’entre vous. Les passionnés d’Histoire y trouveront une uchronie très réussie qui présente une période méconnue de notre histoire. Les poètes et les rêveurs pourront laisser leur esprit vagabonder au fil des pages, se laissant porter par ce maître conteur qu’est Guy Gavriel Kay. Les amateurs d’Héroic-Fantasy retrouveront un univers chevaleresque où honneur, courage, vaillance et vengeance sont omniprésents. Vous l’aurez compris, j’aime ce livre et je ne peux que vous encourager à y jeter un œil.
Auteur : Guy Gavriel Kay
Editeur : L'Atalante
Traducteur : Hélène Rioux
Date de parution : Octobre 1997
Collection : Bibl. évasion
Nombre de pages : 539
Format : 13 cm X 18 cm
ISBN : 2-84172-059-4